3 février 2026 Imaginations I, la première étape de la série d’expositions, arrive au bout
S…, et les autres comme lui. Ne devrais-je pas utiliser un prénom d’emprunt ? Mais non, je devrais le nommer explicitement, pour qu’il ex-iste ! Qu’est-ce qui me retient ? Et nous voici, non pas devant, mais dans le problème et au cœur du projet !
À travers l’exposition-installation « L’AUTRE? » à l’église Saint-Claire de Vevey nous cherchons à intégrer dans notre univers de pensée et de représentations du monde une population peu visible et souvent mal perçue, les personnes en situation de handicap. Quoi qu’on en dise, elles sont toujours exposées à des préjugés et exclues de nombreuses activités sociales ; aussi dans le monde de l’art. En disant « en situation de handicap » ou « personnes handicapées », en général nous projetons toujours et encore leurs difficultés, réelles, sur elles ; ce sont elles qui sont handicapées et ce ne sommes pas nous, les « normaux » qui les handicapons, les mettant en situation de handicap. Finalement, elles ne sont pas « valables », «valides », comme nous, elles sont « invalides ». Les termes, jusqu’au niveau de la législation fédérale, avec « l’assurance d’invalidité », trahissent la réalité. Notre société est discriminatoire et même le « wokisme », défendant en principe chaque groupe discriminé, les excluent. Vous voulez être inclusifs, voici la pierre d’achoppement, le « test ultime » : donnez-leur un statut social et politique « positif », dans le sens philosophique, morale et esthétique du terme, à elles aussi et surtout à elles, pour qu’elles ne se retrouvent plus en situation de handicap.
Églises !? Même là elles dérangent, ces personnes, « différentes, autres », dérangent le cours « normal » du vivre ensemble, le culte du dimanche matin, les groupes de méditation ou de prière, les repas communautaires et j’en passe.
Si nous ne pouvons pas changer les réalités, nous pouvons au moins changer un peu la perception de la réalité, ce qui, peut-être, change la réalité. Voici le but de cette exposition, qui est plus qu’une exposition, une aventure de rencontre dans une multitude de lieux, dont l’église Sainte-Claire et la Cité du Genévrier ne sont que les plus exposés. Dans une église, parce que nous y croyons. Sinon chacune, chacun d’entre nous, les « normaux » aussi, sommes exposés à ces mécanismes d’exclusion. Et nous le sommes !
Donc, timidement avec retenue et pudeur, notre tentative d’expérience de « L’AUTRE ? Sur les traces de l’autre. Comment rendre visible l’invisible ? », une œuvre ou entreprise artistique globale et évolutive pour que, peut-être, certaines visions du monde du handicap évoluent. Et dans une église, parce que nous y croyons. En ce lieu, fondamentalement consacré au « TOUT-AUTRE ». Serait-il exclu, en situation de handicap, lui aussi, dans notre monde d’exclusion où la loi du plus fort s’impose et l’emporte ? Crucifié ?
Et nous le faisons dans la conviction pas seulement partagée par les « croyants », mais aussi dans les milieux de la philosophie de l’art moderne, voire actuelle, avec des penseurs comme Paul Ricoeur, Nelson Goodman ou Johann Michel :
Passer de l’image graphique, l’œuvre d’art, aux images mentales, les idées, et aux images verbales, les mots. L’œuvre d’art, son élaboration et sa présentation, avec la conviction qu’elle peut changer les idées, les représentations que nous nous faisons de l’autre, en l’occurrence de la personne handicapée. Comment passer de l’image externe à l’image interne, de ce que voient les yeux à ce que nous pensons, ici de l’autre ? Là où, à l’inverse, pour les artistes, l’œuvre exprime une image interne, sensorielle ou mentale.
« D’un côté, l’imagerie mentale ne cesse de configurer le sens des images externes qu’elle rencontre. De l’autre, les images externes produisent des effets sur l’imagerie mentale et en modifient les représentations. Les artefacts visuels n’existeraient pas sans un esprit capable de les regarder. » (Johann Michel, Lire les images, puf, Paris 2025, p. 10)
« Dans quelle mesure peut-on considérer l’image artistique comme un texte à interpréter ? Peut-on parler d’une lisibilité des images… lisibilité du monde, le monde comme un Livre, qui devient intelligible par un acte assimilable à la lecture… » (p. 13)
« Regarder une image, c’est apprendre à lire, mais pas seulement à lire » (p. 14),
mais aussi apprendre à regarder, dirais-je. Le regard s’apprend, lui aussi, apprenons à regarder. Qu’est-ce que je vois en ce que je regarde. Nous voici au cœur de notre projet artistique.
Armin Kressmann 2026