Aujourd’hui, ici chez nous dans le canton de Vaud, suite aux impulsions données par la réactualisation de sa constitution en 2003, l’accompagnement spirituel est plus ou moins admis dans les institutions (les « établissements », sociologiquement des organisations) médico-sociales et socio-éducatives. Cependant, la spiritualité en tant que telle ne se laisse par définition pas définir. Ses définitions sont innombrables. Dans l’esprit de la majorité elle se confond avec le religieux, qui lui est une mise en forme (« Gestalt ») parmi d’autres du spirituel. Ainsi, pour des raisons historiques et pratiques, ce sont en général les Églises reconnues par l’État qui sont chargées de l’accompagnement spirituel en institution.
Les institutions socio-éducatives et médico-sociales sont des lieux de vie privés (ce qui fait que l’aumônerie en ces lieux se fonde sur des a priori différents de ceux de l’aumônerie en milieu hospitalier par exemple, les hôpitaux étant, en principe, des lieux publics et de passage). Leurs résidentEs sont chez eux/elles. Ils/elles ont le droit d’être accompagnéEs dans leur foi et dans leur religion ; ce service, les institutions avancent souvent de l’offrir, et cela dans une logique de « prise en charge bio-psych-socio-spirituelle ». Pratiquement la question qui se pose est : qui s’en occupe, et dans quel esprit ? Qui « nourrit » les résidentEs spirituellement ?Jusqu’à quel point les institutions s’impliquent elles-mêmes et se reconnaissent dans ou participent à une tradition (ou culture) religieuse ? Ici, chez nous, principalement le christianisme. Les enjeux qu’implique une « prise en charge globale » qui inclut le religieux ne se laissent pas évacuer par une « redéfinition » fonctionnelle de celui-ci, – que crois-tu ? -, ni par cet indéfini qu’est par essence la « spiritualité », ni par un déplacement du débat vers l’éthique ou la morale, – que dois-je faire ? ; « l’animateur, l’animatrice spirituelLE » n’est pas un coach de vie. Pour qui Dieu est, celui-ci prime. Qu’on le veuille ou non, le religieux, l’absolu qu’il représente, ne se laisse pas écarter ; qui prétend vouloir satisfaire les besoins spirituels des résidentEs doit aussi offrir une mise en forme religieuse concrète, rituelle et liturgique. Celle-ci doit répondre à deux exigences : d’une part elle doit respecter les principes des pratiques dans les communautés religieuses reconnues (par l’État) et, d’autre part, les résidents, résidentes doivent s’y reconnaître personnellement. Dans quelle mesure celui ou celle qui offre une telle pratique doit-il ou elle adhérer à ce que représente cette mise en forme, en dernière instance ce ou celui qu’est nommé « Dieu » ? Qui assume le « sacerdoce » (la « prêtrise »), et comment celui-ci est régulé ?
La religion répond à la foi en un absolu, une instance ultime. Qui y croit en fait son instance de conscience ultime ; celle-ci prime sur tout ; le reste est second, en découle, l’institution et ses règles aussi. Il faut s’y soumettre ; la religion définit comment et pourquoi. On peut bien dire que c’est de l’ordre du privé, mais qui prétend s’en occuper, en est aussi touché : comme institution, jusqu’à quel point partageons-nous la foi en cet absolu, l’ultime pour ceux et celles qui y croient ? (Même l’État ou la nation dans son ensemble n’échappe pas à cet enjeu, comme le débat sur le préambule de la Constitution fédérale le démontre : « Au nom de Dieu Tout-Puissant! »)
Dans le champ large du religieux et encore infiniment plus large du spirituel les institutions sont censées de se positionner ; plusieurs positionnements sont possibles :
1) Faire sienne une religion et ses pratiques, le christianisme en l’occurrence, voire une expression précise de religion, catholique ou protestante, évangélique, réformée ou autre. L’institution en tant que telle ne couvre pas seulement les besoins de ses résidents, elle se laisse elle-même guider par les principes et les valeurs portés par la religion dans laquelle elle se reconnaît. Elle fait finalement, implicitement ou explicitement, partie d’un Église ou devient elle-même communauté religieuse ; elle est confessante. Son professionnalisme est explicitement professant. La culture institutionnelle et les convictions personnelles des résidentEs se retrouvent et se couvrent largement.
