Respirer contre toute respiration

10ème article de la série On m’appelle handicapé

J’ai parlé de Dieu, d’une réalité devant laquelle nos différences deviennent négligeables. Ce serait déjà raison suffisante pour garder la foi. Tous égaux, enfin, parce que l’autre égalité, celle des Droits de l’Homme, au fond ne concerne que les citoyens, justifie ainsi sa propre transgression et, comme conséquence, l’exclusion[1] de personnes comme moi de certains des droits proclamés. Moi, je ne suis pas citoyen, je suis interdit, étranger dans mon propre pays. L’égalité de tous, au-delà de la capacité de raisonnement, est peut-être ce qui fait aussi renier Dieu, par peur que, devant une instance absolue, les différences s’estompent ; c’est donc une question de pouvoir. Qui aimerait être comme moi, impuissant ? A l’opposé l’autre dérive : se faire Dieu, encore une fois pour exercer du pouvoir.

Laïcité radicale ou exclusive et fanatisme religieux se rejoindraient alors ?

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Le jeu comme enjeu – Johan Huizinga

J’ai proposé le concept du jeu comme mode de communication fondamental, notamment avec des personnes mentalement handicapées.

Cela pour plusieurs raisons :

  1. La réalité de l’autre en tant que telle et comme il la conçoit nous échappera toujours
  2. La distinction entre ce qui est « sérieux » et ce qui est « jeu » est en conséquence discutable
  3. Le jeu permet la mise en égalité de joueurs a priori inégaux (par le « handicap ») ; le jeu est liberté (Huizinga)
  4. Dans un espace régulé par les règles du jeu
  5. Celles-ci élaborées par les joueurs lors du jeu
  6. À l’intérieur d’un autre espace, l’institution qu’on pourrait aussi concevoir comme espace de jeu, qui permet (devrait permettre), favorise et soutient cette élaboration
  7. Donc une succession d’espaces (institutionnels) conçus comme espaces de jeu, espaces intermédiaires, « entre », là où se retrouve la personne handicapée régulièrement
  8. Une succession qui, ce serait à étudier, pourrait permettre à cheminer ensemble « hors handicap », en handicapant, si besoin était, la « personne non-handicapée » (cf. Le « handicap » – le terme, son histoire et soin origine)

Reste à discuter la conception du jeu comme réalité ou de la réalité comme jeu, le côté ludique ou sérieux de la réalité. Les auteurs, me semble-t-il, ont des avis divergents.

Commençons avec le « classique », Johan Huizinga, et son livre « Homo ludens », « Essai sur la fonction social du jeu » (Gallimard, 1951) :

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« Handicap » – le terme, son origine, sa définition

« D’un système d’échange sous forme de jeu aux courses hippiques puis au golf »,

écrit Claude Hamonet, dans son petit livre « Les personnes handicapées », dans la série « Que sais-je ? », puf, Paris 2006 (5ème édition), p. 11ss

« Son origine est obscure et vient de Grand-Bretagne. Il serait apparu pour la première fois dans la langue anglaise au XVIIe siècle, son usage dans le monde hippique étant plus tardif (XVIIIe siècle). « Le nom de ‘handicap’ a été donné à une sorte de jeu comportant une part de chance, dans lequel une personne propose d’acquérir un objet familier qui appartient à une autre personne, en lui offrant, en échange quelque chose qui lui appartient. » (New English Dictionary on Historical Principles). C’est un chroniqueur anglais, Samuel Pepys, qui a fait la première mention (1660) du handicapp à propos d’une pratique d’échange d’objets personnel entre deux individus qu’il a observée à la Mitter Tavern, à Londres. Un arbitre est désigné pour apprécier la différence de valeur entre les deux objets. Lorsqu’il a fixé le montant, la somme d’argent correspondante est déposée dans un chapeau ou une casquette. Le rôle du chapeau, qui a d’ailleurs reçu plusieurs interprétations, est aléatoire, mais c’est lui qui a donnée le nom de ce système d’échange à parts égales. L’acteur important est en fait le handicapper, c’est-à-dire l’arbitre.

