Institutions socio-éducatives et handicap mental : miser sur l’autonomie ou l’empathie ? le libéralisme ou le communautarisme ?

Quand on a affaire avec une population aussi vulnérable que les personnes en situation de handicap, – surtout quand il s’agit de handicap mental -, on ne peut pas miser sur la seule autonomie1, d’autant plus que le handicap mental est justement « handicap d’autonomie ».

L’universalisme libéral mise sur l’autonomie, avec une visée de justice et/ou d’équité. Il repose sur les règles de vie qu’on s’impose, finalement sur la loi (morale).

La loi ne peut pas pardonner ; elle doit sanctionner.

C’est le défi lancé à une institution qui reposerait entièrement sur le principe de la laïcité, même ouverte2. Quand dysfonctionnement, personnel ou institutionnel, il y a, même sans faute ou culpabilité, elle doit sanctionner, et si ce n’est que par une nouvelle directive ou procédure. Ne connaissant pas de transcendance, elle risque, en régulant de plus en plus, finalement jusqu’au dernier détail, de devenir totale, voire totalitaire (cf. Erving Goffman ou Jean-Paul Gaillard).

Sans transcendance pas de pardon (ou d’excuse).

Une institution reposant entièrement sur la loi (les normes, les règles, les directives et les procédures), ne connaîtrait pas l’amour (du prochain) comme principe de régulation commun reconnu comme tel.

A l’opposé, une institution3 qui reposerait entièrement sur l’amour (du prochain4), celui-ci n’étant jamais parfait ou entièrement désintéressé, risquerait un laisser faire par manque de rigueur commune.

Il faut donc trouver un équilibre entre une régulation par la loi et un engagement par empathie : Continue reading

Apocalypse 21,1-5(6), notes exégétiques et homilétiques : La transfiguration de la réalité – Quand l’Apocalypse n’est pas une catastrophe

(avec Pierre Prigent ; L’Apocalypse de Saint Jean ; Commentaire du Nouveau Testament XIV ; Labor et Fides, Genève 1988, p. 319ss)

Et comme toujours, en articulation avec le lieu qui est le mien, le handicap mental à l’Institution de Lavigny.

Un monde nouveau, en référence avec les prophètes, notamment Esaïe (65,17 ; 66,22).

Le salut dont Dieu revêt l’homme, une promesse adressée à l’humanité tout entière, dans une visée universaliste :

 « Voici la demeure de Dieu avec l’homme. »

L’annonce de la présence de Dieu et les bénédictions qu’elle apporte.

Voici le monde nouveau, marqué par la résidence de Dieu au milieu des hommes :

Dieu « résident parmi résidents » à l’Institution de Lavigny.

« Vous, chers résidents, si vous étiez à sa place, que changeriez-vous ? »

Un nouveau commencement, une nouvelle genèse, une nouvelle création.

Dans l’ensemble 21,18/21,9-27/22,1-5, P. Prigent ne voit pas, comme Irénée (« ciel »/ »cité »/ »paradis » ; p. 323, note 10), des réalités distinctes.

Pourtant, l’idée de lieux distincts, dans une pensée moderne, nous permettrait de concevoir Dieu présent en des lieux différents à l’intérieur de la société pluraliste : un universalisme de fond qui traverse les formes. Celles-ci seraient ainsi des déclinaisons formellement possibles d’une même réalité transcendante.

P. Prigent nous met lui-même sur cette piste :

« ce qui intéresse l’auteur n’est pas d’apporter une description réaliste de la Fin et d’en préciser le temps, les conditions et les modalités : tout ceci reste à l’extérieur des choses et n’a donc guère d’importance. En revanche l’auteur tient à répéter … que l’intervention de Dieu dans le monde ne peut qu’en bouleverser toutes les données qu’elles soient temporelles ou spatiales. » (p. 324)

L’apocalypse se laisse ainsi comprendre au deuxième niveau, comme transfiguration profonde des réalités qui restent formellement ce qu’elles sont. La présence de Dieu ne transforme pas, mais transfigure, donne à une forme donnée une nouvelle « Gestalt » : la vieille reste vieille et le vieux reste vieux, mais transparaît la beauté provoquée par cette présence Dieu dans la vieillesse, la beauté possible dans la fin de vie, dans une personne handicapée ou malade. En Dieu, ce qui est devient beau, ou, autrement dit, saint. En la présence de Dieu, à travers la lecture christologique, croix et résurrection (« Alpha et Oméga, premier et dernier, commencement et fin »), la réalité, telle qu’elle est, est transfigurée. Avec Dieu, quelque soit la forme, le premier niveau, tout est possible ; toutes les formes sont possibles, ce n’est pas la forme qui compte. Mais, en la présence de Dieu se pose la question : comment « gestaltest-tu » ce qui est, que fais-tu avec ce qui est ce qu’il est, que vises-tu, qu’indiques-tu avec ce que tu as et ce que tu es, quelque soit la forme de ta vie ? Le monde ancien, marqué par les larmes, les cris, les larmes, le deuil et la mort, ou un monde nouveau, marqué par la résurrection où il y a sens nouveau, là où le non-sens risquait de l’emporter ?

