L’Ascension et Pentecôte Actes 1 à 2,13 – S’enflammer – Condition humaine et condition chrétienne

(avec Daniel Marguerat ; Les actes des Apôtres (1-12) ; Labor et Fides, Genève 2007)

Luc, l’historien : une histoire d’alliance, devant la question de l’absence et de la présence de l’autre, une histoire de mort et de vie, de croix et de résurrection

Évangile selon Luc

Auguste, le recension (Luc 2,1), la politique, l’universalité

Noël, la naissance de Jésus (Luc 2,7), l’incarnation, l’inscription dans la particularité

Le quotidien, en présence du Christ, en présence de Dieu

La mort, la croix (Luc 23,26ss)… la désincarnation, la question de l’absence

La résurrection (Luc 24,1ss) … la question de la présence

Les apparitions … Emmaüs (Luc 24,13ss)

Les actes des apôtres

L’Ascension (Actes 1,9-11) … la question de l’absence

Pentecôte (Actes 2,1-13), l’Esprit … la question de la présence

L’inscription dans la particularité … universelle, l’Église … donc la politique

Évangile et Actes des apôtres, chez Luc on ne peut pas lire l’un sans l’autre.

Au centre des deux se trouve, à la charnière entre les deux, ce qui se trouve à la fin de l’un et au début de l’autre, l’articulation entre la croix et la vie de l’Église, c’est-à-dire la résurrection, la présence-absence du Christ parmi les siens. Croix et résurrection disent présence-absence du Christ parmi nous, présence-absence de Dieu, de vie en et entre nous. L’Ascension et Pentecôte disent comment « faire avec », avec nos pourquoi devant les drames de la vie et de la mort ; ils les inscrivent dans l’histoire, notre histoire, en une forme de récit concret, manifeste et tangible. Ils nous secouent, là où la vie nous secoue, par le vent et le feu qui nous enflamment.

L’Ascension est le pendant de Noël ; là où Noël thématise la naissance, l’incarnation, l’Ascension, à l’autre bout de la vie, face à la mort, thématise la désincarnation. Là où Noël, d’une manière très concrète, manifeste, voir mythologique, décrit la présence de Dieu dans ce monde et l’inscrit dans l’histoire des humains, l’Ascension décrit, avec autant de « corporéité » (cf. p.ex. 24,39.40 « Regardez … touchez … »), l’absence de Dieu. Et Pentecôte incarne de nouveau, habite le monde par la vie quand l’absence de Dieu, l’absence de vie, semble évidente.

Du quotidien au quotidien, avec Dieu, du quotidien de Jésus avec les siens, en présence du Père, à notre quotidien, nos « actes », avec Dieu en Jésus Christ, avec Pentecôte, la force de l’Esprit, c’est ainsi qu’on pourrait qualifier l’œuvre de Luc. L’enjeu de ce quotidien avec Dieu, en sa présence et son absence, est la question de la résurrection : la vie, comme présence, – de vie, de Dieu -, devant la mort, comme absence, – de vie, de Dieu.

« Devant Dieu et avec Dieu nous devons vivre sans Dieu », c’est ainsi qu’a décrit Dietrich Bonhoeffer cette condition chrétienne que Luc illustre d’une manière presque parabolique par l’Ascension et la Pentecôte, une histoire de foi en la résurrection, donc en la vie qui l’emporte sur la mort :

« On sait que la résurrection de Jésus est le présupposé de toute réflexion christologique dans le Nouveau. Or, chose surprenante, un seul écrit en fait le thème fondamental de son discours : Luc-Actes. L’auteur de l’œuvre double à Théophile concentre en effet sa réflexion sur le geste puissant de Dieu relevant Jésus d’entre les morts… »

Avec l’Ascension passage du temps de Jésus au temps de l’Église.

L’Ascension

Ac 1,9-11 Jésus s’en va et les disciples regardent.

Luc est le seul à raconter l’élévation de Jésus devant témoins. Sinon le Nouveau Testament ne différencie pas l’exaltation de Jésus de l’événement de Pâques.

Dans sa logique d’historien, Luc met l’exaltation en récit, dans l’espace et le temps, l’invisible dans le visible, comme pour Pentecôte : une visualisation narrative.