2) L’institution ne s’identifie pas, mais s’inscrit dans une tradition religieuse donnée et l’histoire de celle-ci. Sans être confessante, elle reprend ses principes et valeurs, notamment en matière d’éthique ou de morale, et essaie de les appliquer et les vivre dans l’ensemble de l’institution. Elle s’en inspire. Elle transforme pour elle-même le religieux en quelque chose de fonctionnel. Les rites et la liturgie, le cultuel, tout en les délégant aux Églises (ou communautés religieuses reconnues), elle en est partenaire et partie prenante. Professionnalisme, la pratique, et la profession, – identité, principes et valeurs -, forment un ensemble qui s’inscrit dans une histoire marquée par la foi, donc religieuse. La relation avec les résidentEs se base sur une sorte d’alliance de convictions ou de croyances.
3) L’institution se met clairement en dehors du religieux et mandate des intervenants extérieurs pour couvrir les besoins des résidents et résidentes là où ceux-ci sont formulés et revendiqués ; si possible, l’activité religieuse se déroule dans la stricte intimité (dans la chambre) ou même à l’extérieur. Son éthique, elle la définit elle-même, en s’inscrivant peut-être dans l’un ou l’autre courant d’éthique philosophique (ou pédagogique, éducative ou psychologique …). Professionnalisme et profession, comme confession, sont clairement séparés ; le côté technique de la pratique prime sur les convictions et motivations des intervenants. La relation avec les résidentEs, « bénéficiaires » ou « utlisateurs », est purement contractuelle.
4) Pour éviter l’effort considérable de fonder sa pratique sur une philosophie donnée et de formuler son éthique « personnelle », l’institution s’inscrit sans trop y réfléchir dans les tendances courantes, politiquement correctes, notamment des éthiques procédurales, dont la bioéthique est la forme minimale. Elle délègue la réflexion éthique sur l’accompagnement des résidentEs à un groupe d’experts. Au mieux, elle traduit leurs recommandations en une pratique et en fait une
« charte » (en s’inspirant le plus souvent de la charte de l’institution voisine qui s’est inspirée elle-même de la charte de sa voisine qui …). Le religieux est considéré comme une affaire privée qui ne touche pas à l’ensemble, elle est remise à « l’autonomie » et « l’autodétermination » des résidentEs. La logique institutionnelle est souvent dominée par des intérêts financiers ; une logique de marché.
Tout cela pour les institutions. Mais maintenant, qu’en est-il pour les intervenants en matière religieuse et spirituelle, aumôniers, aumônières, animateurs et animatrices spirituelLEs ? Pour les « ecclésiastiques », comment se positionner face aux différents types de positionnement des institutions ? Comment participer à l’ensemble de la vie institutionnelle ?
Quelques remarques préliminaires :
- La pratique religieuse est exclusive ; elle est seulement inclusive pour ceux et celles qui se reconnaissent dans cette exclusivité.
- L’exclusivité peut être plus ou moins ouverte, plus ou moins inclusive.
- La régulation du passage de l’un à l’autre, inclusion-exclusion, est « sacerdotale » ; c’est une fonction de « prêtrise » (comprise comme technique qui gère le passage selon certains critères donnés, fonction qu’on trouve partout, pas seulement dans le domaine de la religion ; conservateur, conservatrice de musée et leur politique d’achat ou d’exposition, sélectionneur sportif, collectionneur de montres ou de vin, alimentation et régimes, admissions non-admission en multiples domaines, en l’occurrence comme résident, ou aumôniers, formations et examens, médecine, greffe d’organes, ressources humaines en entreprise, ou en Église, politique, crèches ou armement, etc. …).
- La régulation peut être plus ou moins inclusive ou exclusive, particulière ou universelle, personnelle ou communautaire (collectif, voire « universel »).
- Inclusion-exclusion n’étant pas réservés au religieux, sa gestion touche l’ensemble de l’institution, qu’elle soit « laïque » ou non : qu’est-ce qui entre ou n’entre pas dans les différents champs d’activité, quelles pratiques sont admises et lesquelles ne le sont pas, quelles personnes s’en occupent, en fin de compte : qui et qu’est-ce qui entre dans l’institution ou n’y entre pas ? Et qui en décide, est le « gardien du seuil » ?
- Les différentes Églises et communautés religieuses diffèrent dans leur conception et gestion de l’inclusivité-exclusivité, autant au niveau des pratiques, qu’au niveau des acteurs, actrices mandatés et des publics ciblés.
- En l’occurrence, les « célébrations œcuméniques » en tant que telles n’existent pas ; il y a seulement des célébrations plus ou moins exclusives ou inclusives.
