Comment aborder des situations tragiques en institution sociale ?

En institution sociale, comme en famille, il y a toujours des situations qui tournent mal, voire à la tragédie, même quand tout le monde a fait ce qu’il devait faire. Là où il y a des situations de vie extrême, l’appréciation de ce qui se passe est extrêmement difficile ; chaque accident, chaque inattention peut avoir des conséquences graves.

Ainsi, quand on revient à ce qui s’est passé, il y a souvent un certain malaise, parce qu’il est difficile d’évaluer ce qui s’est passé quand c’est difficile, dans le quotidien, d’évaluer ce qui se passe.

Alors, quoi faire ? Continue reading

Comment établir une charte ?

Dans un échange fort intéressant avec une collègue nous nous posons la question comment élaborer, d’une manière simple et imagée, une charte d’une association ou d’une organisation donnée. L’idée nous est venue d’utiliser l’expérience du jeu ou du sport qui, pour se dérouler en de bonnes conditions, ont besoin d’une part d’un cadre, – une infrastructure, un terrain par exemple et/ou des outils, et des règles -, d’autre part d’une disposition mentale des joueurs, – un certain esprit -, pour que le jeu se mette en place et se développe : Continue reading

« Est permis ce qui plaît »

« Quod licet, libet » (Rhetorica ad Herennium)

« Che libito fe’ licito in sua legge » (Dante ; Inferno)

« Erlaubt ist was gefällt » (Goethe ; Torquato Tasso)

C’est un vieux débat : est permis ce qui plaît ou ce qui convient ?

Mais là n’est pas la question. Ce qui me préoccupe est le fait que pour certains est permis ce qui (leur) plaît, là où pour d’autres il y a des règles strictes. Davantage : on fait aujourd’hui comme si, pour tous, ce qui plaît était permis. Ici je ne suis pas moraliste et je ne pose pas la question de la justesse et de la justification de l’une ou de l’autre des deux positions. Ce qui me dérange est l’injustice commise à l’égard de ceux et celles qui n’ont pas les mêmes droits et les mêmes libertés.

La vie en institution sociale est fortement régulée. « Il y a des règles chez nous » est une phrase souvent entendue, non pas pour rappeler une évidence, mais comme levier pour imposer une réalité qui ne plaît pas, sans qu’on questionne cette réalité et son adéquation dans une situation donnée. En institution sociale est permis ce qui convient et non pas ce qui plaît. Les mécanismes de contrôle, – santé, hygiène, finances, sécurité, procédures, règlements, etc. -, sont tels que la liberté de l’individu est fortement restreinte. Sa liberté est définie, parfois au point qu’elle devienne obligation. « Nous savons, mieux que toi, ce qui te plaît. ». C’est un risque du projet personnel : que nous projetions sur la personne hébergée, en situation de handicap, ce qui lui a à plaire (et à convenir).

Comment distinguer ce qui pourrait lui plaire de ce qui nous plaît ?

Et c’est là, au plus tard et pour éviter toute confusion, parce que c’est embarrassant de définir un plaisir, qu’on revient à la convenance.

« Wo jeder Vogel in der freyen Luft

Und jedes Thier durch Berg und Thäler schweifend

Zum Menschen sprach: erlaubt ist was gefällt. » (Tasso)

« Nur in dem Wahlspruch ändert sich, mein Freund

Ein einzig Wort : erlaubt ist was sich ziemt. » (Prinzessin)

Armin Kressmann 2010

L’âme d’une institution, sa liberté

Suite aux réflexions qui mettent en lien direct l’âme avec la liberté, voir « Spiritualité : âme et liberté », nous voulons nous tourner vers ce qui habite une institution en tant qu’organisation.

