Spiritualité et spiritualités : « spiritualités de transition »

J’appelle « spiritualités de transition »[1] celles qui, tout en respectant comme la catégorie précédente l’altérité absolue de l’autre, travaillent à la frontière. On pourrait dire que c’est là qu’elles prennent leur point de départ, c’est la limite qui les intéresse en tant que telle. Elles se positionnent sur la marge et se posent la question de ce qui se passe là. Autrui, tout en restant autre, est un moi, moi-même un autrui, pour paraphraser Paul Ricoeur[2]. Immanence et transcendance s’imbriquent sans se confondre, et c’est cette imbrication[3] qui est au centre de la réflexion.

Dans l’accompagnement de résidents, c’est le tiers qui entre en jeu. C’est devant lui qu’on se retrouve, moi-même avec autrui, l’autre avec moi-même. C’est à lui, le tiers, qu’ensemble on se réfère, c’est en lui qu’ensemble on se reconnaît. L’institution devient image, icône, représentation de ce tiers ; elle a tout son sens aussi longtemps qu’elle le reste, le perd par contre au moment où elle se confond avec lui, quand elle n’est plus rappel du tiers, mais se présente elle-même comme sens et finalité.

C’est donc un espace qui s’ouvre, dans lequel une dynamique à trois devient possible. L’image de la Trinité nous rappelle cette dynamique à trois à l’intérieur de l’unité.

Armin Kressmann, Rapport « La spiritualité et les institutions », CEDIS 2008


[1] J’y mets des penseurs comme Theodor Adorno, Paul Tillich, Emmanuel Lévinas et Paul Ricoeur.

[2] « Soi-même comme un autre »

[3] Je rappelle l’articulation de la racine indo-européenne « -rt- », – art, rite, articulation -, et son lien avec la spiritualité évoqués au chapitre précédant.

« Spiritualité et spiritualités  15 : « spiritualités de rupture »

Spiritualité et spiritualités 17 : « spiritualités ludiques » »

Spiritualité et spiritualités : définition par circonscription

Une autre manière de définir la spiritualité peut se faire à travers les réalités et les concepts qu’elle évoque, auxquels elle fait implicitement appel, qui la délimitent et la circonscrivent :

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Spiritualité et spiritualités : rite, art, artisanat et articulation

Le champ qui est couvert par le mot spiritualité correspond à celui de la racine « -rt- » indo-européenne, qu’on trouve notamment dans « rite, art, artisanat et articulation ». Celle-ci indique ce qui est bien mis ensemble, ajusté, correct, en ordre, juste et saint. A l’origine dans la construction en bois ou en pierre, il s’agissait de bien mettre ensemble, d’ajuster les différents éléments, de faire en sorte que les pièces aillent ensemble, p.ex. les poutres d’un blockhaus, l’articulation étant la partie où les éléments « s’imbriquent » les uns dans les autres. Par la suite il y avait transposition au mental et au calcul. Un rite est une art-iculation. Il comporte une dimension d’ordre (aussi d’ordre sacré) et de droit[1]. Dans la sphère religieuse, la pratique du « rite » est l’art de bien mettre ensemble, de bien articuler les différentes étapes et séquences de vie, dans l’espace et dans le temps.

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Vulnérabilité et capabilité : transcendance, esprit, spiritualité, art et rite

Si nous revenons à la vulnérabilité en fonction de l’âge comme mesure pour le développement de la personne, nous sommes confrontés à une limite absolue : l’entrée et la sortie de la vie biologique, donc la frontière de la naissance et de la mort. Inévitablement se pose la question : y a-t-il quelque chose avant et après, y a-t-il une transcendance ?