- Plus inclusive est une célébration, plus « œcuménique », voire inter-religieuse est-elle.
- La spiritualité n’étant par définition, essence même, pas définie, on ne sait pas ce qu’est une animatrice, un animateur spirituels ; les musiciens par exemple, art-thérapeutes, conteurs, voire moniteurs, monitrices sportifs le sont aussi.
- « L’animation spirituelle » est, dans une institution qui se veut séculière, un euphémisme pour éviter le religieux, « messes, cultes, prière, louange, action de grâce », etc.
Alors comment comme aumônier (aumônière, animateur, animatrice spirituel …) se positionner face aux différents types de positionnement face au « religieux » des institutions ?
Type 1), les institutions « confessantes »
De plus en plus rares (Armée du salut, méthodistes, adventistes, anthroposophes … scientologues ?!) et en général ouvertes à d’autres spiritualités, ces institutions ou établissements s’occupent souvent elle-mêmes de l’aumônerie. Si intervenants de nos Églises il y a, c’est suite à l’intervention de l’État et pour des raisons pratiques, voire politiques et sociétales, peut-être même matérielles.
L’aumônier fait ce qui est dans ses habitudes, en général sans être impliqué dans d’autres secteurs que le « spirituel », en l’occurrence le pur religieux.
Type 2), les institutions de « tradition religieuse (chrétienne) » (laïcité ouverte)
L’aumônier est partenaire et partie prenante de l’ensemble de la vie institutionnelle, avec ses compétences et expertises spécifiques en matière de spiritualité, de religion et d’éthique. Il revisite la tradition et l’histoire de l’institution et participe à sa réactualisation et son adéquation à la société moderne. Il est aussi gardien du seuil face au dérapages possibles d’abus ou de maltraitances « spirituels ».
Les célébrations, respectant la tradition de son Église, se construisent en interaction avec d’autres acteurs dans l’institution, notamment ses collègues des autres confessions, et, si possible, en collaboration avec les résidentEs. L’aumônerie est un service comme les autres, psychologues, thérapeutes, etc.
Type 3), les institutions se revendiquant ouvertement « laïques »
Tout dépend du positionnement de l’institution, « laïcité ouverte », qui garantit l’épanouissement spirituel et religieux de chacun et chacune dans l’ensemble de l’institution, qui accueille donc ce qui se présente, mais sans en faire sienne, ou « laïcité fermée », qui écarte le religieux du reste des activités institutionnelles et le relègue à une pratique plus ou moins personnelle.
Dans le premier cas l’aumônier est amené à se limiter à répondre aux demandes de l’institution, par des activités collectives si celles-ci sont souhaitées, notamment des célébrations, et par l’accompagnement personnel quand besoin se manifeste.
Dans le deuxième cas, l’aumônier, si il y en a encore, doit se limiter à l’accompagnement personnel sur demande.
C’est en cas de décès, la mort s’imposant comme absolu à tout le monde, que les compétences de l’aumônier sont peut-être bienvenues au-delà du stricte domaine religieux (ou c’est le religieux, la « question de Dieu », qui s’impose lui-même à tout le monde). Et plus tragique est la situation, plus grandes sont les attentes à l’égard de l’aumônier. Pour lui, elle, y répondre est, devrait être, une évidence.
Type 4), les institutions « marché »
Ce n’est que par solidarité avec les résidentEs que les Églises devraient y être actives. Les acteurs sollicités, d’une manière ou d’une autre, devraient y dénoncer l’instrumentalisation dont eux-mêmes et surtout les résidentEs risquent d’être victimes et cela pour des simples fins de gain. Dans le domaine de l’éducation spécialisée (par ailleurs ce terme mériterait d’être dépassé), je n’ai pas vu de telles institutions, par opposition au champ des EMS.
Il est évident que cette typologie est réductrice et que, sur le terrain, les différentes formes peuvent se juxtaposer et mélanger, ce qui demande aux aumôniers une attention particulière et une grande capacité d’adaptation : qu’est-ce qui se passe en une situation concrète, à l’intérieur des et entre les institutions par lesquelles nous sommes sollicitéEs ? Et comment répondre aux attentes et demandes ?
Ainsi, même entre les différentes maisons, ou établissements, d’une seule fondation les approches peuvent différer, comme l’exemple de la fondation Eben-Hézer l’illustre. Et dans une même maison, les différents secteurs ou groupes peuvent traiter la problématique d’une manière différente.
AK / juillet 2025