Institutions sociales et situations limites

Les institutions sociales, – en accueillant des personnes qui ne trouvent pas ou plus leur place dans la société ambiante -, connaissent, par définition, des situations extrêmes ou limites, c’est-à-dire des situations qui temporairement ou régulièrement semblent les dépasser : le système dans son ensemble ainsi que les différents corps professionnels touchent aux limites de leurs moyens et de leurs compétences. Etre confrontées à des phénomènes que la société « ne maîtrise pas » est la raison d’être des institutions ; sinon on n’aurait pas besoin d’elles. Etre par moment aussi dépassées est alors inné à leur mission ; sinon elles seraient toutes-puissantes (donc a priori maltraitantes).

L’Institution de Lavigny a fait le choix d’accueillir, entre autres, des personnes mentalement handicapées :

 « La mission du département hébergement et accueil spécialisé sur le site de Lavigny est d’accueillir, dès leur majorité, des personnes en situation de handicap mental[1] en leur offrant une qualité d’accompagnement optimale. Des résidents souffrant de troubles moteurs, sensoriels, psychiques, comportementaux ou encore d’épilepsie y trouvent un lieu de vie, un espace de partage et d’échange. » (mission du site de Lavigny telle que présentée sur son site Internet ; 14.7.11).

Que faire quand on ne sait plus quoi faire ?

Chercher ensemble.

 1. Dans une vision d’excellence[2]

Avec vous, représentants légaux et familles, et dans le réseau plus large des spécialistes du domaine, analyser la situation et chercher la meilleure solution (la moins pire peut-être), chez nous ou ailleurs, et ailleurs seulement si cet ailleurs est objectivement meilleur. Parce que, à l’intérieur du cadre fixé par la mission, l’accueil est inconditionnel. Si c’est chez nous, nous trouverons les moyens et développerons les compétences nécessaires ; vous pouvez compter sur nous.

 2. Dans une vision d’humilité

Nous avons besoin de vous, représentants légaux et familles, de votre expérience et de vos compétences ; nous les confronterons avec les nôtres et celles des spécialistes, et chercherons ensemble la meilleure solution (la moins pire peut-être), chez nous ou ailleurs, mais ailleurs seulement si ensemble, nous et vous, nous arrivons à la conclusion que c’est la meilleure solution. L’accueil est toujours inconditionnel, même si par moment nous ne savons plus quoi faire. Nous partagerons notre impuissance, convaincus que les bonnes pistes nous seront données, finalement, et cela fait partie de notre conviction, par le résident lui-même.

Quelle différence entre les deux visions ?

La passivité dirait Merleau-Ponty, « die Gelassenheit », la sérénité, un certain lâcher prise de la seconde (« cela nous sera donné »), le volontarisme et le professionnalise plus prononcés de la première (« nous trouverons ») :

 « On entendait par institution ces événements d’une expérience qui la dotent de dimensions durables par rapport auxquelles toute une série d’autres expériences auront sens, formeront une suite pensable ou une histoire – ou encore ces événements qui déposent en moi un sens, non pas à titre de survivance et de résidu, mais comme appel à une suite, exigence d’un avenir. » (Maurice Merleau-Ponty ; L’institution – La passivité ; p. 124)

Les deux sont valables et, probablement, se complètent dans la réalité. La première prend plus de risques et ne supporte pas l’échec ; en ce cas-là, elle est tentée de se justifier par l’argument des moyens limités. La seconde sait qu’échec il pourrait avoir et l’assumerait, ensemble ; devant l’échec, elle ne peut se justifier, tout en étant tentée de le faire par l’impuissance (ou le fatalisme).

A exclure est une troisième attitude, vision sans vision qui trahit la mission elle-même :

L’accueil conditionnel, la remise en question continuelle de l’accueil en fonction des moyens et des compétences dont on dispose, pire encore, dans une attitude de savoir prétendu (« ce qui est bien pour »). Le factuel ne peut être visée éthique.

