Soins et spiritualité : le passage au religieux

Jusqu’ici la série de mes articles sur « Soins et spiritualité » servait de préparation au passage décisif qu’est celui vers le religieux, en tant que concrétisation et institutionnalisation du spirituel. Jusqu’à présent je suis resté ambivalent dans l’utilisation des termes « spirituel » et « religieux ». D’un côté j’ai adopté la vision constructiviste de l’aumônerie des hôpitaux du canton de Vaud défendue notamment par Etienne Rochat, de l’autre côté j’ai maintenu le caractère insaisissable et indéfinissable de la spiritualité, en disant implicitement que définir le spirituel nous fait toujours basculer vers le religieux, avec ou sans Dieu. Chaque définition du spirituel a un côté religieux. Cela est particulièrement le cas là où l’individu donne sa vision du spirituel en disant ce qui compte vraiment dans sa vie, en un moment précis, ce que Paul Tillich a appelé « le souci ultime », « the ultimate concern ». Il transpose la sphère du spirituel qui transcende sa conscience en un champ défini, ses soucis ultimes, qui prennent un caractère plus ou moins religieux, donc, pour lui, absolu.

Pour un adolescent par exemple, les copains, l’amitié, le corps et son état d’âme sont des réalités intouchables et « sacrées ». Son champ religieux pourrait ainsi se présenter sous la forme suivante :

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Soins et spiritualité : les espaces spirituels

Les deux axes fondamentaux (ce que j’appelle les bases anthropologiques du spirituel) sont

1. intériorité – extériorité, donc moi face à l’autre et

2. immanence – transcendance, donc ici face à ailleurs ou là et au-delà

Ils déploient l’espace spirituel :

Cet espace se divise en quatre champs

1. celui de l’intériorité – moi                  3. celui de l’immanence – ici

2. et celui de l’extériorité – hors moi     4. et celui de la transcendance – ailleurs

.

Et c’est dans ces quatre champs que se joue la question de l’identité, dans les quatre quadrants ouverts par nos deux axes de la spiritualité   :

1. la mêmeté, à l’intérieur du moi immanent

2. l’altérité, à l’intérieur du quadrant ouvert ici par un autre immanent

3. l’ipséité, à l’intérieur de moi me transcendant, un « moi-même comme un autre »

4. et la mystique, relation ouverte par un autre transcendant, une altérité toute-autre

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Soins et spiritualité : sur quoi fonder l’accompagnement spirituel

Pour un chercheur constructiviste comme Etienne Rochat la spiritualité se définit ; d’une manière pragmatique il le fait à travers le STIV, les quatre dimensions que sont

1. la quête de sens (S),

2. le rapport à une transcendance (T),

3. la question de l’identité (I)

4. et les valeurs (V) qu’une personne donnée défend.

Pour lui, au niveau conceptuel, et si j’ai bien compris, ce qu’est spiritualité est une construction. Cela se discute ; personnellement je dirais que le spirituel est justement ce qui, en dernière instance, ne se laisse pas définir :

le spirituel est transcendant.

Comment faire pour quand même le cerner ?

Là où il prend forme, en dernière instance en ce qui est « religion », concrétisation et institutionnalisation de ce qui est le souci ultime, pour parler avec Paul Tillich, d’une personne donnée ou d’une communauté ou d’une société. Le religieux est spiritualité définie, transcendance ramenée à l’immanence, l’infini dé-fini, Dieu incarné ou dieu, l’argent par exemple, fait Dieu, divinité, absolu.

Mais qu’elles sont les bases anthropologiques pour faire, malgré tout, la transition, – la théologie parlerait de médiation -, de ce qui n’est pas définissable, le spirituel, au défini qu’est le religieux ? Intuitivement, – mais on devrait le développer, par exemple à travers la double nature de la lumière, – onde et particule -, je vois ce qui est corps d’un côté (religion) et non-corps de l’autre (spiritualité), corps à corps, corps face à non-corps, non-corps face non-corps. Plus concrètement je propose deux axes sur lesquels travailler : moi face à l’autre, donc intériorité vers extériorité, et matérialité face à non-matérialité, donc immanence vers transcendance :

