Déontologie pastorale, une proposition (Armin Kressmann, EERV Église évangélique réformée du canton de Vaud)

Déontologie pastorale – Lien vers plusieurs textes

Pour une déontologie1 pastorale2

1 PasteurE est une profession.

1.1 Profession veut dire et vocation (appel, « Berufung » ; « que voulons-nous professer ? ») et métier (professionnalisme, « Beruf »).

1.2 La vocation de pasteurE3 est de proclamer l’Évangile, en paroles et en actes (dont, mais pas exclusivement, les sacrements et tout ce qui est sacramentel et rituel).

1.2.1 « Dieu pour toi. »4

1.2.2 C’est ce qui fait la spécificité de sa profession ; elle en fait un ministère5.

1.3 Ce que la société civile, dans le canton de Vaud (Suisse) à travers sa Constitution, en faisant appel au professionnalisme des intervenants, notamment en aumônerie, indique par « la contribution des Eglises et communautés religieuses au lien social et à la transmission de valeurs fondamentales » (article 169).

1.4 Le professionnalisme du pastorat réside dans les compétences techniques en herméneutique, l’articulation entre la compréhension des situations concrètes, notamment à travers les outils de la philosophie et des sciences humaines, et l’exégèse biblique. Cependant, pour le pasteur en tant que théologien, l’enjeu principal n’est pas ce qu’Abraham, Moïse ou Jésus ont fait ou dit, mais ce qu’ils feraient et diraient aujourd’hui dans la situation dont il s’agit ici et maintenant.

 

2 Dans la vie, dans le travail, dans une situation concrète, pour le pasteur, ce n’est pas la bible qui compte, mais le « je » professionnel après avoir étudié et la situation et la bible. Ce n’est pas Dieu qui compte, mais le « je » devant Dieu au service de l’autre.

2.1 L’outil de travail principal du pasteur est sa personne.

2.1.1 Il engage sa personne pour le bien de ses contemporains.

2.1.1.1 Ce qui est bien, il le cherche en communauté d’Église et dans le dialogue et la confrontation avec la pensée du monde.

2.2 Il respecte et défend les droits de l’homme.

 

3 Membre d’une Église instituée, le pasteur est tenu par sa promesse de consécration6.

« A la place qui sera la vôtre dans la mission de l’Eglise:

– vous promettez d’annoncer, en paroles et en actes, la Parole de Dieu telle qu’elle est contenue dans l’Ecriture sainte, de veiller à la vie communautaire du peuple de Dieu, et de remplir en conscience les devoirs d’un ministre de l’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud;

– vous promettez de servir, de former et d’encourager vos frères et vos sœurs, au nom du Seigneur Jésus-Christ, afin que leur foi soit affermie et leur engagement stimulé;

– vous promettez d’accompagner avec persévérance ceux dont vous aurez la charge, de chercher ce qui unit et non ce qui divise, d’observer la discrétion qu’impose le ministère et d’être pleins d’attention et de respect envers tous;

– vous promettez d’accomplir fidèlement votre ministère et de rechercher en toute circonstance le bien du pays, en lui annonçant l’Evangile avec une entière liberté, selon que Dieu le commande.

Vous le promettez dans la communion de l’Eglise, avec l’aide du Père, du Fils et du Saint Esprit. »

3.1 Le pasteur respecte les principes constitutifs de son Église ; voici ceux de l’Église évangélique réformée du canton Vaud (EERV):

« 1. L’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud a pour seule autorité Jésus-Christ, le Fils de Dieu. Avec la Bible, elle le reconnaît comme Sauveur et Seigneur de l’humanité et du monde. L’Eglise trouve en Lui son fondement et son sens.

2. A la lumière du Saint-Esprit, elle cherche à discerner dans les Ecritures la Parole de Dieu. Elle proclame le salut par grâce accueilli dans la foi. Avec les Eglises de la Réforme, elle affirme que la Bible doit toujours être interprétée et soumet cette interprétation à la Bible elle-même.

3. Elle est communauté de prière, de partage et d’espérance rassemblée autour du Christ par la proclamation de la Parole et la célébration des sacrements. Elle reconnaît le baptême célébré une fois pour toutes et à tout âge. Elle accueille à la cène tous les baptisés.

4. Selon la Constitution cantonale et la Loi ecclésiastique, qui respectent sa liberté

spirituelle et garantissent sa liberté d’organisation, elle est reconnue par l’Etat comme une institution de droit public. Elle collabore au bien de tous.

5. Elle reçoit du Christ la mission de témoigner de l’Evangile en paroles et en actes. Elle accomplit cette mission dans le canton de Vaud, auprès de tous et sans discrimination.

6. Elle reconnaît que tous les baptisés sont responsables de cette mission selon la vocation et les charismes reçus de Dieu.

7. Dans le cadre de ce sacerdoce universel, elle consacre des femmes et des hommes à des ministères particuliers qui entraînent et forment à la vie communautaire, au témoignage et à la solidarité.

