Spiritualité et religion, comment les distinguer (définitions) ?

Religion donne « Gestalt » à la spiritualité

Dans mon dernier article « Le handicap comme ‘Gestalt’ » j’ai affiné la vision de la spiritualité et sa place dans une conception bio-psycho-social de l’être humain. Cette démarche a laissé vacant cette quatrième dimension auparavant nommée « l’explicite spirituel ». Existe-t-elle et de quoi serait-elle faite ?

En radicalisant ma position, je postule que la quatrième dimension est la dimension religieuse de l’être humain, présente en tout être humain. Le bio-psycho-social devient en conséquence un bio-psycho-socio-religieux, englobé et tenu ensemble, enveloppé en quelque sorte, par le spirituel.

Comment cela ?

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Justification du paternalisme (John Rawls) et l’éthique d’avocature (Micha Brumlik)

Le paternalisme est décrié ; pourtant nous nous remettons régulièrement à l’appréciation d’autrui quand nous sommes à la limite de notre capacité de juger une situation et ne savons plus quoi faire : « Docteur, dites-moi, qu’est-ce que vous feriez à ma place ? » Même le médecin comme patient n’est plus médecin, mais patient. Qu’est-ce qui justifie le paternalisme, l’impose même ?

John Rawls[1] dit :

« Le problème du paternalisme mérite … une discussion, puisqu’il a été mentionné dans l’argument en faveur de la liberté égale pour tous et qu’il concerne une liberté moindre …

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La condition humaine et le handicap (définition)

« La condition[1] humaine » et « être en situation de handicap » sont des concepts proches. Les deux font référence d’une part à un état naturel de l’être humain, – ce qu’il est biologiquement et ce qu’il devient physiquement (tout « handicap » est en principe physique, aussi les handicaps sensoriels et les handicaps mentaux – « les enfants intellectuellement retardés », comme la « douance »[2] par ailleurs, – « les enfants intellectuellement précoces ou surdoués ») -, d’autre part à un état institué par convention. Ce que nous sommes et ce qui fait l’homme sont et sa nature et sa culture, celle qui définit ce qu’il est et ce qui le fait homme et personne, semblable et distinct des autres espèces et des autres êtres. L’être humain est un être conditionné, par sa nature et par son environnement, naturel celui-ci, mais aussi culturel. « Être en situation de handicap » veut dire que la culture (« l’institution ») met ou laisse la nature en une situation considérée comme « inhumaine », met ou n’enlève pas un obstacle à l’épanouissement de la nature humaine, – telle qu’elle est au niveau du phénotype, donc individuellement -, dans la culture.

« L’humaniste[3] qui emploie l’expression ‘condition humaine’ parle en même temps du fondement de l’humanité et de sa ‘conditionnalité’, c’est-à-dire de sa conventionnalité. Le terme est lui-même une sorte d’oxymore philosophique dans lequel se conjoignent l’institution naturelle de l’humanité comme disposition fondamentale et l’institution conventionnelle de l’humanité comme choix circonstancié. » (http://cerphi.net/lec/hum3.htm 28.7.10)

Le handicap nous fait donc réfléchir sur la condition humaine. Et cette réflexion, d’une manière rétroactive, change, directement ou indirectement, les conditions des personnes en situation de handicap. Réfléchir sur le handicap est lever du handicap (des obstacles qui handicapent), en tout cas cette partie des conditions qu’est la partie culturelle (ou sociale, si vous voulez). Guérison sans guérison, c’est ce que nous enseigne un bon nombre de miracles bibliques. La condition chrétienne ne connaît plus de handicap, seulement des incapacités compensées par l’amour du prochain en paroles et en actes, le respect de tout homme dans l’ensemble de sa « capabilité » ou ses « capabilités », ainsi que la mise en œuvre de tout ce qui lui permet de réaliser ses potentialités.

Armin Kressmann 2010


[1] Conditio lat., « engagement, manière d’être », de con- (cum « avec ») et dicio « formule de commandement », de la même famille que dicere « dire » (Dictionnaire culturel en lange française ; Le Robert, Paris 2005)

[2]

« ‘On appelle enfant surdoué celui qui possède des aptitudes supérieures qui dépassent nettement la moyenne des capacités des enfants de son âge. (Julian de Ajuriaguerra, 1946) … il existe un fort courant pour rejeter l’existence même du phénomène pourtant solidement établi scientifiquement ce qui provoque parfois des drames personnels chez certaines personnes se sentant décalées et/ou rejetées et incapables de trouver le pourquoi. Ce phénomène fait partie de la nature humaine et est donc à traiter en tant que phénomène donc ni à rejeter, ni à encenser. Un contre-exemple intéressant sur le sujet se situe en Belgique, en région Wallonne où les rares références officielles sur les surdoués sont diffusées par l’Agence Walonne pour l’Intégration des personnes Handicapées (qui a heureusement retiré sa fiche descriptive car décrivant la douance comme strictement un handicap jusqu’en 2007) et où même les références du site du Ministère de l’Enseignement et de la Recherche Scientifique mettent l’accent sur les mauvais aspects de la douance, mais jamais sur leur mise en valeur. » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Douance ; 27.7.10)

Avec le concept de « douance » nous pourrions dire que handicap mental est « sousdouance ».

