« L’islam conquérant » ; lettre ouverte à mon ami Shafique Keshavjee

Non, cher Shafique, je n’aime pas ton dernier livre « L’islam conquérant »1. C’est vrai, il est polémique et il veut l’être ; mais ce n’est pas le problème, au contraire. Problématique pour moi est le fait que je ne sais pas quel est son, ton front polémique.

Je n’aime pas ce livre parce que si tu avais raison, les musulmans n’auraient plus beaucoup de choix pour se tirer d’affaire : ou bien relativiser voire renier leur foi, telle que tu la présentes et interprètes, me semble-t-il, – « … l’islam comme Système suprême dont la visée finale est ‘la domination sur le monde’ » (p. 71) -, ou bien être conquérant, et cela avec violence. C’est un double lien. J’espère que tu n’as pas raison, pour eux, les musulmans, et pour nous, les autres.

Je ne l’aime pas ton livre, parce que tu prétends l’avoir écrit en tant que scientifique, – « Ce n’est pas d’abord le chrétien qui parle, mais le chercheur qui veut être honnête intellectuellement » (24heures, 5.2.19) -, mais pour moi c’est l’homme de foi qui l’a emporté sur le scientifique. Toi-même, tu dis : « Aucun ouvrage ‘académique’ n’est totalement neutre … la vision du monde du chercheur, areligieuse ou religieuse, intervient nécessairement. » (p. 222). Ici, je pense, que ce n’est pas seulement ta vision du monde qui est intervenue, mais ta vision de la science, ton épistémologie. Pour toi, – c’est ainsi que je comprends ton engagement à la Haute École de Théologie à St. Légier qui prône sur son site « La HET-PRO a pour but la transmission fidèle, intégrée et créative de la foi chrétienne » et demande à ses enseignants d’adhérer « pleinement à l’identité théologique et à la vision HET-PRO » -, la suspension de la foi dans la recherche scientifique est problématique ; pour moi elle est possible et nécessaire. Pour le lecteur de ton livre, qui parle donc, le sage, le scientifique ou le croyant ? Donc, je ne sais pas quel est le front polémique : le Coran, l’islam, l’islamisme, – « … si on considère l’ensemble des textes du Coran et des hadiths … cette opposition n’a aucun sens » (24heures) -, la reconnaissance des musulmans par l’État, voire nous-mêmes, les « autres » protestants, réformés2, qui ne lisons la Bible pas littéralement, – serait-ce cela qui t’a amené à être aussi dur à l’égard de l’islam ? -, et, quand nous faisons de la théologie, ne voulons pas transmettre la foi3, mais juste ce que nous avons compris en lisant ce livre qui pour nous n’est pas Parole de Dieu, mais parole d’hommes qui ont entendu et écouté Dieu et nous transmettent ce qu’ils ont compris de celui qui ne se laisse pas comprendre.

Je n’aime pas ton livre, parce qu’il est apologétique, non pas de l’islam, mais du christianisme, ce qui n’est pas à la hauteur de ton ambition scientifique. Il joue finalement l’un contre l’autre, l’islam contre le christianisme, et prétends implicitement, voire explicitement, que ce dernier est supérieur au premier, ce que je peux faire pour moi-même, mais pas attendre de mon vis-à-vis, pour qui c’est une provocation. Me suffit que celui-ci respecte les valeurs, laïques diraient les Genevois et nos voisins français, les principes4 qui fondent notre État et notre vivre ensemble en Suisse.

Enfin ton approche par ce que tu appelles « systèmes suprêmes »5 m’intrigue ; il implique une hiérarchisation que je peux faire et suis amené à faire comme individu, mais qui au niveau scientifique, et sociétal, est contestable. Science ou politique, tu vois que je ne sais pas où situer ton livre. Et ce n’est pas l’habit, ici scientifique, qui fait le moine.

Avec mes amitiés.

Armin Kressmann 2019

1Éditions IQRI, Romanel-sur-Lausanne 2018 ; L’institut pour les questions relatives à l’islam est un groupe de travail du Réseau évangélique.

2C’est finalement cela qui me fait réagir par rapport à un sujet qu’au fond je ne maîtrise pas ; c’est donc aux « spécialistes de l’islam » de se disputer entre eux, vous, et de me dire si tu as raison ou non.

3Pour nous, en tout cas pour moi, c’est une affaire du Saint Esprit.

4Deuxième usage de la loi.

5« Un ‘Système suprême’ est une ‘Vision du monde’ qui cherche à dominer , encadrer, neutraliser ou expliquer toutes les autres visions du monde. Les grandes traditions religieuses de l’humanité sont des ‘Systèmes suprêmes’. Hindouisme, bouddhisme, judaïsme, christianisme, islam … » (p. 23)

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