Luc 18,9-14 (Lc 18,9-14) – Comment se mettre devant Dieu et les autres, comment danser avec eux et avec Dieu ? (commentaire, notes exégétiques et homilétiques) ; de la justice et du péché

(avec la TOB, Traduction Œcuménique de la Bible, Cerf, Paris 2012 ; Gerhard Kittel, Theologisches Wörterbuch zum Neuen Testament, Tübingen 1958 ; François Bovon, L’évangile selon saint Luc, Commentaire du Nouveau Testament IIIc, Labor et Fides, Genève 2001)

Il s’agit de prière et d’attitude à prendre devant Dieu et les autres.

Contexte

Contexte biblique large1 : « Qui est le plus grand ? » (Luc 9,46-48), l’envoi des disciples, Luc 10,1-9(11) et la révélation au « petits », Luc 10,21-24, François Bovon parle du « partage de l’Évangile » (Luc 10,1-20).

D’après F. Bovon, avec la révélation aux « petits », nous nous trouvons au cœur de l’Évangile : la nouveauté est l’arrivée de ce temps des renversements :

« Renversements des valeurs et substitution des personnes vont promouvoir les humbles au rang des bénéficiaires de Dieu. …

Ici s’achève la longue attente des prophètes bibliques. Ici commence l’attestation du paradoxe chrétien, du noyau dur de l’Évangile. » (p. 69)

Et cela est annoncé dans une prière, action de grâce.

v. 21bc Changement des destinataires, Dieu étant le destinateur, autrefois les « sages », désormais les « petits »,

« socialement moins bien placés, culturellement moins savants ». Les petits « sont caractérisés par leur dépendance, leur capacité d’écoute et leur qualité d’accueil. Leur définition dépend moins ici de l’usage contemporain que du regard que Jésus porte sur eux. Il pense aux enfants, mais il considère aussi la métaphore qu’ils représentent. Enfants et croyants, les « petits » ont leur caractère propre et leur réalité relationnelle. » (p. 72).

Contexte biblique immédiat : à la fin de notre passage justement, Luc, comme en 14,11 déjà, explicite le renversement, « tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé » (Luc 18,14), et passe à l’accueil des enfants (Luc 18,15-17) pour dire finalement « qui n’accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera pas. »

Quand on se pose la question « comment se mettre devant Dieu ? », c’est donc la posture des enfants2 face au monde, aux adultes et au monde des adultes qui désigne l’attitude à prendre devant Dieu. Le bon positionnement n’est en conséquence moins une question de morale, d’innocence ou de pureté, mais davantage une question de chorégraphie : comment se tenir devant, comment danser avec Dieu ? Le passage que nous étudions aujourd’hui l’illustre physiquement.

Il est précédé par ce que j’ai appelé « La condition humaine et l’éthique ou la déontologie chrétienne (ou divine) ».

Et il est suivi par « un épisode narratif, les petits enfants repoussés par les disciples3, épisode qui provoque une double sentence de Jésus (18,15-17). Un même message est communiqué dans les deux péricopes et il concerne l’accès à Dieu, décrit, ici, en termes de justification et d’élévation et, là, en termes d’accueil et d’entrée dans le Royaume de Dieu. » (F. Bovon, p. 179)

Notre texte, Luc 18,9-14 « Parabole du Pharisien et du collecteur d’impôts » (TOB)

« Si Luc destinait … la péricope précédente aux chrétiens, las de prier, il destine celle-ci aux lecteurs qui sont eux-mêmes, chrétiens ou Juifs, menacés par un autre danger, le péché d’orgueil spirituel. » (F. Bovon, p. 180)

La chorégraphie :

v. 10 Les deux hommes montent pour prier, c’est-à-dire entrer en dialogue avec Dieu.

« Le péager de la parabole annonce … Zachée (19,1-10) et le Pharisien anticipe les Pharisiens déboutés du même chapitre (19,39-40). » (F. Bovon, p. 180)

Le Pharisien :

v. 11 « se met, s’installe, s’institue », « debout » (TOB), « se plante debout » (Chouraqui)

« il prie en lui-même » (TOB), « prie ainsi en lui-même » (Chouraqui), pros gr., « de … à, chez, auprès, à côté, en proximité, vers, avec, à … » … qui ?

euaton gr., « sich selbst », « lui-même » !

v. 11-13 Il s’autorise lui-même et se parle à lui-même, se justifie soi-même.