« C’est la proclamation d’un nouveau mode de vie » et non pas d’une « autre » vie, ce qui fait de l’ancien monde un « nouveau monde », un nouveau monde qui reste ce monde, mon monde, ton monde, son monde, notre, votre et leur monde. Tu peux rester catholique, protestant, musulman, bouddhiste, juif et même athée, mais qu’est-ce que tu fais de ta vie en cette présence que la bible appelle Dieu en Jésus Christ. Nous sommes finalement ramenés à la distinction entre la « fides quae » et la « fides qua », la proclamation de ses convictions et les conséquences pratiques de ce qui est proclamé. Ce qui change n’est pas d’abord la réalité en tant que telle, mais l’essence, « das Wesen », le caractère de la réalité : tu es homme, femme, petit ou grand, trisomique, autiste, doué ou surdoué, homosexuel ou hétérosexuel, et c’est comme ça, mais « il n’y a plus de mer » :

L’abîme primordial et le vide du tombeau n’ont plus de force malsaine et destructrice sur toi. Ce que tu es et ce que les autres font de ce que tu es ne t’angoisse plus, mais c’est une réalité avec laquelle tu peux créer une vie nouvelle, ta vie, en toute dignité (donc sainteté). Il n’y a pas de vie indigne, il n’y a que de manières indignes de mener sa vie et d’être mené, manipulé, maltraité dans sa vie.

Ainsi on devient citoyen d’une ville qui n’est pas création humaine, mais divine.

« L’Église ne peut prétendre incarner ici-bas la Jérusalem céleste ; celle-ci descend du ciel … Mais elle peut témoigner ici-bas de la réalité d’une existence nouvelle »,

celle-ci étant possible pour tout humain, soit-il chrétien ou non.

« Mind map » de la prédication Apocalypse 21,1-5(6) 28.4.13 (Chapelle de l’Institution de Lavigny)

Armin Kressmann 2013

Bientraitance – Bienfaisance en institution

Bientraitance signifie dignité.
Bientraitance signifie beauté.

Elle dit : « Tu es beau, tu es belle, tu es digne, tu es une personne », et, par rétroaction, « Je suis beau, je suis belle, je suis digne, je suis une personne. »
Nous sommes, en tant que personnes, dignes, en soi, dignes d’être bien traités.

Ainsi, pour bien traiter, il ne suffit pas de lutter contre la maltraitance, par des règles, des normes, des procédures et des interdits. La bientraitance a une positivité qui ne se réalise pas par simple interdiction de maltraitance. La bientraitance est un projet permanent. Continue reading

Du péché, avec Luc 15,1-7 ; notes exégétiques et homilétiques

Le péché est ne pas reconnaître la présence de Dieu en l’autre et en soi-même. Et si perception il y a, ce n’est pas en tirer les conséquences.

Autrement dit, le péché est ne pas reconnaître la sainteté ou, dans un langage moderne, la dignité de l’être, de tout être vivant, notamment la dignité humaine.

Le péche est se reduire et réduire autrui à un objet qu’on peut entièrement instrumentaliser.

Le péché est ne pas reconnaître en toute vie une finalité en soi.

Le péché est ne pas reconnaître une transcendance, en soi et en autrui, c’est se définir et définir autrui, entièrement, finir avec soi-même et avec l’autre, ne pas ou ne plus compter sur un au-delà de ce qui est fini, défini, classé, catalogué, compris, saisi et maîtrisé.

Le péché est se confondre ou confondre autrui avec l’image qu’on a de soi ou de l’autre, ne pas ou ne plus compter sur un au-delà de ce qu’on voit et de ce qui se manifeste.

Le péché est de mettre à la place de l’autre une image de l’autre.
Le péché est se mettre à la place de l’autre, au point que l’autre n’a plus de place.

« Le contraire du péché n’est nullement la vertu, … c’est la foi. » (Kierkegaard)

Le péché est de ne pas croire en soi-même et en l’autre, ne pas se tourner, donc se convertir vers d’autres possibilités que ce qui apparaît, se manifeste dans les limites humains données, celles-ci considérées comme définitives et insurmontables.

Le péché est prendre le handicap comme donnée inéluctable et définitive.

Pécheurs … « fauteurs, ‘amartoloï’ … correspond à l’hébreu ‘hataïms’, d’une racine dont le sens premier est ‘raté’. Le pécheur ‘rate’ sa vie comme une flèche rate son but. La faute qui deviendra en latin ecclésiastique le péché consiste à rater la finalité assignée à l’homme par la tora. » (Chouraqui)

Le péché est ne rien vouloir changer, ne pas compter ni sur soi ni sur l’autre ; ne pas reconnaître l’altérité, ni soi-même comme autre, ni l’autre comme un soi-même.

C’est finalement être perdu, se perdre et perdre autrui.

Mais Dieu cherche ce qui est perdu ; au risque de se perdre lui-même, dans le non-sens de la mort sur la croix.

Cependant, le tombeau vide, ce que nous appelons résurrection, est la matrice d’une vie nouvelle, d’une vie dans laquelle Dieu nous précède et nous attend. Ainsi la vie, – pour Dieu, l’Autre par excellence, pour le croyant, en Dieu et en l’autre, et en soi-même comme autre -, toute vie a du sens et déborde de sens.

« Mind map » de la prédication sur Luc 15,1-7 5ème dimanche de la Passion 17.3.13 à la chapelle de l’Institution de Lavigny

Armin Kressmann 2013

Du corps et de sa fragilité à la force de l’esprit – Guérir, pallier, éduquer

corps_esprit_guerir_pallier_eduquer

En vue d’une formation sur la fin de vie et les deuils à l’Institution de Lavigny, j’ai revisité en une vingtaine de schémas l’articulation entre corps et esprit, notamment en soins palliatifs :

« Du corps et de sa fragilité à la force de l’esprit – Guérir, pallier, éduquer »

en reprenant et développant

Vulnérabilité et capabilité – Guérir, pallier, éduquer

Armin Kressmann 2012