Significations du handicap mental 5 – Il s’agit quand même de « logique »

Significations du handicap mental : 5 Il s’agit quand même de « logique »

Le phénomène dont il s’agit est le handicap. Mon site Internet est par conséquent  une petite « handicapologique » et veut l’être dans un sens phénoménologique du terme :

c’est le handicap qui devrait nous parler et nous dire ce qu’il est.

Cependant, cette entreprise est contradictoire en soi, notamment pour le handicap mental qui ne parle pas dans les catégories logiques qui sont habituellement les nôtres. Continue reading

« Handicapé mental » : ce qui n’a pas de nom n’existe pas

6ème article de la série On m’appelle handicapé

Le statut des « handicapés mentaux » est ambigu. Nous sommes toujours entre deux chaises, « sur le seuil » comme disent certains,

entre l’être et le non-être,

la vie et la mort,

le ciel et la terre,

la raison et la folie,

l’ici et l’ailleurs,

le même et l’autre.

Démons ou anges, monstres ou saints, notre existence pousse tout à sa limite, Continue reading

Handicap lourd, situations extrêmes

Les situations extrêmes, – et avec le handicap lourd elles font irruption dans l’intimité de la famille -, font éclater, comme le mot le dit[1], le vivre ensemble, les systèmes des valeurs, les institutions, les compréhensions quelles qu’elles soient.

« La première peur est une gêne, une sorte de pénibilité qui nous est imposée par l’être qui n’est plus dans nos normes habituelles. Cette première peur se fait vite plus accentuée quand nous affrontons les transformations qui suivent son accueil : notre vie éclate, nos projet s’effondrent ; et au-delà de nous, individus, les différentes organisations sociales apparaissent rigides, fermées, hostiles : il faudrait les faire voler en morceaux. En nous, ou autour de nous, l’avènement d’un ‘handicap’ constitue une désorganisation à la fois concrète et sociale. Mais de là nous apercevons une autre désorganisation, bien davantage profonde et douloureuse : celle de nos compréhensions acquises, celle de nos ‘valeurs’ établies. » (Henri-Jacques Stiker ; Corps infirmes et sociétés ; Essais d’anthropologie historique ; Dunod, Paris 2005, p. 3)

Les situations extrêmes font fondre l’épaisseur et l’étendu du temps et de l’espace qui nous permettent de prendre de la distance face à l’inexorable, de re-culer, de ré-fléchir et de re-spirer. Elles aspirent tout, elles rapprochent ce qui, pour survivre et bien vivre, est d’habitude éloigné, séparé, espacé : la vie et la mort, le bien et le mal, le corps et l’âme, même Dieu et Satan comme le livre de Job l’illustre.

« Il y a un temps pour tout », dit Qohélet (Bible ; Premier Testament ; Qohélet, chapitre 3, verset 1).

Dans les situations extrêmes, il n’y a plus de temps pour tout, le temps est suspendu, fondu.

Continue reading

« Handicapé – Monstre »

« C’est un handicapé ! »

Cet énoncé, que nous sommes tous tentés à utiliser, révèle la gêne qui prend celui qui, pour la première fois[1], est confronté à une personne visiblement handicapée, physiquement ou à travers ses réactions. Si ce qui nous frappe est fort et sort de nos habitudes, la gêne se renforce et peut devenir dégoût, panique, angoisse : « c’est monstrueux ! » Nous ne voyons plus la personne en face de nous, mais la déformation, un comportement, l’aspect qui nous impressionne ou nous frappe. Qui donc est handicapé, impuissant de réagir ? Qu’est-ce qui fait de l’autre un monstre ?

C’est ce qui se passe en nous-mêmes et le regard que nous portons sur cet autre qui, nous le savons aussi, est un même, un semblable. Ce qui nous choque, au fond, c’est notre propre réaction, et notre crainte de nous voir nous-même, autrement, en celui que nous voyons[2].

Continue reading

Le rôle social du handicap et de la folie

1. A travers le phénomène du handicap et de la « folie » l’État libéral est défié et sera amené à clairement afficher quel libéralisme il veut défendre, un libéralisme économique ou un libéralisme politique et philosophique d’une tradition plutôt utilitariste (le bien-être pour le plus grand nombre) ou un libéralisme fondé sur d’autres principes (comme l’autonomie et la dignité de la personne humaine issues de la tradition kantienne par exemple).

