Évolution de la concentration du pouvoir exécutif dans l’EERV, l’Église évangélique réformée canton de Vaud (Suisse), avec ses conséquences éthiques et déontologiques

Avec la restructuration de l’EERV, l’Église évangélique réformée du canton de Vaud, en l’an 2000, « L’Église à Venir », a commencé un processus de renforcement du pouvoir exécutif, essentiellement au niveau du conseil synodal et des ressources humaines (service qui tel quel auparavant n’existait pas au sein de l’administration de l’Église ; il était assuré par l’État de Vaud ; il y avait un responsable des ministres, en quelque sorte le « pasteur des pasteurs et diacres »). Aujourd’hui la balance des pouvoirs est en déséquilibre prononcé, entre le législatif et l’exécutif, les paroisses et les instances cantonales, l’administratif (de l’ordre de la loi) et le déontologique (de l’ordre de la morale ou de l’éthique), les différents types de ministères et les services de gestion, la hiérarchie et les employés. A part le synode, – qui, submergé par les dossiers, a de la peine à suivre les changements -, les contre-pouvoirs ont quasiment disparus. La logique administrative et entrepreneuriale (procédurale et institutionnelle, finalement légaliste) prend le pouvoir sur un fonctionnement démocratique enraciné dans une pensée protestante inspirée par la bible (répartition des pouvoirs, subsidiarité, déontologies professionnelles). Avec « Église29 », une nouvelle restructuration, sous la pression financière et le manque de forces vives, cette tendance qui risque de faire de l’appareil administratif exécutif un « magistère » me semble encore plus forte.

Voici quelques éléments qui l’illustrent cette évolution :

