« Accepter d’être accepté », Denis Müller, Ouverture poche, Morrens 2025

  • C’est un magnifique petit livre, en prise avec notre temps, une belle introduction à l’éthique théologique, qui relève en particulier le défi de la question de la justification de l’homme devant Dieu.
  • Ce qui est peut-être aussi sa « faiblesse ».
  • Pourquoi ? Parce que l’ouvrage, au fond, reste apologétique. « Accepter d’être accepté », quelque part une défense de Dieu, une tentative de sauver son honneur ; là où il est devenu difficile de défendre Dieu.
  • D’ailleurs, lui, le veut-il encore ? Voilà la question.
  • Mais il me séduit, ce petit livre, qui donne à penser, ré-agir, ré-fléchir, re-bondir.
  • Merci Denis.
  • La colère de Dieu n’est-ce pas l’ob-stacle, – expression de sa toute-puissance -, l’élément qui nous empêche de nous retrouver « en Dieu » ? Et l’argument majeur pour nous revendiquer, nous aussi, athées ? Parce que les Trump et autres Poutin se disent tout-puissants, comme Dieu. Et se revendiquent de ce Dieu, le tout-puissant, pour eux et pour défendre leurs intérêts à eux. Résonne : « Gott mit uns ».
  • Alors, si Dieu, notre Dieu, était impuissant, fragile, faible, démuni, avec nous ?
  • Impuissant, lui aussi, face à la tragédie de Crans-Montana… les tragédies qui traversent l’histoire de l’homme… les tragédies actuelles … la Shoah… le mal ? Radical, lui.
  • Dieu après Auschwitz ? Hiroshima ? … Pourquoi la limite des soixante dernières années, l’autonomie et la bioéthique comme première crise de la théologie ? Pourquoi ne pas couvrir les cent ans, pour remonter à une période à laquelle la nôtre fait écho ? La fête avant la catastrophe, les indices qui renvoient à celle-ci, les impérialismes et totalitarismes qui s’annoncent ou se manifestent de nouveau. Le réarmement. Moral aussi, le réarmement. « Moraline ». Notre aveuglement, celui de nos grands-parents ? L’aveuglement du peuple de Dieu ?
  • La vraie crise, la grande, l’ultime, n’est-ce pas la Shoah, le génocide, les génocides ? Bon, avec Barth et la lettre aux Romains nous y sommes. Mais après la Shoah, la question de la justification ne se pose pas seulement pour l’homme, mais pour Dieu aussi, le premier peut-être. Barth ne le savait pas encore en 1918-1922, – malgré la guerre, la Grande -, pas plus que Paul. Ou leur vécu, est-ce qu’il a anticipé, préfiguré la catastrophe, la Shoah, qui a rouvert le canon ? La brèche dans le canon ; la brèche dans la toute-puissance.
  • Paul à la lumière de Job. Dieu lui-même sur le banc des accusés.
  • Et maintenant Israël, qui perd son élection et devient « comme nous », les autres, les goyim.
  • La mort de Dieu ? C’est trop facile.
  • La souffrance. Dieu victime avec les victimes. La vulnérabilité, Dieu vulnérable.
  • Sauvons au moins sa bonté, et sa patience, sa persévérance et sa « passivité », avec Merleau-Ponty (« Gelassenheit »), dirais-je, lâchons sa toute-puissance et passons de la colère à l’humilité et la compassion.
  • Dorothee Sölle « Leiden » : « Hiob ist stärker als Gott ». Une théologie féministe, ou féminine, féminisme universaliste. Humanisme. Hannah Arendt, Simone Weil.
  • Accepter d’être accepté ? Ou accepter de ne pas être accepté ? Avec Dieu accepter le fait de ne pas être accepté, ni moi, ni lui. En communion d’inacceptation. Ni fatalisme, ni résignation, ni athéisme ou agnosticisme, juste foi. Profonde empathie ; dans le premier sens du mot, « souffrir avec, en l’autre ». Serait-ce le vrai mystère de Dieu, sa force dans la faiblesse qui dépasse les forces humaines ? Vivre, juste vivre. « Ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse », pas seulement celle de Paul, mais celle de Dieu lui-même ? « Vivre avec », avec autrui, avec Dieu. Parce qu’il est là. Exode 3, verset 14 : « Je suis celui qui suis là », le nom de Dieu. Et si ce n’est comme question. Dieu question. Sans Dieu l’athée ne peut pas se dire athée. La personne comme question. L’autre. Dieu autre que tout-autre. Tout-autre que tout-autre. Peut-être même même ? Si la mêmeté était la clé du mystère de Dieu, pas l’altérité ? La souffrance de Dieu ? Souffrance égale ipséité ?
  • Dieu, veut-il être accepté ? Ou juste être Dieu pour nous ? Compagnon. Être là, que cela nous plaise ou non, comme sont là les autres. Dieu autrui ; mais lui étant là quand plus personne n’est là, c’est là que sens prend sa présence ; son ex-istence. Sortir de la masse des absents, ou des présents absents. Écrans.
  • Le vide comme consolation. Entrer dans le vide, non pas pour trouver Dieu, mais entrer avec lui, ou à côté de lui, côte à côte. Pas faire du vide, – contre l’ascèse, parce que vides il y en a assez dans le monde -, mais traverser le vide, les vides, qui sont donnés, sans savoir ni chercher ce qu’il y a de l’autre côté. Peut-être revenir, parce qu’au fond du vide, du trou, impasse il y a ; revenir dans la vie, cette vie, parce qu’une autre il n’y a pas. Vivre jusqu’à la fin de la vie. « Vivant jusqu’à la mort » (Paul Ricoeur). Ressusciter ?
  • Nous avons aujourd’hui besoin de la théologie pour nous débarrasser de la théologie, de l’Église pour nous débarrasser de l’Église, de la foi pour nous débarrasser de la foi, pour enfin, peut-être, retrouver de l’autre côté, où en revenant à la vie, nous-mêmes, en présence de Dieu. Je vis, c’est moi ! Je vis, donc je suis. Est-ce accepter d’être accepté ? Ou accepter de ne pas être accepté ? Et quand même vivre.
  • « Ma grâce te suffit », c’est aussi du Paul, face à la souffrance. Paul vulnérable ! Un handicapé nommé Paul ! ou Dieu, en situation de handicap, en situation de vie.
  • Suffit-elle à Dieu aussi, la grâce ?
  • « Seigneur, notre grâce te suffit ». « Ma grâce te suffit, Seigneur », ultime prière.
  • Dieu en-dessous de Dieu ; contre Tillich ; ou avec lui, autrement ?
  • Ecce homo. Empathie est le juste mot, l’amour comme empathie.
  • « Dieu, mon Dieu, mon compagnon. Calme-toi, Seigneur, reviens de ta colère, reviens à la vie, fidèle ami, la vie telle qu’elle est ; reviens à toi-même, toi qui dis : ‘Je suis la vie’. Reste avec nous. »
  • Je le recommande à tout le monde, ce petit livre. Un essai, juste un essai, c’est ce qui fait sa valeur. Essayons Dieu, encore une fois, et encore une fois et encore… Théologie est crises. Comme le potier, quand les pots se cassent. Argile sommes-nous. La patience dans la vulnérabilité comme signe d’élection. Histoire du salut. Espérer. Contre toute espérance, contre toute théologie.
  • « Unendliche Bejahung endlicher Wirklichkeit », affirmation infinie de la réalité finie, dit Dorothee Sölle : « Glück », bonheur. « En marche », résonnent les béatitudes (André Chouraqui).

Armin Kressmann, février 2026

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