11.3 Humain capable, humain vulnérable

Significations du handicap mental : 11.3 Humain capable, humain vulnérable

Qu’est-ce qui fait l’homme ?

Capable, « presque un dieu » (Psaume 8,6), vulnérable, « qu’est donc l’homme pour que tu penses à lui, l’être humain pour que tu t’en soucies ? » (Psaume 8,5) ?

Ce double trait qui caractérise l’être humain, ses capacités et sa vulnérabilité, traverse l’ensemble de l’accompagnement et de la « prise en charge » des personnes fragiles, les soins, l’éducation, la formation et les thérapies, si ce n’est pas le vivre ensemble tout court. Le rapport à autrui est toujours un donner et un recevoir, le rapport à soi-même un s’investir et un lâcher prise. Action et passivité, agir et subir caractérisent les liens que nous avons avec nous-mêmes, avec notre environnement et notre entourage. Et les institutions, dans le sens large du terme, sont là pour  organiser le tout, lui donner l’espace nécessaire pour qu’il puisse s’exprimer librement et répondre aux besoins des uns et des autres.

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Spiritualité et accompagnement socio-éducatif ; une esquisse

-         Le spirituel est une des dimensions qui constituent la globalité de la personne humaine dans son unicité (modèle bio-psycho-socio-spirituel).

-         Dans l’accompagnement socio-éducatif il faut donc aussi tenir compte des besoins spirituels de la personne.

-         La spiritualité ne se laisse plus confondre avec la seule religiosité.

-         L’art, l’éthique et la religion rendent spiritualité visible ; ils l’instituent en quelque sorte.

-         La religion répond à un souci ultime, donc à des questions de vie et de mort. Elle nomme l’absolu.

-         La spiritualité traite des questions de

  • sens (ce qui donne orientation)
  • transcendance (ce qui est au-delà)
  • identité (ce qui constitue)
  • valeurs (ce qui donne des repères)
  • appartenance (ce qui fait communauté)
  • reconnaissance (ce qui donne statut)

-         La spiritualité fait donc partie de l’accompagnement socio-éducatif.

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Le jeu comme enjeu – Johan Huizinga

J’ai proposé le concept du jeu comme mode de communication fondamental, notamment avec des personnes mentalement handicapées.

Cela pour plusieurs raisons :

  1. La réalité de l’autre en tant que telle et comme il la conçoit nous échappera toujours
  2. La distinction entre ce qui est « sérieux » et ce qui est « jeu » est en conséquence discutable
  3. Le jeu permet la mise en égalité de joueurs a priori inégaux (par le « handicap ») ; le jeu est liberté (Huizinga)
  4. Dans un espace régulé par les règles du jeu
  5. Celles-ci élaborées par les joueurs lors du jeu
  6. À l’intérieur d’un autre espace, l’institution qu’on pourrait aussi concevoir comme espace de jeu, qui permet (devrait permettre), favorise et soutient cette élaboration
  7. Donc une succession d’espaces (institutionnels) conçus comme espaces de jeu, espaces intermédiaires, « entre », là où se retrouve la personne handicapée régulièrement
  8. Une succession qui, ce serait à étudier, pourrait permettre à cheminer ensemble « hors handicap », en handicapant, si besoin était, la « personne non-handicapée » (cf. Le « handicap » – le terme, son histoire et soin origine)

Reste à discuter la conception du jeu comme réalité ou de la réalité comme jeu, le côté ludique ou sérieux de la réalité. Les auteurs, me semble-t-il, ont des avis divergents.

Commençons avec le « classique », Johan Huizinga, et son livre « Homo ludens », « Essai sur la fonction social du jeu » (Gallimard, 1951) :

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Religion et spiritualité : vision classique et vision moderne

Religion est Dieu institutionnalisé, rendu audible, visible, tangible, à travers des représentations, la parole, des rites, des dogmes, des images, des actes, une morale, etc., donc médiation entre une réalité par définition en soi inaccessible, la transcendance, et le monde des humains, dans l’immanence. Traditionnellement la spiritualité est spiritualité religieuse, en principe ascèse, – activement faire du vide, se dépouiller, pour accueillir l’Esprit, la présence de Dieu -, ou mystique, – entrer en lien direct avec Dieu lui-même, recevoir le tout, sans aucune autre médiation :

Traditionnellement, la spiritualité fait partie du religieux, comme l’art, pour une bonne part, comme l’éthique ou la morale.