[3]

« Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. » (Montaigne ; Essais ; PUF, Paris 1988, vol. 2, p. 805)

Déficience, incapacité et handicap – « impairment – disability – handicap »

Ce qui veut dire en français (!) le mot « handicap » est aujourd’hui en général traduit en anglais par le terme « disability », composé de deux racines dis- et able, du latin habilis, « qui tient bien », de habere, « tenir ». L’ancien français connaît encore le terme able, « habile » (Dictionnaire des racines des langues européenne ; Larousse, Paris 1949). Comme le « handicap » a passé de l’anglais au français, le mot « disability » du français à l’anglais.

HABILE adj. XIIIe siècle. Emprunté du latin habilis, « bien adapté, apte à ».

1. Vieilli. Apte, propre à quelque chose. Son âge le rendait habile à cette charge. DROIT. Qui réunit en sa personne les conditions requises pour l’accomplissement d’un acte, l’exercice d’un droit. Être habile à contracter mariage, à se porter héritier.

2. Qui montre de l’adresse, de la dextérité dans ce qu’il fait, ce qu’il entreprend. Un ouvrier habile. Un habile faussaire. Un homme habile dans son métier. Être habile de ses mains. Être habile au tir, habile à manier le pinceau. Par méton. Les doigts habiles de l’horloger. Des mains habiles. Une plume habile. Spécialt. S’est dit d’une personne savante. Un habile juriste. Un habile médecin. Subst. Les habiles, les hommes de science, d’érudition. Les plus habiles s’y laissèrent prendre.

3. Qui agit avec intelligence, finesse, ingéniosité, qui parvient adroitement à ses fins. Un diplomate, un stratège habile. Faire choix d’un habile conseiller. Je le crois assez habile pour se tirer de ce mauvais pas. Se dit parfois en mauvaise part. Un flatteur habile. Il est habile à tromper son monde. Subst. C’est un habile, un homme subtil, avisé, qui entend bien son intérêt. Par méton. Une manœuvre, une réponse habile. Voilà qui n’est guère habile de sa part.

HABILITÉ n. f. XIVe siècle. Emprunté du latin habilitas, au sens de « aptitude légale à ».
DROIT. Aptitude, capacité légale à accomplir certains actes ou à exercer certains pouvoirs. Habilité à succéder, à contracter mariage.
HABILITER v. tr. XIVe siècle, d’abord au participe passé. Emprunté du bas latin habilitare, « rendre apte ».
DROIT. Rendre habile, confirmer l’habilité à. Habiliter un mineur à tenir un commerce. Il a été habilité à signer ce marché. Être habilité à délivrer un certificat, un diplôme.

Dictionnaire de l’Académie

Martha Nussbaum, dans son livre « Frontiers of Justice – Disability, Nationality, Species Membership » utilise les termes « impairment, disability, handicap » tel que le français le fait, – selon la CIF, la Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé -, avec « déficit, incapacité, handicap » :

« In the disability literature, ‘impairment’ is a loss of normal bodily function ; a ‘disability’ is something you cannot do in your environnement as a result ; a ‘handicap’ is the resulting competitive disadvantage. » (p. 422 ; note 5)

Armin Kressmann 2010

Axiomes et postulats sur le handicap

Au niveau des représentations, le « handicap » surgit là où il y a confrontation de déficience, d’incapacité, voire de simple différence, avec « institution », avec le fait institutionnel (l’ordre social institué, c’est-à-dire avec une dimension de droit positif, lois, normes et règles). C’est le postulat principal de mes recherches.

Il s’inscrit dans un enchaînement d’axiomes et d’autres postulats :

-  Tous les êtres humains sont des humains. Cela semble évident, voire trivial, mais ne l’est pas quand on admet que c’est la reconnaissance comme humain qui nous rend humain devant les humains.

« La remise en cause de la qualité d’homme provoque une revendication quasi biologique de l’appartenance à l’espèce humaine. Elle sert ensuite à méditer sur les limites de cette espèce, sur sa distance à la ‘nature’ et sa relation avec elle, sur une certaine solitude de l’espèce donc, et pour finir, surtout à cnocevoir une vue claire de son unité indivisible. » (Robert Antelme ; L’espèce humaine ; Gallimard, Paris 1957, p. 11)

- Tous les humains sont des personnes.

- Nous sommes tous concernés et sollicités par le phénomène « handicap », tous  confrontés aux questions qu’il pose, dans notre humanité et dans notre personnalité.

- Le phénomène « handicap » nous interpelle dans notre essence, notre soi-même (« self » ou « Selbst ») et notre compréhension de nous-mêmes. Il rend aiguë et problématique la distinction entre l’avoir et l’être, ce que nous avons et ce que nous sommes.

- Il nous touche dans notre existence.

- Il nous place devant une transcendance (quelqu’un ou/et quelque chose qui nous dépasse ; « Dieu »).

- Enfin, l’institution, dans le sens le plus vaste, est la clé du phénomène « handicap », du fait « d’être ou ne pas être handicapé ». C’est l’institution, le fait institutionnel, la confrontation avec ce qui est institutionnalisé qui produit le handicap. Ce qui dérange l’institution est handicapé.

- Le phénomène « handicap » pousse toute institution à sa limite ; il met les institutions, – le langage, la pensée et la raison, la philosophie et la théologie, la loi et le droit, l’éthique, la médecine, l’école, la famille, l’État, l’Église, l’éducation, le mariage, etc. -, en situation de handicap.

- Mais c’est aussi l’institution, – en quelque sorte en tant que méta-institution, donc à un niveau supérieur  -, qui permet aux institutions d’assumer le phénomène handicap.

Armin Kressmann 2010