Le handicap (sévère) et la « guérison »

Tout le monde souhaiterait que les « personnes handicapées » soient « guéries ».

Cependant, au premier degré, « guérison » ne va pas avec « handicap ». En principe, les personnes handicapées ne sont pas malades ; elles sont, telles qu’elles sont, en situation de handicap, avec les difficultés liées à leur corps et leur esprit, ainsi que les obstacles que l’entourage et l’environnement mettent sur leur chemin de vie et qui les handicapent (en tant qu’obstacles à l’épanouissement de la vie). Se retrouver en situation de handicap peut ainsi arriver à tout le monde, sans être malade. Être surdoué peut exposer quelqu’un au handicap, le fait d’être handicapé, qu’on le handicape, parce qu’il est surdoué. Ne confondons donc pas maladie et handicap et soyons prudent avec l’utilisation du mot « guérison » dans le champ du handicap. Cet avertissement s’adresse tout particulièrement au lecteur de la bible, qui est toujours tenté de lire les récits de miracle de guérison de personnes que nous qualifierions aujourd’hui de « handicapées » d’une manière affirmative comme une simple affaire entre le « guérisseur », en l’occurrence souvent Jésus, et son interlocuteur « en situation de handicap » où celui-ci s’en sort à travers la rencontre avec le Christ par le simple fait d’une levée de ce qu’il était avant la « guérison » : guérison, suite à un acte de foi, par un changement du corps et de l’esprit du « handicapé ». Le handicap était donc son problème, pas le mien. Mais il se pourrait que le récit vise d’abord le lecteur et que les « démons » qui perturbent une « personne handicapée » soient les démons d’un environnement qui la mettent en situation de handicap. Ici, quand il s’agit de guérison, il se pourrait qu’il s’agisse d’un « miracle » où une personne mise en situation de handicap s’accepte telle qu’elle est et affronte et surmonte la mise en situation de handicap. Ainsi, fou comme il est et comme il le reste, le « fou de Gérasa » (Marc 5,-12), à travers la rencontre avec Jésus, sort de sa condition et affronte l’environnement, le village dont il sort et qui l’avait exclu. Fondamentalement c’est cela, la guérison d’une personne handicapée, devenir soi-même et ne plus se laisser handicaper, donc un combat social et politique, là où le regard portée sur la personne la handicape et la met en situation de handicap (lui impose des entraves à vivre sa vie). Il se pourrait même que souhaiter une telle guérison d’une personne dite handicapée soit une insulte, un affront à l’égard d’une personne telle qu’elle est. On se retrouve finalement dans le même combat que celui mené par les femmes contre le sexisme ou celui des noirs contre le racisme. Une personne trisomique est une personne trisomique ; basta. Prenez-la comme vous prenez n’importe qui d’autre, avec ses forces et ses faiblesses. Et ainsi vous faites des œuvres aussi grandes que celles accomplies par le Christ.

Ces considérations posent quelques enjeux théologiques fondamentaux. Que faire des récits de guérison, finalement de tous les récits de miracle, quand il n’y a pas guérison ni miracle ? L’enjeu est redoutable, il touche le centre de la foi chrétienne, la croix et la résurrection. Que faire de cette dernière, quand il n’y a rien à voir, juste un tombeau vide, tel que la bible nous le raconte, pas de Christ en gloire ?

Relire les miracles comme je viens de le faire, comme simple changement de perspective ? Ou, à tout prix, maintenir une vision supranaturelle et insister sur la possibilité que guérison et miracle au premier degré ne seraient pas à exclure et, de toute façon, évidentes pour Jésus lui-même. Croire en un Dieu qui changerait l’ordre de sa création, qui elle, en conséquence, ne serait pas « bonne » (Genèse 1) ?