L’élévation comme réhabilitation du juste par Dieu.

Un phénomène visionnaire ; en v. 9-11 quatre verbes de vision : voir, fixer du regard, tourner le regard vers et observer.

La nué « prend en charge » … cache et révèle.

Dans l’absence du Seigneur et l’incertitude de son retour la promesse d’une mission …

La première communauté à Jérusalem

Le passage de l’invisibilité de Jésus à la visibilité d’une communauté d’hommes et de femmes en prière.

S’effaçant du monde le ressuscité ouvre un espace et un temps dans lequel la communion (« unanime », « einmütig ») des croyants concrétisera sa présence cachée.

L’élection de Matthias comme apôtre

La mort de Judas et la reconstitution du corps des Douze.

une autre présence :

Pentecôte

La fête des Semaine (Shavouot) :

Des moissons à la Pâque juive

Des prémisses au renouvellement de l’alliance … le don de la Loi (Exode 19,16-19 LXX ; la Thorah – Feu, langue des nations).

De la nature à l’histoire (du politique, Auguste, Luc, au politique, les Actes des apôtres ; donc du quotidien au quotidien, à travers la croix, la résurrection, l’Ascension et le don de l’Esprit).

L’irruption de l’Esprit scelle l’alliance (« besiegelt ») et est l’événement déclencheur et fondateur de la première prédication apostolique (le discours de Pierre ; 2,14-36)

Le don de l’Esprit à l’origine de la foi.

Deux scènes :

v.1-4 L’action de l’Esprit

5-13 Constat du miracle des langues par la foule

v. 2 « un souffle violent passant … ein daherfahrender gewaltiger Wind »

« tout à coup », inattendu ; « du ciel »

v. 3 « die zerteilten Zungen wie von Feuer »

ciel, vent, bruit, feu .. l’altérité et l’inaccessibilité

séparation de langues … particularité

v. 4 « andere Zungen » – andere Sprachen

v. 5 « gottesfürchtige Männer »

v. 6 « confusion… bestürzt ; die eigenen Sprachen redend »

v. 12 « ausser sich und ratlos ; was will, was mag dies sein ? »

Quel est le langage universel que tous et toutes comprennent ?

Et qui perturbe ! … Contrepoint de Babel ? Du tohu-bohu ? Cependant, Pentecôte n’annule pas Babel (Marguerat) : donc, n’annule pas non plus le tohu-bohu ; cf. la réalité du monde.

Passage de l’intériorité (maison) à l’extériorité (ville)

Chacun « entendait parler son propre langage »

Luc « a transformé en xénoglossie une effusion originale de parler en langues par sa tradition » (glossolalie) … parler d’autres langues.

« Luc a métamorphosé en langues communicables la « langue des anges » (1 Co 13,1) … La parole animée par l’Esprit est pour Luc un discours inspiré. Il veut en retenir la dimension communicatrice et prophétique. » (Marguerat)

Communiquer est un phénomène extatique !

Nous devons ici à mon avis introduire des considérations théologiques qui vont largement au-delà du « parler d’autres langues » :

il s’agit de parler la langue ou le langage de l’autre, d’entrer dans sa manière de communiquer, que cette communication soit verbale ou non-verbale.

Cela ne se passe pas à travers un apprentissage ou une révélation de la grammaire, de la syntaxe, de l’articulation, du dialecte ou de l’orthographe de la langue parlée par l’autre, n’est donc pas surnaturel, mais à travers une compréhension de l’autre, ce que j’appellerais l’universalité du langage empathique qui fait que chacun, chacune est compris et comprise dans sa manière d’expression à lui ou à elle. Daniel Marguerat, qui présente cette dimension sans aller aussi loin, dit :

« Le don de langues autres dote le groupe rassemblé autour des apôtres d’une force créatrice de communication. » (p. 75)

Ici le handicap, certaines formes de « folie » et toute forme d’aphasie sont clé de lecture : ils nous contraignent à « comprendre » l’autre quand celui-ci ne sait pas forcément se faire comprendre dans les voies de communication de son interlocuteur, quand il a une sorte de langage personnel privé. Ceci nous renvoie à la question de la définition du langage, – qu’est-ce que c’est un langage -, à Wittgenstein et la philosophie analytique.