Le dictionnaire (Petit Robert), parmi les différentes définitions du mot « âme », religieuses et non-religieuses, donne ces deux-ci :

-   « Ensemble des états de conscience commun aux membres d’un groupe »

-   « Partie essentielle, vitale (d’une chose) »

L’âme d’une institution sociale est en conséquence sa partie vitale, comprise et partagée dans la conscience de ses membres. L’âme, ce qui fait vivre une institution, est de l’ordre du spirituel ; l’institutionnel, – les lois, les règles et les procédures -, n’est que la structure, l’ossature qui doit être habitée et animée. L’institutionnel, ce sont les règles du jeu qui définissent le jeu, mais celles-ci ne sont pas à confondre avec le jeu en lui-même. Comme Charly l’a déjà relevé, la direction d’une institution en tant que garante des règles, doit rester hors jeu pendant le jeu ; ce sont les joueurs sur le terrain, défini lui par les règles du jeu, qui jouent leur match, peut-être le match de leur vie. Mais pendant le match, sur le terrain même, l’espace de jeu, la direction n’a rien à faire, sinon d’échanger les joueurs qui ne correspondent pas à ses attentes. La même chose, d’une manière encore beaucoup plus stricte, est valable pour l’État et ses représentants.

L’image du jeu est une illustration du fait évoqué qu’autonomie est toujours hétéronomie choisie. En se soumettant consciemment et librement à des règles données, le joueur acquiert la liberté dont il a besoin pour jouer son jeu, en équipe avec les autres joueurs, et c’est ainsi qu’il devient sujet, librement assujetti aux règles qu’il a fait les siennes. La même logique s’applique à l’ensemble : l’âme d’une institution sociale, sa liberté, sa vie est ce qui est donné quand, dans cet ensemble, les uns et les autres, au moment du jeu, lâche prise et font confiance aux autres, à l’intérieur d’un espace donné et défini par les règles du jeu. Restons attentifs aux procédures, qui ne peuvent être que des traits de jeu qu’on a élaborés et entraînés hors jeu, mais qu’on ne peut jamais imposer en tant que telles dans le jeu lui-même. C’est l’âme qui fait le jeu, la liberté de jeu, dans le jeu, de jouer, à l’intérieur des règles, même avec les règles du jeu.

Armin Kressmann 2010

Spiritualité et spiritualités : la régulation en institution socio-éducative

-         Pour réguler la vie spirituelle d’une institution sociale, il ne faut pas la définir en elle-même, – entreprise vaine comme nous l’avons vu -, mais établir les règles, – le cadre -, selon lesquelles différentes spiritualités ou manières de vivre une spiritualité donnée entrent en dialogue et en jeu.

-         Et même là où une institution fait le choix d’une spiritualité précise donnée, il faut veiller à ce que les manières de vivre cette spiritualité restent ouvertes et que les façons de la vivre puissent jouer les unes avec les autres[1].

-         Enfin, on peut même appeler « institution » les règles qui régissent le cadre qui permet l’expression de la vie spirituelle d’une organisation « socio-éducative » ou « socio-médicale » donnée, et envisager le fait institutionnel sous l’angle de ce jeu qui s’installe aussi librement que possible selon les règles institutionnelles données.

-         Donc, plus de jeu il y a, plus vivante ou « spirituelle » sera une institution. Plus le jeu est réduit à ses règles et étouffé par celles-ci, plus l’institution est exposée au risque de maltraitance.

Toute institution devra alors se poser les questions suivantes :

Quel jeu jouons-nous ? Quel est son sens ?

Quelles sont ses règles ?

Qui joue ? Qui sont les acteurs déterminants ?

Et c’est le jeu à qui, à qui appartient-il ?[2] Qui est le maître du jeu ?

Armin Kressmann, Rapport « La spiritualité et les institutions », CEDIS 2008


[1] Dans une éthique dialogale type habermassien par exemple.

[2] Question importante, tout particulièrement en institution, pour des personnes aussi dépendantes que celles qui sont en situation de handicap, qui, celle-ci, par définition, peut être comprise comme « handicap d’autonomie ». Pensons seulement aux étages multiples dont elles dépendent : famille, accompagnants, tuteurs et curateurs, thérapeutes, assurances, subsides, directions, conseils et comités, administrations, internes et externes, Etat, politique , etc. Qu’on le veuille ou non, qu’on le regrette ou non, qu’on puisse le faire autrement ou non, leur vie privée est organisée par l’extérieur. L’instance qui définit le jeu est donc déterminante.

« Spiritualité et spiritualités  17 : « spiritualités ludiques »

Spiritualité et spiritualités 19 : santé ou « diététique » spirituelles »