Armin Kressmann 2011

 

Le handicap – au centre de l’éthique

« La première apparition du nouveau, c’est l’effroi. » (Heiner Müller ; cité par Slavoj Zifek ; Fragile absolu ; Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? ; Flammarion, Paris 2008, p. 229 )

« … aucune éthique ne peut se permettre de laisser hors de soi une part de l’humain, si ingrate soit-elle, si pénible à regarder. » (Giorgio Agamben ; Ce qui reste d’Auschwitz ; Homo Sacer III ; Payot & Rivages, Paris 2003, p. 68)

« … ‘aimer son prochain’ » … Cette injonction n’interdit rien ; elle appelle plutôt à une activité par-delà les restrictions de la Loi en prescrivant d’en faire toujours plus : d’’aimer’ notre prochain non tant dans sa dimension imaginaire (comme notre semblant, l’image au miroir, au nom de l’idée du Bien que nous lui imposons – car en l’aidant ‘pour son bien’, c’est en fait notre idée de ce qui est bien pour lui que nous suivons) ; non tant dans sa dimension symbolique (le sujet abstrait et symbolique des Droits) ; mais comme l’Autre dans l’abîme même de son Réel, l’Autre dans sa dimension de partenaire à proprement parler inhumain, ‘irrationnel’, radicalement méchant même, capricieux, révoltant ou dégoûtant … bref, par-delà le Bien. Cet Autre-ennemi ne doit pas être puni (comme l’exige le Décalogue), mais au contraire considéré comme le ‘prochain’. » (Slavoj Zifek ; Fragile absolu ; Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? ; Flammarion, Paris2008, p. 163)

Le monde du handicap est plein de situations extrêmes. L’être humain s’y dévoile dans toutes ses dimensions, la condition humaine se déploie dans toutes ses facettes. Exception, pour les uns, veut dire en dehors, « loin des yeux, loin du coeur », détourner le regard, parce que ce que je ne vois pas n’existe pas et ne me préoccupe pas. Pour les autres, dont je fais partie, l’exception renvoie au centre et l’éclaire, le révèle même, « apocalypse ». Pour établir une normalité, les extrêmes font partie d’une série, et « la série est toujours une série d’exceptions » (Slavoj Zizek suite à Jacques Lacan) :

« … Lacan a développé la logique du ‘pas tout’ et de l’exception constitutive de l’universel[1]. Le paradoxe de la relation de la série (des éléments appartenant à l’universel), son exception ne réside pas seulement dans ‘l’exception fondant la règle [universelle]’, dans l’exclusion d’une exception impliquée par chaque série universelle (chaque homme a des droits inaliénables – à l’exception des fous, des criminels, des primitifs, des enfants …). L’aspect proprement dialectique réside plutôt dans la manière dont la série et l’exception coïncide directement : la série est toujours une série d’’exceptions’, d’entités qui présentent une certaine qualité exceptionnelle qui les qualifie comme relevant de la série (des héros, des membres de notre communauté, des citoyens réels …). Rappelons la liste classique des femmes conquises par le séducteur : chacune est ‘une exception’, chacune a été séduits en vertu d’un je ne sais quoi qui la faisait relever da la série ; la série est précisément la série de ces figures exceptionnelles … » (Slavoj Zifek ; Fragile absolu ; Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? ; Flammarion, Paris2008, p. 170)

La définition du dedans et du dehors, de ce qui fait partie de la normalité et de ce qui ne le fait pas, est arbitraire. L’exemple du retard mental défini (en partie) par le QI l’illustre bien. La normalité est une moyenne, personnes avec retard mental et personnes surdouées en sortent, et peuvent, déjà par ce simple fait, se retrouver en situation de handicap.

Armin Kressmann 2010


[1] Voir J. Lacan ; Encore : Le Séminaire ; livre XX, Seuil, Parsi 1975

La condition humaine et le handicap (définition)

« La condition[1] humaine » et « être en situation de handicap » sont des concepts proches. Les deux font référence d’une part à un état naturel de l’être humain, – ce qu’il est biologiquement et ce qu’il devient physiquement (tout « handicap » est en principe physique, aussi les handicaps sensoriels et les handicaps mentaux – « les enfants intellectuellement retardés », comme la « douance »[2] par ailleurs, – « les enfants intellectuellement précoces ou surdoués ») -, d’autre part à un état institué par convention. Ce que nous sommes et ce qui fait l’homme sont et sa nature et sa culture, celle qui définit ce qu’il est et ce qui le fait homme et personne, semblable et distinct des autres espèces et des autres êtres. L’être humain est un être conditionné, par sa nature et par son environnement, naturel celui-ci, mais aussi culturel. « Être en situation de handicap » veut dire que la culture (« l’institution ») met ou laisse la nature en une situation considérée comme « inhumaine », met ou n’enlève pas un obstacle à l’épanouissement de la nature humaine, – telle qu’elle est au niveau du phénotype, donc individuellement -, dans la culture.