Aujourd’hui, c’est différent, ce qu’on peut appeler l’émancipation du spirituel,

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Rites et ritualité

Déclinaison en dix points  :

  1. La racine du mot « rite », – de l’indo-européen « rt- », « art- » (l’art !) -, indique ce qui est bien mis ensemble, ajusté, correcte, en ordre, juste et saint. La pratique du rite est l’art de bien mettre ensemble, de bien articuler les choses, dans l’espace et dans le temps. A l’origine il s’agissait dans la construction de bien mettre ensemble, d’ajuster le bois ou la pierre, de faire de sorte que les pièces allaient ensemble. Par la suite il y avait transposition au mental et au calcul. Un rite est une art-iculation. Il comporte une dimension d’ordre (aussi d’ordre sacré) et de droit. (J. Pokorny, Indogermanisches etymologisches Wörterbuch).
  2. Espace de rite est espace de jeu (jeu social ou religieux, avec leurs rôles, les textes à dire, les postures, les gestes, les liturgies, etc.), lieu (topos) de représentation où se joue entre acteurs sociaux le drame de la vie, comédie ou tragédie (une « performance »). Il y a action, il y a éthique. Que dois-je faire ?
  3. Chaque rite à un scénario et suit des règles ; rite veut dire « institution » « On entendait par institution ces événements d’une expérience qui la dote de dimensions durables par rapport auxquelles toute une série d’autres expériences auront sens, formeront une suite pensable ou une histoire – ou encore ces événements qui déposent en moi un sens, non pas à titre de survivance et de résidu, mais comme appel à une suite, exigence d’un avenir », Merleau-Ponty). Rite est institution et rite institue.Dans la mise en scène du rite il y a objets et paroles (« Sprachsymbole und Sprachspiele »), il y a des symboles, ces éléments qui renvoient aux acteurs et aux événements au-delà du présent, qui racontent l’histoire, celle qui ne se laisse guère raconter, le passé et l’avenir, l’au-delà du temps du présent dans lequel se re-présente, c’est-à-dire se rend présent ce qui ne se laisse à peine ou pas du tout (« Dieu ») représenter : l’altérité.
  4. Dans le rite celle-ci laisse sa trace ou sa marque, reconnaissable par ceux et celles qui sont initiés au rite, sa « liturgie » (mise en scène) et son langage.Rite il y a pour gérer, dépasser ou surmonter une crise, crise de situation ou crise de vie, où, effectivement ou symboliquement, temps et espace sont suspendus (le faire et l’histoire s’arrêtent – « dés-historisation » ; symboliquement se pointe la mort, la dissolution, le morcellement, la perte de la face, en vue d’une reprise, renouvelée, ressuscitée, sur le fondement d’une histoire, de quelque chose qui précède et qui est donné).
  5. Le rite permet une réinscription dans le temps quand l’histoire de vie s’interrompt, dans le banal du quotidien, sur le seuil de chaque porte et devant l’inconnu de chaque rencontre nouvelle, ou d’une manière beaucoup plus dramatique quand la mort arrête tout, tout ce qu’il y avait avant. Les rites sont des ponts sur l’abîme du néant où je risque de disparaître et me perdre moi-même.
  6. Rites veut dire réconciliation, avec soi-même et avec autrui, l’autre « frère jumeau » dans l’humanité (Jacob et Esaü), le tout-autre, c’est-à-dire l’absolu, le sens, l’ultime, – « Dieu » quand il porte un nom (c’est ce qui fait la différence entre un rite laïc et un rite religieux) -, le tiers dans l’histoire, l’histoire, la réalité qui fonde le rite.
  7. Il y a passage : il ya rite quand il y a passage e il y a passage quand il y a rite. Et quand il y a passage, il y a limite, seuil à franchir, c’est-à-dire marge ou « liminalité » (séparation – transition – incorporation). Rite est « entre ».
  8. Le corps, comme lieu d’être au monde, est en jeu, c’est en lui que se marque le temps et les événements ; et la face (le masque – la personne) représente son état, dans les rires et dans les pleurs, les joies, les peines, les plaisirs et les souffrances du corps et de l’âme (les états d’âme). Le rite in-corpore, permet de retrouver le corps perdu (d’où résurrection et non pas réincarnation) et l’incorporation dans un corps nouveau (collectif et communautaire). L’histoire, – l’histoire de vie, c’est-à-dire l’identité de la personne, du masque ou de la face -, s’inscrit dans le corps ; il en portera ses marques (corps touché et marqué, corps blessé ; cf. Jacob ; ce qui nous doit rendre attentif à tout ce qui se passe à l’adolescence autour du corps ; piercing, tatouage, comportements à risque … « Corps perdu – corps retrouvé » ; « sacrifice »).
  9. Pour ne pas perdre la face ou pour la retrouver quand on la perdue, il y a négociation, jeu d’interaction, voire combat et lutte (Jacob, chamanisme, etc.), défaite et victoire, mort et résurrection. Il y a régulation, symbolisation, c’est-à-dire passage à l’acte sans passage à l’acte.
  10. Ainsi, – comme passage, déformation et reformation, mort et résurrection -, le rite (comme moyen et non pas finalité), contribue à la construction de la personne, individuelle ou collective (« institution »).

Bibliographie choisie

Armin Kressmann 2007