Dimanche 21 juin 2026
Je m’appelle « Paroisse protestante réformée de Vevey ». Mon Église est l’EERV, « l’Église évangélique réformée du canton de Vaud ».
Ce matin j’étais au culte, au temple de Saint-Martin. Avec l’histoire de Caïn et Abel, ainsi que celle de Jésus avec ses amis au jardin Gethsémani, le pasteur nous a mis devant notre responsabilité, rester éveillé : « Sois en paix avec toi-même et la terre et le ciel seront en paix avec toi. ». En paix avec moi-même, aussi comme paroisse, comme communauté. Répondre à ce qui nous advient, me advient, de l’intérieur, de l’Église, et de l’extérieur, du monde et face au monde, devant Dieu et notre conscience : « Examinez tout avec discernement, retenez ce qui est bon » (première lettre aux Thessaloniciens, chapitre 5, verset 21).
Quel avenir pour moi, la paroisse de Vevey ? Église29, s’appelle le projet, renouveler l’Église, à travers une refonte à et de la base, repenser et réorganiser la paroisse. Une nouvelle paroisse, un être nouveau, voilà l’enjeu, le défi ; pas reproduire « ce que nous avons toujours fait ». Pour Vevey, dans le processus d’Église29 nous ont été soumis par le conseil paroissial trois scénarios : me mettre ou fusionner avec une communauté évangélique, la paroisse de Corsier-Corseaux, ou avec deux paroisses qui me ressemblent, La Tour-de-Peilz et Blonay-Saint-Légier, ou rester seule. La communauté s’est clairement prononcé pour le troisième scénario. L’Église, j’ai l’impression, ceux et celles qui décideront, « les autorités », n’en veut pas.
Moi, paroisse de Vevey, j’entends et je dis à ma communauté : d’accord, sous condition que ce que tu feras ne sera pas pour reproduire tes habitudes ; discerne ce qui est bon et que tu veux et que tu dois, oui c’est un devoir, retenir et sauvegarder. Sois en paix avec toi-même ; toi-même, ta conscience. Le reste te sera donné. Je ne sais pas si j’ai bien compris le pasteur, mais voici ce que j’en fais.
Je suis riche :
- Une longue histoire matérielle, une église paroissiale, Saint-Martin, un haut lieu régional, un rayonnement bien au-delà, sur un chemin de pèlerinage, la Via Francigena, et un église monastique, Sainte-Claire. Des orgues exceptionnels. Un centre paroissial, issu du couvent des Clarisses. Une certaine fortune financière et des entrées régulières. Un patrimoine matériel.
- Une longue histoire spirituelle : l’accueil et la proclamation de l’Évangile, l’évêché de Lausanne, les Clarisses, la Réformation, les Bernois, l’Église nationale, puis l’Église libre, la fusion, la pensée et la foi réformée, la parole et la musique. Un patrimoine spirituel. Protestant ou crypto-catholique, comme certains disent, qui est-il, mon Vaudois bien-aimé ?
- Une longue histoire communautaire : qui suis-je ? entre la tradition réformée, le Réveil, la sensibilité évangélique, l’enracinement dans un territoire, le Pays de Vaud, l’Église vaudoise et les défis de la sécularisation, dans une ville autrefois industrielle, aujourd’hui « multiculturelle », « sociale » pour ne pas dire « socialiste », touristique, plutôt « pauvre », centre régional entouré de communes matériellement bien plus « riches ». Et Nestlé ? Un patrimoine économique, social et culturel.
- Riche suis-je, d’une génération d’aînés, avec leurs expériences de la vie, leurs convictions et leurs expressions de la foi en Jésus-Christ ; de 55 à 105 ans sont-ils, couvrant trois ou quatre générations, de la vie professionnelle jusqu’à la porte de l’au-delà. Quand cinquante personnes sont réunis dans le culte, ce sont 4000 ans de vie, ce qui nous fait remonter à Abraham (qui lui, par ailleurs, comme sa femme Sarah, avait nonante ans quand ils ont reçu la promesse d’enfantement). Un patrimoine humain.
- Oui, riche suis-je, mais cette richesse comporte en elle-même déjà ma pauvreté, ou faiblesse, ou fragilité. Et vice versa.
Je suis fragile, et pauvre :
- La richesse me rend pauvre, en manque de pauvreté devant Dieu. Et soucis constants ai-je, comment garder, défendre voire agrandir ma richesse ?
- Donc ma pauvreté est aussi une richesse.