  • La nomination quasi absolue des ministres (prédicateurs, -trices et célébrants laïcs, animatrices, animateurs, diacres, pasteurEs, aumôniers) par le conseil synodal ; les lieux d’Église, notamment les paroisses, ont perdu leurs prérogatives.
  • La disparition de la ministérielle (au « service de l’Évangile »), remplacée par une association des employés dont les intérêts sont « syndicaux », dispersés et plus personnels (ce n’est pas le bien commun dans l’Église qui prime, mais les intérets professionnels des employés).
  • La disparition des doyenNEs (« primus inter pares »).
  • Donc la suppression de contre-pouvoirs et un affaiblissement de la transversalité.
  • Les coordinateurs, coordinatrices comme supérieurEs (verticalisation de la hiérarchie et affaiblissement de la corporation).
  • Dans les textes administratifs, notamment les directives, l’éthique ecclésiale, ou la morale, n’est plus articulée avec une ou la pensée biblique (une « éthique chrétienne »), mais se présente désormais comme éthique procédurale, et cela avec des procédures qui favorisent le pouvoir exécutif au dépens des pouvoirs législatifs. Autrement dit, une éthique procédurale entrepreneuriale (éthique procédurale affaiblie, cherchant un dénominateur minimal sans se soucier de ses fondements ; cf. bioéthique ; Marc Hunyadi ; Déclaration des droits universls de l’esprit humain, puf 2024) l’emporte sur une éthique déontologique propre aux Églises.
  • Au synode, le parlement, pas de voix aux ministres en tant que et au nom des ministres (ils sont toujours représentantEs d’un lieu d’Église, pas des professions respectives) ; les éthiques ou déontologies professionnelles n’ont pas de voix propre.
  • Le site Internet eerv.ch, une vitrine sans vraie possibilité de débats théologiques ou politiques (ecclésiologiques ; ce qui était encore possible sur l’ancien site).
  • Une gouvernance par directives (« executif orders ») ; donc pour beaucoup de dossiers un contournement du synode et des procédures démocratiques.
  • Le soi-disant « code d’éthique et de conduite » (qui n’est ni éthique, ni déontologique ; il est légaliste et cherche en premier lieu à protéger l’institution ; le « tu devrais », avec des conséquences morales ou « sociales » lors du non-respect, devient « tu dois », avec des sanctions administratives ; imposé par directive sans débat ouvert) comme mise à pied ; avenant au contrat d’engagement ; qui ne signe pas risque son engagement et qui y déroge le licenciement. On passe de la déontologie (professionnelle) à la loi et fait de ce qui devrait être une charte, dans un esprit d’alliance, une « arme » dans les mains de la hiérarchie.
  • En absence d’une régulation dans et par les corps professionnels et les communautés locales (en plus des voies légales et administratives), les situations d’abus en Église, avérées ou prétendues, exposent et ébranlent davantage la hiérarchie ; reprises de contrôle et réflexes autoritaires sont « normaux » ; tout le monde, au lieu d’agir, attend « que les autorités agissent ».
  • Donc application abusive du « devoir de discrétion » (« Toute personne engagée dans l’EERV doit scrupuleusement faire preuve de prudence, lorsqu’elle s’exprime publiquement, y compris sur les réseaux sociaux. Elle évitera toute prise de parole polémique incompatible avec les valeurs de l’EERV … De surcroît, lorsqu’elle s’exprime à titre personnel et privé, elle sera particulièrement attentive au fait que ces prises de position n’apparaissent pas comme émanant de l’EERV. …Toute prise de position au nom de l’EERV doit être validée par l’OIC (selon directive du CS » ; de fait si ce n’est pas censure, elle a comme effet une auto-censure). J’irais encore plus loin : c’est dans l’espace public d’une Église qui se veut et se dit « protestante » que les « fidèles » sont censés de s’exprimer, « au nom de ce qui pour eux, pour elles fait l’Église » ; c’est le chœur des témoignages de leur foi qu’Église (protestante réformée) se fait ; devant Dieu, pour nous, il n’y a pas de magistère. C’est ce qui fait, devrait faire, la liberté « eines jeden Christenmenschen » dans une vision protestante (réformée), la liberté chrétienne. Dans l’Église, comme « ministre », je ne me prononce pas « à titre personnel et privé ». C’est au nom de l’Église que je témoigne de ma foi, en actes et en paroles ; d’où, par ailleurs, ces lignes-ci.
  • Dispute, critique ouverte, contradiction et résistance (principes bibliques, cf. Abraham, Jacob, Job, prophètes, etc. face à Dieu ; principe « protestant » et protestant ; contrefactuel kantien) ne sont plus bienvenues (cf. Code d’éthique et de conduite, mais aussi la culture dans l’Église en général).
  • La confusion des ministères, diacres, animateurs, animatrices (futurs « ministres spécialisés » ? donc confusion de fonction et de profession), pasteurEs, célébrantEs et prédicateurs, prédicatrices laïcs ; sans identités propres et clairement définies ; c’est en conséquence l’institution, ou l’organisation, qui les définit (hétéronomie).
  • La formation et l’accréditation des « célébrantEs » ; le principe protestant voudrait que ce soient les lieux d’Église, paroisses et autres communautés, qui mandatent leurs portes-parole lors des cultes et autres célébrations.
  • La disparition programmée des régions ; disparition d’un tiers.
  • La volonté de réduire le nombre des services cantonaux ; affaiblissement de la transversalité.
  • La voix de l’Église (« protestante ») se confond avec l’avis du conseil synodal, son ou sa porte-parole (service de communication) et de son/sa présidentE.