C’est en 1754 que le mot traverse la Manche avec une treminologie spécifique des courses de chevaux telle qu’elle est référencée par T. Bryon dans son Manuel de l’amateur de courses : « Une course à handicap est une course ouverte à des chevaux dont les chances de vaincre, naturellement inégales, sont, en principe, égalisées par l’obligation faite aux meilleurs de porter un poids plus grand. » On voit ainsi apparaître la notion d’égalisation des chances. …

D’autres domaines de la compétition sportive l’ont adopté (cyclisme, tennis, golf, nautisme et bowling) …

Très tôt, apparaissent des dérivés : handicaper (1854), handicappeur, terme désignant la commissaire qui détermine les handicaps (1872), handicapage (1906). »

Je relève, comme Claude Hamonet,

- l’égalisation des chances

- le lien avec le jeu, peut-être la seule approche rendant vraiment justice aux personnes en situation de handicap, en se mettant tous en jeu, à niveau égal ; ici je rends attentif à la dimension « érotique » (non sexuée ! donc la sollicitude attentive à la tendresse) dont parle notamment Emmanuel Levinas

- et que c’est le plus fort qui est handicapé, mis en situation de handicap.

Ce qui compte, l’enjeu, est de jouer ensemble, de vivre ensemble, le partage et le jeu en soi, en non pas, en premier lieu, le fait de gagner, et cela malgré le fait, très stimulant, qu’on se retrouve dans un contexte de compétition.

Le « Online Etymology Dictionary » trace l’histoire suivante :

« 1650s, from hand in cap, a game whereby two bettors would engage a neutral umpire to determine the odds in an unequal contest. The bettors would put their hands holding forfeit money into a hat or cap. The umpire would announce the odds and the bettors would withdraw their hands — hands full meaning that they accepted the odds and the bet was on, hands empty meaning they did not accept the bet and were willing to forfeit the money. If one forfeited, then the money went to the other. If both agreed on either forfeiting or going ahead with the wager, then the umpire kept the money as payment. The custom, though not the name, is attested from 14c. Reference to horse racing is 1754 (Handy-Cap Match), where the umpire decrees the superior horse should carry extra weight as a « handicap; » this led to sense of « encumbrance, disability » first recorded 1890. The verb sense of « equalize chances of competitors » is first recorded 1852, but is implied in the horse-race sense. Meaning « put at a disadvantage » is 1864. The main modern sense, « disability, » is the last to develop; handicapped (adj.) is 1915. »

Armin Kressmann 2010

John Rawls, Théorie de la justice

« Théorie de la justice »[1],

« L’idée qui nous guidera est … que les principes de la justice valables pour la structure de base de la société sont l’objet de l’accord originel. Ce sont les principes mêmes que des personnes libres et rationnelles, désireuses de favoriser leurs propres intérêts, et placées dans une position initiale d’égalité, accepteraient et qui, selon elles définiraient les termes fondamentaux de leur association. » p. 37

« De même que chaque personne doit décider, par une réflexion rationnelle, ce qui constitue son bien, c’est-à-dire le système de fins qu’il est rationnel pour rechercher. de même un groupe de personnes doit décider, une fois pour toutes, ce qui, en son sein, doit être tenu pour juste et pour injuste. » p. 38

« Les principes de la justice sont choisis derrière un voile d’ignorance. » p. 38

Justice entre personnes libres et rationnelles, qui définiraient entre elles les principes de leurs rapports, choisis derrière un « voile d’ignorance », c’est ce que Rawls veut. Programme ambitieux, dont on voit très vite les limites, notamment en médecine. Rawls lui-même admet :

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« Je suis moi aussi un homme mortel »

« Je suis moi aussi un homme mortel, égal à tous, descendant du premier qui fut modelé de terre.

Dans le ventre d’une mère, j’étais sculpté en chair, durant dix mois, ayant pris consistance dans le sang à partir d’une semence d’homme et du plaisir qui accompagne le sommeil.

Moi, aussi, dès ma naissance, j’ai aspiré l’air qui nous est commun et je suis tombé sur la terre où l’on souffre pareillement : comme pour tous, mon premier cri fut des pleurs. J’ai été élevé dans les langes, au milieu des soucis.

Aucun roi n’a débuté autrement dans l’existence.

Pour tous, il n’y a qu’une façon d’entrer dans la vie comme d’en sortir. »

Livre de la sagesse de Salomon, chapitre 7, versets 1 à 6