8. Elle s’inscrit dans la communion de l’Eglise universelle. Avec les Eglises chrétiennes, elle partage la responsabilité du témoignage de l’Evangile dans le monde. Elle s’engage dans l’action œcuménique et l’œuvre missionnaire. Elle entretient une solidarité particulière avec les Eglises de la Réforme.

9. Dans le dialogue avec les religions, elle privilégie l’interpellation mutuelle pour une coexistence pacifique et une meilleure compréhension. Elle respecte la différence tout en continuant de proclamer l’Evangile. Elle encourage à la clairvoyance envers les diverses formes de spiritualité.

10. Elle porte un regard bienveillant et critique sur la société.

11. Elle demeure exigeante envers elle-même et se sait toujours à réformer.

12. Ouverte à tous, elle reconnaît comme membre toute personne qui accepte « la grâce du Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint Esprit » ainsi que ses Principes constitutifs et ses formes organiques. Elle remet à Dieu le jugement des cœurs. » (Adoptés par le Synode, le 9 avril 2005)

 

4 Le pasteur reconnaît en tout un chacun une personne (a priori) ; un don.

4.1 Toute personne lui invoque, sans la confondre avec celle-ci, la présence réelle du Christ.

4.1.2 « Emmanuel – Dieu avec nous. »

4.2 Sa profession est relation, et toute relation devient pour lui profession.

4.2.1 « Dans l’Esprit de Dieu », qui est relation7 et garant de relation (« Paraclet« )

4.2.2 « Moi, avec toi, devant Lui, en communion d’Église. »

4.2.3 « Et si communion en Église ne te semble pas donnée, dans des institutions que nous voulons justes, toi et moi. »8

4.2.4 En découle une éthique d’avocature, figure biblique moderne du « pasteur » – berger.

4.3 Le pasteur respecte l’unicité et la globalité de la personne.

4.3.1 Il mise sur sa « capabilité »9 et tient compte de sa vulnérabilité.

4.3.2 Il est particulièrement attentif et sensible aux situations extrêmes.

4.3.2.1 Celles-ci le renvoient à la croix du Christ.

 

5 Le pasteur respecte la dignité de chacun et de chacune.

5.1 Au niveau de la foi, la dignité humaine découle de l’appartenance de la personne humaine à Dieu. Elle s’appelle sainteté.

5.1.1 Théologiquement le respect de la dignité de la personne s’exprime par le double commandement d’amour

5.1.2 … et par la « Kreatürlichkeit », le fait d’être voulu et aimé par Dieu (d’être créature, créée à l’image de Dieu, et d’être « enfant de Dieu »).

5.2 Au niveau professionnel le respect de la dignité de la personne humaine découle de principes comme la règle d’or ou l’impératif catégorique de Kant.

5.3 Au nom de cette dignité, le pasteur lutte contre toute forme de discrimination.

5.3.1 Ceci dans une vision d’avocature (« paraclétique »).

5.3.2 Son horizon est le royaume de Dieu, dans la résurrection du Christ.

 

6 Le pasteur reconnaît en son Église d’appartenance et une communauté et une institution. Il ne confond pas les deux. La première est régie par la foi, l’amour et la conscience, la seconde par la raison et une logique procédurale.

6.1 Il ne confond pas non plus son Église avec l’Église universelle.

6.1.1 Il est conscient des limites de sa foi et de son entendement, – de sa « coulpe » aussi, sa culpabilité anthropologique objective, « péché », donc de sa dépendance de la grâce et du pardon de Dieu -, ainsi que des limites de son Église ; en conséquence, il est ouvert à ce que proclament et défendent les autres Églises et communautés religieuses.

6.1.1.1 Il défend les causes communes et les manifestent publiquement avec elles.

6.1.1.2 Il participe aux débats œcuméniques et interreligieux.

6.1.2 Et, attentif à la liberté de la Parole, il est aussi ouvert à la pensée du monde.

6.1.2.1 Il pense lui-même le monde.

6.1.2.1.1 Il s’engage pour la justice sociale et la sauvegarde de la création. Il lutte contre toute forme d’exploitation.

6.1.2.1.2 Ce que la société appelle protection de l’environnement (social et écologique).

 

6.2 L’Église (cantonale) est son employeur.

6.2.1 Il gère son ministère en accord avec son conseil local ; au niveau stratégique, organisationnel et administratif, il se soumet aux décisions de celui-ci.

6.2.2 Aussi longtemps que sa conscience le lui permet, il est loyal à son Église d’appartenance et se soumet à ses règles institutionnelles (à sa discipline).

6.2.2.1 Il y résiste quand sa conscience le lui impose.

6.2.2.1.1 En l’occurrence, il en assume les conséquences personnelles.

6.2.3. Quand il la critique, ses organes et ses autorités, ses membres, laïcs ou ministres (pasteurs et diacres), il respecte toujours cette déontologie-ci.

 

7 Le pasteur travaille en équipe, avec ses collègues ministres et avec les laïcs.

7.1.1 En ce qui concerne ces derniers il travaille en étroite collaboration notamment les membres de son conseil, les officiants, les organistes et autres musiciens, les sacristins, les secrétaires, les responsables des différents groupements paroissiaux, les catéchètes, moniteurs et monitrices, les Jacks.