Il ne prend pas de distance, il n’est devant personne d’autre que lui-même et n’a même pas de tiers dans son discours qu’il s’adresse à soi-même.

Même s’il partage en payant la dîme, – la loi le lui impose, et non pas comme offrande, à qui d’autre pourrait-il offrir qu’à lui-même, il attend donc « retour sur investissement » -, il s’approprie le monde, c’est son droit, ce qu’il « se procure » (TOB) lui appartient aussi, il le « possède » (Chouraqui), discours bien connu du capitalisme (néo)libéral ; pas de place à la grâce, donc pas de place non plus à être gracié. La loi, le « nomos », devient « autonomos », mais autonomie sans impératif catégorique, « il méprise » autrui (v. 9), autonomie qui n’a plus de référentiel autre qui lui-même ; discours aussi bien connu, le « peuple » qui s’autorise lui-même (« völkisch »).

v. 14 Enfin, pour Luc, il reste sur place, abandonné.

Le texte par la suite ne parle qu’indirectement de lui dans la conclusion générale (v. 14), l’oublie donc là où il s’est planté lui-même. Il s’est finalement installé lui-même dans l’oubli de la narration, « abaissé », lui qui voulait « s’élever » lui-même (v. 14).

Le péager ou collecteur d’impôt, « gabelou » (Chouraqui) :

v. 13 « se tient à distance » (TOB), « von ferne stehend », à distance de quoi ou de qui ?

De lui-même, de l’autre, de Dieu ?

Il baisse même les yeux et se frappe la poitrine.

Et il se remet, lui et son destin, à Dieu,

ilaskomaï, « versöhne Dich mit mir, sei mir gnädig, erbarme Dich meiner »

    • « gnädig machen »

    • « entsündigen »

    • « sühnen »

et il se reconnaît « pécheur », amartôlos

« Jesus hat … die, die der Gemeinde als Sünder galten, als solche angenommen und hat sie darum in seine Nähe gezogen, weil sie Sünder waren. Wie wenig diesen selbst ein solches Verhalten selbstverständlich war, zeigt Petrus, der nach dem wunderbaren Fischzug Jesus bekennt, als (Sünder) des Verkehrs mit ihm nicht würdig zu sein (Lc 5,8), und dasselbe bezeugt Zachäus, wenn er Jesus ‘voller Freude’ aufnimmt (Lc 19,6). Jesus selbst ging dabei von dem aus, dass man gerade hier seiner bedürfe und dass der Weg zu ihm geöffnet sei, weil nicht menschliches Selbstbewusstsein den Blick auf Gott versperre, vor dem allein der Mensch zum Bewusstsein seiner Schuld kommt. Das aber war die Lage der ‘Gerechten’ …, die sich nicht vor Gott stellen liessen, weil sie sich selbst beständig an einem Massstab massen, der letztlich ihrer eigenen Intuitionj entstammt und demgegenüber sie darum nicht zu befürchten hatten, zu versagen oder auch nur im Bewusstsein ihrer Korrektheit gefährdet zu werden. » (Gerhard Kittel, Theologisches Wörterbuch zum Neuen Testament, Tübingen, 1958, vol. I, p. 334)

Cette dernière position, celle du « juste », est tout à fait celle du Pharisien, mais celle aussi de l’homme moderne, tout particulièrement quand, au lieu d’impératifs ou de maximes universels, bibliques (la règle d’or ou, surtout, le double commandement d’amour ou philosophiques (comme l’impératif catégorique), il définit les règles de sa vie à partir de ses propres opinions, plus ou moins fondées sur son confort personnel à lui (« la liberté individuelle », « l’autodétermination »).

v. 9 « Les interlocuteurs visés ont l’assurance excessive d’une bonne conscience et d’une conscience de classe. C’est la vie qui détermine leur conscience, non leur conscience qui détermine leur vie. » (F. Bovon, p. 182)