- Qui est encore protestant réformé dans ma ville ? Quand enfance et jeunesse, donc promesse d’avenir il y a, dans la logique de mon Église, ce sont rarement des familles protestantes et encore moins réformées. Comment (re)trouver et partager ma culture dans ce milieu multi-culturel ?
- La sécularisation me défie : comment dire ma foi qui dépasse le cadre de mon Église, le Christ qui dépasse et transcende le Christ, Dieu au-delà de Dieu ?
- Comment sauvegarder le trésor qu’est la parole, ou la pensée, en une époque qui mise sur l’image, les émotions, les opinons, les sentiments et le sensuel ?
- Comment sauvegarder l’aspiration et la visée universelles du message dont je suis porteuse, l’Évangile tel que je l’ai reçu et le conçois, en une époque où l’identitaire l’emporte sur l’universel ?
- Comment renouveler ce qui mérite d’être renouvelé et maintenu, une assemblée âgée dont l’âge de ces membres fait sa valeur, face à une idéologie, dominante aussi dans mon Église, l’idée que le renouvellement ne se fasse qu’à travers la jeunesse. Comment assumer la vieillesse et au même temps combattre les discriminations par âgisme ?
- Comment être religieux, garant d’une relecture de ce qui mérite d’être retenu, en une époque où le religieux est décrié, et, plus grave encore, a lui-même trahi le religieux ?
- Comment garder ouvert mon être à l’Esprit qui nous dépasse, l’esprit de la lettre, l’esprit de la loi, l’esprit de l’administration, quand loi, lettre, procédure et règlements sont devenus fin en soi, quand le respect de la loi s’impose à l’esprit de la loi, réalité aujourd’hui dans mon Église aussi ? Et, pire encore, comment combattre les tentatives d’abus de pouvoir, l’instrumentalisation du pouvoir et des procédures pour des fins autres que le bien de la communauté locale, l’argent, ou l’administratif, voire des intérêts personnels ? Autrement dit, comment miser sur la confiance, les capacités des uns des autres, quand peur et angoisse de l’avenir s’installent, occupent et dominent les esprits ?
Comment envisager mon avenir ? Je m’adresse à ma communauté :
« Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir », dit le Seigneur à Abram. « Abram avait soixante-quinze ans quand il quitta Harrân » (livre de la Genèse, chapitre 12, versets 1 et 4).
Septante-cinq ans, c’est l’âge médian des paroissiens, paroissiennes de Vevey, dirai-je. Donc tout est encore possible pour celles et ceux qui y croient et (re)partent avec confiance en la promesse de Dieu. Un terre nouvelle vous attend, nous attend si vous partez avec moi, votre paroisse.
A vous d’entendre la bonne parole, « soyez en paix avec vous-mêmes », et de la traduire dans la pratique, à vous de formuler le projet d’avenir, par la foi et non par des considérations administratives. Celles-ci sont assumées et portées par d’autres, ce n’est pas votre rôle. On essayera de vous faire adopter cette logique administrative, à vous faire dire que ce que d’autres veulent pour vous soit aussi votre veux, votre conviction, votre désir. « Ils l’ont voulu eux-mêmes », on connaît cette ligne de défense dans les tristes histoires de manipulation. Ce qui compte est que vous soyez convaincus que la voie prise est en accord avec la promesse et la bénédiction qui nous précèdent. Lâchez-prise et allez-y, dans le pays que le Seigneur nous montrera.
Si c’est avec Corsier-Corseaux et Chardonne-Jogny, reprenez les débats et défis entre les sensibilités évangéliques et les sensibilités réformées, voire les sensibilités liturgiques catholiques, les sensibilités du christianisme social et écologique, toutes ces sensibilités différentes présentes dans votre communautés déjà. Le pays promis sera un pays de rencontres de différentes expressions de la foi chrétienne. Vous ne serez plus les mêmes, ni Corsier-Corseaux, ni Vevey. Abram deviendra Abraham, et son Dieu sera le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Quatre Évangiles formeront votre évangile.
Si c’est avec La Tour-de-Peilz et Blonay-Sant-Légier, alors là, le défi sera le plus difficile, parce qu’à la tentation vous serez exposés, les uns et les autres, de faire dans ce nouveau et lourd navire comme chacun des trois l’a toujours fait. Et rien ne changera ; Abram restera sur place, avec sa famille, dans sa maison, dans son pays, et y mourra sans avoir de descendance. C’est le risque à dépasser, sortir des zones de confort devriez-vous, les uns et les autres.