Nous arrivons ainsi aux quatre dimensions de la personne, le bio-psycho-social et spirituel ou le bio-psycho-socio-spirituel, dimensions chères à ceux ceux et celles qui défendent une « prise en charge globale » du patient ou du résident :

Armin Kressmann 2010

Spiritualité et spiritualités : « spiritualités de transition »

J’appelle « spiritualités de transition »[1] celles qui, tout en respectant comme la catégorie précédente l’altérité absolue de l’autre, travaillent à la frontière. On pourrait dire que c’est là qu’elles prennent leur point de départ, c’est la limite qui les intéresse en tant que telle. Elles se positionnent sur la marge et se posent la question de ce qui se passe là. Autrui, tout en restant autre, est un moi, moi-même un autrui, pour paraphraser Paul Ricoeur[2]. Immanence et transcendance s’imbriquent sans se confondre, et c’est cette imbrication[3] qui est au centre de la réflexion.

Dans l’accompagnement de résidents, c’est le tiers qui entre en jeu. C’est devant lui qu’on se retrouve, moi-même avec autrui, l’autre avec moi-même. C’est à lui, le tiers, qu’ensemble on se réfère, c’est en lui qu’ensemble on se reconnaît. L’institution devient image, icône, représentation de ce tiers ; elle a tout son sens aussi longtemps qu’elle le reste, le perd par contre au moment où elle se confond avec lui, quand elle n’est plus rappel du tiers, mais se présente elle-même comme sens et finalité.

C’est donc un espace qui s’ouvre, dans lequel une dynamique à trois devient possible. L’image de la Trinité nous rappelle cette dynamique à trois à l’intérieur de l’unité.

Armin Kressmann, Rapport « La spiritualité et les institutions », CEDIS 2008


[1] J’y mets des penseurs comme Theodor Adorno, Paul Tillich, Emmanuel Lévinas et Paul Ricoeur.

[2] « Soi-même comme un autre »

[3] Je rappelle l’articulation de la racine indo-européenne « -rt- », – art, rite, articulation -, et son lien avec la spiritualité évoqués au chapitre précédant.

« Spiritualité et spiritualités  15 : « spiritualités de rupture »

Spiritualité et spiritualités 17 : « spiritualités ludiques » »

Spiritualité et spiritualités : « spiritualités croyantes »

Les « spiritualités croyantes »[1] reconnaissent un « au-delà », s’inscrivent dans une tradition et une culture[2], reçoivent quelque chose qui est donné et qui vient d’ailleurs. Elles pensent la spiritualité à partir d’une histoire, voire d’une « révélation »[3]. Si celles-ci sont rattachées à un absolu qu’on appelle ou qu’on peut appeler Dieu, ces spiritualités sont religieuses, et la pensée qui les pense s’appelle théologie. Autrui est un autre. La transcendance se manifeste dans l’immanence ; c’est elle, la transcendance, qui transcende la condition humaine.

Le principe d’accompagnement qui les guide est la bienfaisance, son fondement le paternalisme[4]. En matière morale et spirituelle, on fait comme les « pères » ont fait.

Armin Kressmann, Rapport « La spiritualité et les institutions », CEDIS 2008


[1] Avec des auteurs comme Hans Urs von Balthasar, Paul Tillich, Alasdair McIntyre ou Stanley Hauerwas, qui nous intéressent dans notre contexte.

[2] La laïcité a évidemment aussi une histoire et fait partie d’une culture ; mais pour la pensée autonome, en principe, on peut en faire abstraction et faire comme si on partait à zéro. Dans ce sens, ce type de spiritualité qui mise sur l’autonomie quasi absolue du sujet pensant est quasiment anhistorique.

[3] En écho à la note précédente, je dirais que toute spiritualité a une dimension de foi, mais sans tout de suite parler de foi en Dieu. Quelque part spiritualité n’est jamais « raisonnable ».

[4] Sans jugement de valeur ! Ne pensons qu’au paternalisme médical remontant au Sermon d’Hippocrate.

« Spiritualité et spiritualités  12 : « spiritualités laïques »

Spiritualité et spiritualités 14 : « principlisme » – bioéthique »