« Réformés » mars 2026 – Message du conseil synodal dans l’EERV.flash du 2 mars 2026
Qu’est-ce qui se passe autour de la couverture du dernier numéro de « Réformés », le journal censé « poser un regard protestant sur l’actualité politique, sociale, économique, culturelle, religieuse, ecclésiale et spirituelle depuis la Suisse romande. » : un dessin de Jésus qui rompt le pain (qui, par ailleurs n’est pas non plus le pain du Proche Orient du temps de Jésus), en s’interrogeant comment les Vaudois et autres Romands l’appelleraient dans leur dialecte ou patois ?
Suite à un certain nombre de réactions offusquées issues du lectorat, le conseil synodal de l’Église protestante vaudoise, l’EERV, vient de publier sa réaction exprimant son « exaspération » :
« La couverture du dernier numéro du journal « Réformés », ce mois de mars, a suscité de vives réactions. Les partageant, le Conseil synodal a écrit à la rédaction et au Conseil de gérance, une lettre dont la teneur est reproduite ci-dessous.
La dernière livraison de la publication Réformés a heurté nombre de protestantes et protestants vaudois ainsi que – c’est certes moins grave – le Conseil synodal de l’Église réformée vaudoise.La caricature ornant la première page est d’un goût douteux sinon choquant.
Si la liberté rédactionnelle est précieuse et ne saurait être remise en cause, l’on est en droit de se demander si l’indécence ou la volonté de choquer doit tenir lieu de ligne rédactionnelle à la publication émanant d’Églises romandes. Or force est de constater que Réformés multiplie les sources d’agacement de son lectorat, si l’on en croit les messages de fort mécontentement qui nous sont parvenus. Interpeller le lecteur certes, l’indigner gratuitement, non.
Si Réformés était une publication florissante, au lectorat grandissant et au but commercial, l’on pourrait encore goûter les délices de la provocation. Nous croyons qu’aucunes de ces caractéristiques ne qualifient la publication dont l’EERV est copropriétaire.
La transparence et la franchise auxquelles nous sommes attachés nous amènent à vous faire part de notre profonde exaspération. »
Voici quelques questions et problèmes que soulève pour moi la réaction du conseil synodal :
Comment se fait-il qu’il fasse sienne l’indignation d’un « nombre de protestants » ? Pourquoi ne renvoie-t-il pas ces indignés au journal et sa rédaction, tout en exprimant peut-être sa compréhension et son respect à l’égard de celles et ceux qui se sont sentis heurtés ? Et pourquoi ses personnes atteintes dans leur dignité de croyants, en bons protestants, ne s’adressent pas elles-mêmes directement au journal ? Le sacerdoce universel cher à nous protestants n’a pas besoin d’intermédiaire pour défendre personnellement sa foi.
D’autant plus que, théologiquement, le dessin pourrait aussi être lu comme expression d’un profond respect de l’incarnation : « Emmanuel », Dieu parmi nous, son peuple, en Église, dans la vie de tous les jours des fidèles, à table avec les siens dans leur culture la plus traditionnelle, leur langage et leur patois, – « crotchon, trognon, croupion » … « Suisse romande : nos liens et nos particularismes », c’est le thème principal du journal -, culture protestante vaudoise ou romande par excellence. Surtout quand on sait que la question de l’inculturation de la cène, du repas du Seigneur (ou de la messe, latine ou française ?), est et reste un défi. Quel est le pain quotidien en Afrique, Asie ou Amérique latine ? Le manioc, le sorgho, le riz, le maïs, la pomme de terre … Et chez nous, autrefois, et même aujourd’hui ? Quel est ton pain quotidien, chère lectrice, cher lecteur, ton aliment de base, l’aliment qui assure et symbolise ta vie et ta survie, le corps de ta foi ? Manges-tu encore du blé ?
Barrigue, le dessinateur, dans son langage, tout simplement, pourrait avoir exprimé sa foi, en bon chrétien, voire protestant. L’EERV, selon ses principes constitutifs, « remet à Dieu le jugement des cœurs ».
Le conseil synodal comme institution ne peut pas être « heurté ». Ce sont des personnes qui peuvent se sentir atteintes dans leur sensibilité, donc au mieux les membres du conseil synodal. Mais je consens, c’est une manière de parler, le conseil comme corps pourrait aussi être touché. Je doute cependant que l’ensemble des membres du conseil synodal se soit senti blessé et soit maintenant « choqué et exaspéré ». Y a-t-il eu vote ? Et le résultat, était-il unanime ?
Par rapport à la question de la caricature, du sacré et de la sacralisation : où reste la possibilité d’une lecture paulinienne des « forts et des faibles » (première lettre aux Corinthiens, chapitre 8) ? En notre situation, les « forts », celles et ceux qui ne se sont pas sentis offensés par le dessin, les « faibles» qui le sont. Le conseil synodal, se reconnaît-il vraiment parmi les « faibles » ? Que compréhension, respect et tact à leur égard s’imposent est une évidence, Paul le demande, mais que le conseil synodal lui-même soit « exaspéré » est quand même fort.
Aucun argument n’est avancé qui justifierait l’indignation. On est indigné parce qu’on est indigné, l’indignation se suffit à elle-même. « La caricature ornant la première page est d’un goût douteux sinon choquant. » Pourquoi ?
De projeter sur la rédaction du journal une « volonté de choquer », une « provocation », est un procès d’intention.
Quelle est la logique derrière l’argument d’une « publication florissante, au lectorat grandissant … (qui) pourrait encore (faire) goûter les délices de la provocation » ? Est-ce qu’un succès quantitatif et un but commercial excuseraient la dérive ? Une éthique utilitariste, les fins qui justifieraient les moyens ?
Enfin, deux jours de synode sur l’avenir de l’Église, le lendemain, un article dans 24heures sur l’indignation du conseil synodal par rapport à un dessin qui pour un bon nombre de protestantes et protestants est anodin. Quelle image de notre Église, quelle communication ? L’avenir de notre Église, serait-il une reprise doctrinale et disciplinaire de ses actrices et acteurs réfractaires par le conseil synodal ?
La réaction du conseil synodal manque donc de grandeur, de hauteur, de recul et de distance.
Où serait-ce intentionnel, une instrumentalisation de l’indignation pour d’autres fins ?
Se poserait alors la question : à qui profite le crime ? À un conseil synodal dans « sa volonté » de discipliner un journalisme trop indépendant, trop « protestant » ?
Je vais encore plus loin : je crains que ce ne soient plus les Écritures ni les principes constitutifs de notre Église qui guident le conseil synodal, mais une gouvernance par décrets ou directives dont le code d’éthique et de conduite est l’expression par excellence. Qui ne signe pas, est en principe interdit d’exercer sa profession au sein de notre Église.
En résumé : il se pourrait que ce ne soit pas le dessin qui constitue le scandale, mais la politique générale du conseil synodal en matière de gouvernance de ses employéEs et autres acteurs et actrices.
Qui ose encore s’exprimer librement, dire sa foi face à une ecclésiologie qui s’éloigne des principes protestants ? Le silence de mes collègues animatrices, animateurs, diacres, pasteures et pasteurs me laisse songeur. Et le synode est impuissant, face à une gouvernance par directive qui se transforme en dogmatique.
Armin Kressmann 2026