Pentecôte signifie

l’universalité d’une communication possible (comme a priori donné, « jugement synthétique a priori » dirait Emmanuel Kant, donc théologiquement grâce, don accessible à travers l’expérience partagée, « com-passion » ou « em-pathie », de la croix et de la résurrection ; le tombeau de l’aphasie, du coma, de la psychose, du polyhandicap profond ou de la déficience intellectuelle grave est vide, la parole universelle nous attend « en Galilée »)

ou la possibilité d’une communication universelle :

en l’Esprit (universalité par excellence ; présence non-personnelle ou interpersonnelle, « das Zwischen » – « l’Entre » – souffle – air … l’Esprit est communication) je peux entrer dans la perspective de l’autre, condition nécessaire pour toute forme d’empathie.

« Luc a métamorphosé en langage communicable la ‘langue des anges’ (1 Co 13,1) dont Paul dit qu’à la différence de la prophétie elle s’adresse à Dieu plutôt qu’aux hommes. » (D. Marguerat, p. 70)

Luc joue un un « jeu sémantique » avec « glossa », entre langue (de feu) et langage : le « langage de l’autre » se pose sur chacun d’eux (v. 3).

Comme avec les miracles en général, est finie cette vision naïve qui voit au premier degré en ce qui se passe un événement surnaturel qui suspend les règles de la nature (qui sont elles « voulues par Dieu en sa création bonne », donc données en tant que telles et à prendre comme données en tant que telles), pour arriver à une position beaucoup plus révolutionnaire1 :

l’accès à la présence réelle du Christ (donc le « salut », réelle guérison) rendu possible par le don de l’Esprit à tout le monde (tout – le – monde2, et pas seulement à l’Église instituée). Résurrection au-delà de la résurrection, éthique, dirait Emmanuel Lévinas peut-être : « me voici », l’un-pour-l’autre radical, « substitution, comme sens ultime de la responsabilité ». « Chacun de nous est coupable devant tous pour tous et pour tout et moi plus que les autres. » (Aliocha chez Dostojewski)

Comprendre les miracles comme faits surnaturels exceptionnels les privent de cette force révolutionnaire, le « fracas » du verset 2, qui réside dans la rencontre du Christ aujourd’hui, dans ce monde tel qu’il est, à travers la réception de l’Esprit qui universalise sa présence (réelle, au-delà de l’eucharistie)3.

v. 1 « comme s’accomplissait »

Luc « notifie … la fin d’une attente et l’ouverture d’une période nouvelle ».

Renouvellement de l’alliance et commémoration du don de la Torah.

Don de l’Esprit égal don de la Parole égal voix au chapitre (cf. le Paraclet johannique) égal baptême dans l’Esprit.

« tous ensemble au même lieu »

« Le groupe sur lequel va fondre l’Esprit fait bloc. » (p. 73)

La possibilité et la disponibilité d’entrer dans la perspective de l’autre font « un-animité », partager un esprit commun.

L’Esprit peut transcender toute culture :

« un appel à discerner l’unité d’une même parole dans l’irréductible pluralité des langues. ». donc des culture… « Transculturalité ».

La communication universelle comme grâce.

Armin Kressmann 2024

1 Ou seule réellement révolutionnaire ; la position défendant les changements surnaturels étant conservatrice et exposée à l’abus de pouvoir (ce qui est probablement la raison plus profonde pour laquelle elle est maintenue).

2 Raison profonde pour aimer ce monde.

3 Cette réduction des miracles à des événements singuliers, uniques, réservés à un petit cercle d’élus, prive l’Église comme institution, mais pas l’universelle, en tant que « détentrice du salut » de son pouvoir (spirituel, voire moral ) qu’elle aurait autrement.

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Une réflexion au sujet de « L’Ascension et Pentecôte Actes 1 à 2,13 – S’enflammer – Condition humaine et condition chrétienne »

  1. Merci pour ce beau Texte que je vais encore « ruminer » jusqu’a la Pentecote

    Alberto

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