7.1.2 Quand il est dans un ministère spécialisé, il fait de même avec les membres des autres corps professionnels.

7.1 Il reconnaît et valorise les compétences des autres, dans l’inter- et dans la transdisciplinarité10.

 

8 En dehors de son ministère le pasteur est un simple chrétien qui fait partie d’une Église spécifique.

8.1 Il différencie sa vie professionnelle et sa vie privée.

 

9 Le pasteur est un citoyen. Il se comporte comme tel.

9.1 Il défend la citoyenneté de tout un chacun.

9.2 Il respecte la laïcité de l’État et des institutions qui se déclarent comme telles.

9.2.1 Mais il s’engage pour la liberté religieuse et la liberté de conscience et d’expression à l’intérieur du cadre laïc.

9.2.2 Toujours dans ce cadre, il est le garant, notamment comme aumônier en institution, que cette liberté, si nécessaire, puisse aussi s’organiser et s’instituer.

9.2.2.1 En institution, comme « gardien du seuil », il dénonce tout « abus spirituel » ; il défend une spiritualité bienveillante et bienfaisante.

 

10 Le pasteur fait partie d’un corps professionnel. Il s’y intègre et cherche ce qui fait l’identité et la déontologie de celui-ci.

10.1 Un corps qui cherche et soigne l’art de son métier.

10.1.2 Le pasteur rend visible son art ; il cherche sa beauté, notamment dans le culte, la catéchèse, l’animation spirituelle et l’expression artistique.

10.1.3 Il a une conception dynamique de la distance professionnelle. La gestion de celle-ci est régiée par le respect de la dignité humaine.

10.2 Il collabore avec ses consœurs et ses confrères.

10.3 Il rend transparent et compréhensible son professionnalisme. Il articule celui-ci avec le professionnalisme de ses partenaires, en Église et hors Église.

10.3.1 Il reconnaît les limites de son professionnalisme et se remet au professionnalisme des autres.

10.4 Quand la situation l’exige, il peut témoigner de sa foi personnelle ; mais il ne l’impose pas à autrui.

10.5 Il ne confond pas religion, spiritualité et éthique (morale), mais sait les articuler.

 

11 Le pasteur se ressource et soigne sa spiritualité.

11.1 Il cherche le dialogue avec Dieu et se laisse interpeller par ce qu’il perçoit de lui ; on l’appelle prière.

11.2 Le pasteur se forme en continue, particulièrement dans les domaines spécifiques des fonctions qui lui sont attribuées.

11.2.1 Se former est finalement donner « Gestalt » à ce qu’on est et ce qu’on croit.

 

12 Le pasteur participe aux débats de la société en tant que théologien ; il se permet de prendre publiquement position quand son éthique le lui impose.

12.1 En tant que simple chrétien et citoyen il est libre de s’engager politiquement.

 

13 Le pasteur sauvegarde le secret professionnel (ce qui lui est confié personnellement) et le secret de fonction dans le cadre des dispositions légales.

 

14 Le pasteur respecte le budget et les moyens qui lui sont attribués pour son travail et, en accord avec son conseil local, gère en tout transparence les dons qui lui sont remis à usage personnel, dans la finalité indiquée par les donateurs.

14.1 Si cette finalité est contraire à ses convictions, il refuse le don et en informe le conseil dont il dépend.

Armin Kressmann 2013, révision 2015

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1 Quels devoirs professionnels ?

2 Je ne me prononce que pour la profession de pasteur, pas celle de diacre.

3 Désormais « le pasteur », en pensant à tous mes collègues, hommes et femmes.

4 « Gott ist nicht in erster Linie ein Gott für mich (Gal 2,20 vgl. Mit 2. Kor 4,5). Was ist er dann ? Paulus sagt deutich genug : Gott ist – in Christus – der Gott für dich ! (vgl. Gerade 2. Kor 4,5). Dies ist das ‘Spracheriegnis’ seiner Theologie … Worin besteht also des Existenzverständnis des Paulus ? Antwort : in dem Sein für den Andern, den Nächsten. Dies ist der Sinn von 1. Kor 13 im Zusammenhang mit 1. Kor 12 u. 14. Der Liebende versteht nicht nur sich, sondern vor allem den Nächsten als Gottes Werk. » (Ernst Fuchs ; Glaube und Erfahrung ; Mohr, Tübingen 1965, p. 201)

5 Celui du (saint) Évangile.

6 Voici, toujours à réviser (« réformer », à mon avis p.ex. « la Parole de Dieu … contenue dans l’Ecriture sainte » ; la Parole de Dieu, pour moi, est toujours une parole incarnée, jamais « contenue »), celle de l’Église évangélique réformée du canton de Vaud, actuellement valable autant pour le pastorat que pour le diaconat.

7 L’entre-deux (« das Zwischen ») d’un Martin Buber.

8 En allusion à la visée éthique selon Paul Ricoeur.

9 Dans la logique de la justice sociale selon Amartya Sen et Martha Nussbaum, suite aux réflexions de John Rawls.

10 cf. Georges Saulus

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