« L’humaniste[3] qui emploie l’expression ‘condition humaine’ parle en même temps du fondement de l’humanité et de sa ‘conditionnalité’, c’est-à-dire de sa conventionnalité. Le terme est lui-même une sorte d’oxymore philosophique dans lequel se conjoignent l’institution naturelle de l’humanité comme disposition fondamentale et l’institution conventionnelle de l’humanité comme choix circonstancié. » (http://cerphi.net/lec/hum3.htm 28.7.10)

Le handicap nous fait donc réfléchir sur la condition humaine. Et cette réflexion, d’une manière rétroactive, change, directement ou indirectement, les conditions des personnes en situation de handicap. Réfléchir sur le handicap est lever du handicap (des obstacles qui handicapent), en tout cas cette partie des conditions qu’est la partie culturelle (ou sociale, si vous voulez). Guérison sans guérison, c’est ce que nous enseigne un bon nombre de miracles bibliques. La condition chrétienne ne connaît plus de handicap, seulement des incapacités compensées par l’amour du prochain en paroles et en actes, le respect de tout homme dans l’ensemble de sa « capabilité » ou ses « capabilités », ainsi que la mise en œuvre de tout ce qui lui permet de réaliser ses potentialités.

Armin Kressmann 2010


[1] Conditio lat., « engagement, manière d’être », de con- (cum « avec ») et dicio « formule de commandement », de la même famille que dicere « dire » (Dictionnaire culturel en lange française ; Le Robert, Paris 2005)

[2]

« ‘On appelle enfant surdoué celui qui possède des aptitudes supérieures qui dépassent nettement la moyenne des capacités des enfants de son âge. (Julian de Ajuriaguerra, 1946) … il existe un fort courant pour rejeter l’existence même du phénomène pourtant solidement établi scientifiquement ce qui provoque parfois des drames personnels chez certaines personnes se sentant décalées et/ou rejetées et incapables de trouver le pourquoi. Ce phénomène fait partie de la nature humaine et est donc à traiter en tant que phénomène donc ni à rejeter, ni à encenser. Un contre-exemple intéressant sur le sujet se situe en Belgique, en région Wallonne où les rares références officielles sur les surdoués sont diffusées par l’Agence Walonne pour l’Intégration des personnes Handicapées (qui a heureusement retiré sa fiche descriptive car décrivant la douance comme strictement un handicap jusqu’en 2007) et où même les références du site du Ministère de l’Enseignement et de la Recherche Scientifique mettent l’accent sur les mauvais aspects de la douance, mais jamais sur leur mise en valeur. » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Douance ; 27.7.10)

Avec le concept de « douance » nous pourrions dire que handicap mental est « sousdouance ».

[3]

« Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. » (Montaigne ; Essais ; PUF, Paris 1988, vol. 2, p. 805)

Se retrouver en situation de handicap à cause de sa beauté

Nous pensons en général qu’être handicapé serait toujours lié, directement ou indirectement, à un déficit, physique, sensoriel ou mental, une incapacité ou un défaut quelconque. C’est faut. Toute différence qui met quelqu’un hors norme peut l’amener aussi en situation de handicap. Nous connaissons par exemple les enfants et les adultes surdoués, dont des témoignages glanés sur l’Internet se trouvent sur le site douance.be :

« Je me heurte parfois à une telle incompréhension de la part de mes contemporains qu’un épouvantable doute m’étreint : suis-je bien de cette planète ? Et si oui, cela ne prouve-t-il pas qu’eux sont d’ailleurs ? » (Pierre Desproges)

Donc, des qualités humaines peuvent amener des personnes en des situations où elles sont handicapées, défavorisées, discriminées, exclues. En quelque sorte, handicap et discrimination sont synonymes.

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