2. « Handicap et folie, ça dérange » disait un responsable d’institution socio-éducative. Ces phénomènes questionnent la société dans ses a priori, ses certitudes et ses préjugés. Ils sont une invitation à constamment revisiter et réviser les classements et les déclassements qui lui sont inhérents, tous ces rangements qui arrangent des intérêts particuliers en défaveur des intérêts collectifs et universels[1]. Ils mettent à l’épreuve toute théorie de société et plus particulièrement l’universalisme des droits humains prôné par la tradition judéo-chrétienne et par l’humanisme philosophique.

Notre société mise sur la réussite et le succès, les stars et autres vedettes la définissent et donnent le ton ; que le meilleur n’est assez bon. « The winner takes all », celui qui gagne prend tout. C’est ce qui fait de nous une société en échec, une société de « ratés », parce que meilleur il ne peut avoir qu’un ; les autres sont des perdants. Et même le meilleur risque à tout moment de perdre son statut et l’angoisse de l’échec l’accompagne tout au long de son succès. Le « mythe californien » est un leurre, être jeune, riche, beau et en bonne santé est plus qu’éphémère. Intuitivement, on l’a compris, l’ambiance est à la déprime, l’apparence cache mal le mal-être.

« Handicap et folie », pour cette société-là, représentent le « raté » dans la nature par excellence. En conséquence, vivre et survivre avec « handicap et folie » représentent succès et réussites par excellence. Le reconnaître ferait de nous une société de gagnants, vainqueurs des obstacles qui nous menacent tous.

Ainsi le terme «d’invalidité » (Assurance d’invalidité) et tout ce qu’il véhicule font partie d’une autre époque ; il est aujourd’hui dépassé et devenu inadmissible. Les personnes handicapées ou touchées par la « folie », – sans renier leur souffrance, au contraire -, témoignent de cette validité qui surmonte les « ratés de la nature » (que nous avons ou que nous sommes quelque part tous, tous voués à la disparition, afin que d’autres puissent naître et grandir ; c’est ça la nature). C’est pour cette raison que les personnes en situation de handicap grave reçoivent une rente, une rente qui ne devrait plus appeler « rente », mais rémunération. Parce qu’elles sont valides et non pas parce qu’elles sont invalides ! Comme reconnaissance de leur validité et comme validation de leur réussite ! Réussir sa vie contre les handicaps que nature et société leur imposent !

3. Alors, dans l’État libéral, respectant l’égalité de tous dans leur différence, la personne handicapée ou touchée par la « folie », et notamment la personne mentalement handicapée, « incarne » et « symbolise » par excellence l’altérité d’autrui qui, une fois respectée, me permet d’exister moi dans ma différence et dans ma particularité comme autre parmi des égaux.

4. Une fois reconnu dans ma différence, je peux partager mes privilèges avec les personnes défavorisées, dont les personnes handicapées, et ainsi vivre la solidarité qui me permettra de consolider la reconnaissance dont j’ai besoin pour être bien là où je suis, malgré mon handicap et mes folies.

5. En conséquence, « handicap et folie » sont par excellence lieux d’humanité et résument une partie importante de la condition humaine.

« Etat libéral : entre le bien-être économique pour le plus grand nombre et le respect éthique de la différence ».

Armin Kressmann


[1] « … il (le handicapé) empêche la société des hommes d’ériger en droit, et en modèle à imiter, la ‘santé’, la vigueur, la force, l’astuce et l’intelligence. Il est cette écharde, au flanc du groupe social, qui empêche la folie des certitudes et de l’identification à un unique modèle. Oui, c’est ‘la folie des bien-portants’ que dénoncent l’enfant mongolien, la femme sans bras, le travailleur en fauteuil roulant. » (Henri-Jacques Stiker ; Corps infirmes et sociétés ; Dunond, Paris 2005, p. 9) Le handicap comme mesure contre des totalitarisme ? Est-ce la raison pour laquelle tout système politique totalitaire ne supporte pas la folie et écarte et élimine les personnes handicapées ? Mais, ces considérations, les miennes incluses, ne sont-elles pas de nouveau une instrumentalisation, alors une réification des personnes en situation de handicap ? Aussi à réfléchir donne le danger de « totalisation », de contrôle total sur ses résidents, qui guette toute institution sociale. L’être humain ne semble pas pouvoir résister au désir de vouloir tout ramener au même.