Devons-nous maintenant blâmer quelqu’un, rendre responsable de cette évolution une instance comme le conseil synodal notamment, comme je semble de le faire ? Où est le vrai front polémique de tout ce que j’évoque et avance ? Il se pourrait que ce  soit « personne », la force du « Niemand » d’une Hannah Arendt (Vita activa) ; ou le « dispositif » d’un Michel Foucault (Giorgio Agamben ; Qu’est-ce qu’un dispositif ? ; Payot, Paris 2014), la « structure », le « système », le « temps » ou « l’époque », la « bureaucratie » (cf. Hannah Arendt), le « monde tel qu’il est aujourd’hui », avec ses « ressources humaines » bien moins humaines comme leur appellation le fait croire, un mécanisme de « bureaucratisation » où à chaque situation déroutante nouvelle conduit à une nouvelle règle, procédure ou loi, pour la hiérarchie dans l’espoir de reprendre le contrôle, même de ce qui ne se laisse pas contrôler, la nature humaine. La loi semble être l’ancre qui permet de retrouver un sentiment de sécurité, au dépens de ce qu’en Église nous appelons l’Évangile, la confiance en l’autre. Une discussion sur les usages de la loi s’imposerait de nouveau, sur leurs spécificités dans l’espace de l’Église.

Kant qualifierait notre attitude collective probablement de « minorité ou mise sous tutelle auto-infligée », « selbstverschuldete Unmündigkeit » (« Qu’est-ce que les Lumières »), conséquence d’une peur collective d’assumer et le « Je » et le « Nous », une peur de perdre la face et le contrôle. Une tendance totalisante (« total institution », Erving Goffman). L’image de l’institution prime sur le fond.

Notre Église est pleinement dans l’air du temps qui fragilise le jeu démocratique des pouvoirs et contre-pouvoirs.

Et, tragique, les employés de l’EERV le demandent même (cf. Pistes de l’APE « Association des professionel.le.s de l’EERV » pour améliorer la santé et le bien-être des collaborateurs et collaboratrices de l’EERV).

Armin Kressmann 2026

2 réflexions au sujet de « Évolution de la concentration du pouvoir exécutif dans l’EERV, l’Église évangélique réformée canton de Vaud (Suisse), avec ses conséquences éthiques et déontologiques »

  1. Merci Armin !

    J’espère que tout un chacun qui lit ton texte prendra le temps de le lire jusqu’au bout.

    Je te rejoins sur de nombreux points, mais il me faut une précision : l’Église évangélique réformée dans le canton de Vaud n’a jamais vécue la « démocratie », comme tu sembles le sous-entendre – à la différence des Églises sœurs en France.

    Les structures « démocratiques » sont imposées à l’Eglise dans sa réorganisation par l’État nouvellement fondé au 19e siècle. Et on ne parle pas d’une organisation autonome à ce stade. L’Eglise se sont le peuple vaudois et ses pasteurs – et donc, d’un point de vue organisationnel, ce sont : les pasteurs et le vis-à-vis que forme l’autorité civile.

    Kant n’est pas un choix de l’Eglise, au sens où nous en parlons aujourd’hui- il est un choix des décideurs politiques. Ce qu’était peut-être l’Eglise à l’époque, mais ne l’est plus maintenant.

    L’autonomisation organisationnelle de l’Eglise réformée en 2007 consacre son organisationnalisation – et la confronte à une décision qui n’a jamais été la sienne : celle de prendre cette forme démocratique, qui reconnaît le conflit permanent comme principe constitutif de l’organisation.

    Ce que tu sembles décrire comme une dégénerescence n’en est pas une. La vision éthique de l’Eglise que tu proposes est une décision à laquelle nous devons faire face – la refuser, ou nous y engager pleinement, avec tous les renoncements (les morts) que cela peut impliquer.

  2. Eh bien voilà un diagnostic exact et qui vise juste. Notre église est contaminée par les dérives autoritaires qui ont lieu partout dans le monde. Le peuple le demande, les employés (on ne dit plus ministres dans ce style de gestion) aussi, ce qui attire aux postes de pouvoir des personnes aux profils correspondants.
    C’est un manque criant de réflexion théologique et spirituelle qui préside, au profit de l’efficacité et des processus, plus aisés à maîtriser.
    Il en ressort une sectrisation de l’église.
    Dommage.

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