« Si je dis au juste qu’il vivra certainement et que celui-ci, fort de sa justice, commette un méfait, aucun de ses actes justes ne sera retenu, il mourra dans le méfait qu’il aura commis. » (Ezéchiel 33,13)

Le mépris des autres : « tenir pour rien » ; « ‘mépriser’ pour ainsi dire d’un mépris mortel »

v. 10 « La localisation dans l’espace du ‘Temple’ contraste avec le retour du péager ‘à la maison’, littéralement ‘à la maison’, littéralement ‘à sa maison’ (v. 14). Le Temple, lieu public, offre certes l’hospitalité à Israël pour adorer Dieu. Mais, par sa fonction sociale, il peut aussi conforter les individus dans leur rôle et même les investir d’un statut qui se répercute sur leur identité et même leur conscience. La maison, aux relations plus courtes, permet une authenticité plus réelle et une nconscience de soi plus transparente. » (F. Bovon, p.182s)

« ‘Prier’ est un verbe … qui, tout en définissant l’acte d’adoration, exprime la vie religieuse toute entière, mieux l’identité humaine face à Dieu. » (F. Bovon, p. 183)

v. 11 « Le Pharisien, se tenant debout, par devant soi, priait ainsi, ces choses »

« mettre debout », ìstèmi, « le Pharisien, se tenant debout », donc « s’instituant lui-même »

« L’expression grecque courante ‘se dire à soi-même’ et l’ironie qu’il y a à suggérer que finalement, destinée à Dieu, la prière ne dépasse pas celui qui la prononce … L’évangéliste veut faire comprendre au lecteur que le Pharisien, en agissant comme il le fait, s’isole des autres et de Dieu. » (F. Bovon, p. 184)

v. 11b-12 « Le Pharisien noie … une piété qui pourrait être obéissance dans un flot d’orgueil spirituel et d’hypocrisie. » (F. Bovon, p. 184)

v. 13 Le péager, « se tenant à distance » … la naissance d’une relation d’amour qui débouche sur un rétablissement personnel, appelé ici « justice » et, ailleurs, « pardon » ou « salut ». (F. Bovon)

« Garder une distance, dans la tradition biblique, juive et chrétienne, c’est préserver la possibilité d’une rencontre ou d’un dialogue. Pour se réjouir du visage de l’autre, il faut bune certaine distance … Il faut aussi savoir à l’occasion se tenir à distance de son complice, de son adversaire ou de son juge. » (F. Bovon, p. 186)

« L’impératif …. ‘Sois réconcilié avec moi’, correspond à la requête d’une foi qui a spritualisé sa relation à Dieu et n’a pas besoin de médiations rituelle » (F. Bovon, p. 187)

Conclusion

« La religion relève du ‘Temple’ et de la ‘maison’. Quand la foi se faitb ecclésiale et sociale (le ‘Temple’), elle est fragilisée par la présence des autres. Par sa prière qui se concentre sur Dieu et sur lui-même, le péager parvient néanmoins à manifester son être véritable et permet à Dieu d’être lui-même. Il n’a pas honte d’avoir honte. Il fait confiance, conscient de ce qu’il n’a rien d’autre à offrir que sa faillite. C’est pourquoi il reçoit l’essentiel, la reconnaissance et la remise aur pied. Il peut redescendre chez soi (la ‘maison’), retrouver la réalité profane, sa condition personnelle, ses relations familiales et affectives. Il est le même et pourtant tout a changé. A cause du regard approbateur de Dieu. » (F. Bovon, p. 190)

Armin Kressmann 2016

1 Selon les exégètes spécialisés, Luc quitte le fil de narration qu’il partage avec Matthieu et Marc à la fin du chapitre 9 pour se servir par la suite d’une source propre et rejoint les deux autres évangélistes de nouveau ici, au chapitre 18. Pour l’ensemble de la structure Luc 9-19, cf. Luc 9-19 – L’éthique chrétienne

2 Les conséquences ecclésiologiques sont redoutables et nous amènent directement à la question de l’accueil et de l’inclusion en Église.

3 Donc de nouveau un question d’inclusion.

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