Rester seule, tel que l’assemblée paroissiale l’a décidé ? Oui, l’assemblée l’a décidé, Église, veux-tu entendre la base ? Puis faire de ses faiblesses sa force. Voici le projet, je vous l’ai déjà soumis en novembre 2025, pour la forme je l’adapte à l’état actuel :
Questions que je vous soumets, moi la « Paroisse de Vevey », à vous la communauté paroissiale :
- Ce que j’offre en tant que paroisse, répond-il aux besoins spirituels et sociaux de ceux et celles qui me fréquentent aujourd’hui ?
- Dans dix ans, aimeriez-vous que moi, votre paroisse, ai-je toujours un visage semblable ? Une paroisse vivante composée principalement de personnes entre 55 et 105 ans, mais ouverte aux autres tranches et défis sociaux et spirituels, davantage encore, si possible, mais à partir et avec ceux et celles qui sont là, les vieux essentiellement, grands-parents, voisins, citoyens, … ?
Si deux fois « oui » vous dites, vous êtes invités, voire tenus à faire de sorte que cette composition soit maintenue et reste stable dans l’avenir (homéostasie, un équilibre dynamique).
Constat : la paroisse de Vevey est composée de personnes d’un âge médian estimé à 75 ans ? C’est-à-dire, la moitié des paroissiennes, paroissiens présents au culte a moins de 75 ans, l’autre moitié plus de 75 ans.
À partir de là, le maintien de l’équilibre (homéostatique) ne se fera ni par l’enfance, ni par la jeunesse, même les jeunes adultes sont trop distancés.
Pour renouveler la paroisse le public cible se composera des 55 à 65 ans.
C’est à partir de ce constat qu’à mon avis les quatre missions et les futurs pôles devront être lus et conçus. C’est-à-dire, la voie déductive (« top down ») qui définirait la vie paroissiale et les pôles à partir du concept et de la théorie (des quatre missions et des critères définissant les pôles) serait une erreur ; les efforts seraient dispersées et la paroisse affaiblie. Au contraire, il faudra une démarche inductive (« down up »), c’est-à-dire répondre aux quatre missions et les critères des pôles à partir de la réalité du terrain. Par exemple, comme illustration, ce ne seront ni le culte de l’enfance, ni la catéchèse tels qu’ils se pratiquent traditionnellement qui permettront de renouveler la paroisse ; mais ce sera la paroisse dans sa composition de personnes âgées, par exemple les grands-parents, qui devront renouveler le culte de l’enfance et la catéchèse.
Pour renouveler la paroisse il faudra en conséquence répondre aux soucis, besoins et préoccupations des 55 à 65 ans :
Soucis :
- Vers la fin de la carrière professionnelle
- Peut-être bousculés par les plus jeunes
- La retraite
- La disparition de proches
- Certaines problématiques de santé et sociaux (chômage, épuisement, etc.)
- La ou les limites et finitudes ?
Joies et satisfactions :
- Encore « actifs » ; donc insérés dans le monde du travail
- La famille, les enfants et petits-enfants
- Des amitiés durables
- L’expérience de vie
- La sagesse
- Vivre jusqu’à la fin
C’est cela qui devrait définir les activités purement paroissiales.
De l’autre côté, quelle est le premier public cible, alors prioritaire pour les missions dans le sens plus strict, notamment la santé et la solidarité, s’imposant en conséquence comme pôle(s) ?
Le quatrième âge, finalement ceux et celles qui ont de la peine ou n’arrivent plus du tout à rejoindre la communauté paroissiale, rassemblée tout particulièrement le dimanche au culte :
- Ils restent à domicile
- accompagnés par le CMS
- suivis par les pôles 3ème et 4ème âge : la future structure hospitalière du Samaritain par exemple
- sont en EMS
- .. et dans d’autres institutions sociales (handicap) et de santé (gériatrie, psycho-gériatrie)
S’offrent donc trois pistes d’ouverture (ou pôles) :
- En amont les préretraités
- En aval le grand âge et ses soucis de santé
- La sollicitation et l’implication des familles, enfants et jeunes pour les mettre en lien avec ces populations, les soutenir là où ce lien existe déjà
En résumé, la grande question spirituelle : comment vivre et signifier la vieillesse et les vulnérabilités qui l’accompagnent, l’âge avancé comme tranche de vie, et non pas d’abord chemin de déchéance, de souffrance et de mort ?
Vivre, jusqu’à la fin. À l’horizon de la finitude. Croire. Espérer. En Jésus Christ. Devant la croix et dans l’espérance de la résurrection. Et comme viatique les Écritures.
Armin Kressmann / Vevey, le 21 juin 2026