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La crise de l’adolescence et la catéchèse

L’enfance

Partons de ce qui est un cheminement bon et sain (ce qui, malheureusement, n’est pas forcément le cas ; mais c’est un autre sujet à traiter différemment ; peut-être ces enfants qui vivent mal leur enfance seraient à prendre un peu comme il faut prendre les adolescents ; cf. ce qui suit), à partir de l’amour et de l’affection. L’enfant peut construire son identité dans la sécurité et vivre les interpellations de la vie en toute sécurité. Il peut découvrir les « règles du jeu » dans un processus cognitif où la transmission, notamment la transmission de savoir, est primordiale. Qu’est-ce qui est juste, qu’est-ce qui est faux, qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui est mal, qu’est-ce qui se doit ? S’impose ainsi une catéchèse biblique-symbolique, dans une perspective éthique de la vie. L’enfance comme « promenade » (« peripathein ») à travers le pays de l’éthique (ou de la morale), – c’est-à-dire la « Galilée » -, accompagné, – « Jésus avec nous » -, par ses « parents et parrains et marraines ». Chemins de vie !

En toute confiance, l’enfant joue sur le parvis de l’Eglise devant le portique et le tympan qui lui donne déjà tout l’enseignement de ce qui se passe derrière, dans l’Eglise.

Avec A. Van Gennep et les autres ethnologues :

1. Vie quotidienne, agrégation au monde antérieur (qui nous précède), vie séculière normale

L’adolescence

Avec la crise de l’adolescence tout s’écroule :

qu’est-ce qui m’arrive, dans le corps et dans l’âme ? qui suis-je ?

Il y a rupture dans la perspective de vie. La perspective même est suspendue. « Tout est de travers ».

Avec la sexualité se pointe à l’horizon la finitude, « il y aura quelqu’un après moi, je suis voué à disparaître », et s’annonce symboliquement la mort.

Il faut mourir pour renaître ; c’est Pâques. Qui est mon Christ ?

La catéchèse ne peut être qu’existentielle. Le « je » est « en jeu » ! Chemins de foi !

La crise de l’adolescence met le jeune, comme disent les anthropologues, en « marge », sur le seuil, entre deux : plus enfant, pas encore adulte ! La mort dans la chair il a passé le portique, il se retrouve dans le narthex, lieu du catéchuménat, dans l’attente du baptême qui reprend symboliquement sa mort pour l’introduire dans la vie. Mourir pour renaître et vivre !

C’est sur le seuil que doivent travailler les aumôniers de jeunesse, entre le paganisme du dehors et la foi du dedans, confrontés à cette violence dans la chair que subissent ceux et celles dont ils s’occupent. Etre passeurs et gardiens du seuil, accompagner, reprendre symboliquement le rôle des parrains et marraines.

En découle une approche différente, plus participative, plus existentielle, mettant davantage le corps au centre, étant par là plus « païen » : il faut assumer ce qui vient et arrive, blessures, stigmates, croix ! Et derrière la croix, la résurrection n’est pas d’avance visible !

La catéchèse existentielle des adolescents doit tenir compte de cette situation « entre » et s’inscrire dans la perspective du passage, avec le rite de passage et tout ce qu’il comporte :

2. Rites préliminaires (« limen », le seuil), sacralisation, mort symbolique
3. Rites liminaires, marginalisation, désagrégation
4. Rites postliminaires, désacralisation, (re)naissance symbolique

Avec aussi, élément incontournable, le « marquage rituel », dans le corps, dans la chair, physique et/ou symbolique.

La catéchèse des adolescents doit remplir les six fonctions du rite (comme processus, d’ailleurs indépendant de l’âge précis, puberté physique et puberté sociale ne correspondant pas forcément) :

1. Les fonctions qui visent l’ordre et le respect de l’ordre
2. La fonction du « drame », la narration, le récit qui accompagne le rite
3. L force liante du rite, lien avec une transcendance (le « baptême »)
4. L’efficacité du rite ; celui-ci est pratiqué parce qu’il est efficace : il rapporte plus que ce qu’on y mise (de « surcroît »)
5. Le caractère éducatif, initiatique : la transmission d’une mémoire, des modes de faire et de pensée, des identités précises, des règles et des pratiques
6. La transgression : le jeu avec les limites, les interdits, l’ordre, le temps et l’espace

Un fois passé, une fois (re)né, on se retrouve dans la communauté de valeurs, la solidarité, dont parle Axel Honneth, en Eglise, au-delà de la limite délimité par le seuil du narthex, dans la liberté de l’espace de la nef, « embarqué » en Eglise.

Armin Kressmann 2006