Armin Kressmann 2011



[1] Le choix de la terminologie serait à discuter.

[2] Une manière de penser actuellement à la mode

 

Par rapport à la mission des institutions sociales

La mission des institutions sociales et de leurs collaborateurs peut être qualifiée de spirituelle, tel que nous avons défini ce terme. Elle englobe donc :

- l’éthique – que devons-nous faire ?

- « l’art » ou la technique, mais cette dernière non pas réduite à sa seule dimension technologique – comment faire ce que nous devons faire ?

- et la « religion » – pourquoi / pour quoi devons-nous faire ce que nous devons faire, ses raisons ultimes ?

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La vie spirituelle et religieuse en institution sociale – Fondements, principes et pratiques

Fondements

-          L’accompagnement des personnes accueillies et hébergées s’inscrit dans une tradition assumée, explicite et explicitée, soit-elle laïque ou confessionnelle.

-          La spiritualité, dans un sens large, en est une composante fondamentale.

-          Les convictions, les croyances et les pratiques religieuses des résidents, résidentes, accompagnants et accompagnantes sont respectées.

-          L’institution veille à ce que l’épanouissement physique, psychique, sociale et spirituelle des résidents et résidentes ne soit pas entravé.

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L’État libéral et ses problèmes

Quel libéralisme ? C’est la question que j’ai posée auparavant, dans l’article « Le résident en institution sociale : entre le privé et le public ». Nous sommes dans une période où l’idée libérale s’impose dans de plus en plus de domaines ; mais sous quelle forme ? Libéralisme libertaire, ultralibéralisme, libéralisme économique, libéralisme social, libéralisme responsable[1], libéralisme « communautariste »[2] (est-ce encore libéralisme ?) ?

En tout cas, si l’Etat veut être libéral, il doit être cohérent et appliquer les mêmes règles à tout le monde.

Se pose alors la question si le changement que l’Etat de Vaud est en train de vivre dans le financement des institutions médico-sociales et socio-éducatives, passant d’une logique des besoins à une logique des moyens, est encore compatible avec un fondement libéral ?

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Qu’en est-il avec l’autonomie du résident gravement handicapée en institution sociale ?

Quelles sont les conséquences du déficit d’autonomie et de la mise sous tutelle, « l’interdit » selon la définition du Code civil ?

L’autonomie du patient ou du résident gravement atteint dans le « modèle Moeckli » :

Quand l’autonomie du patient ou du résident est gravement déficitaire et quand ses intérêts ne sont pas fortement portés et défendus par son représentant légal, le risque est réel qu’il soit coupé du débat entre le privé, c’est-à-dire lui-même, et le public, l’Etat payeur, et que l’institution, si elle n’est pas consciente du danger et fait tout pour l’éviter, ne fonctionne plus avec le souci d’autonomie du patient ou résident. Ce qui risque de se passer est que des mécanismes d’autoconservation de l’institution prennent le dessus, que le souci de pérennité l’emporte, que les intérêts du personnel passent devant ceux des résidents, etc. Finalement, l’institution pourrait se retrouver seule devant l’Etat, où une sorte de court-circuit s’installe, un dialogue non pas entre le privé et le public, mais dans une zone grise de publics et parapublics, entre public et parapublic. On pourrait finalement se passer des patients et des résidents, qui eux ne dérangeraient que le bon fonctionnement entre le public et le parapublic. Des tendances voire des dérapages de ce type sont connues[1].

De l’autre côté, du côté « normal » de tous ceux et celles qui ne sont pas « interdits », des « citoyens » plus ou moins capables de gérer leurs affaires, qui peuvent plus ou moins se passer de soins et secours permanents et qui ne menacent pas trop la sécurité d’autrui, on peut aussi se poser la question de l’autonomie. Dans quelle mesure sont-ils, eux, capables de discernement dans une situation de maladie grave, de détresse, ou tout simplement en général, dans leur quotidien ? L’autonomie, se définit-elle négativement par le fait qu’autonomes sont tous ceux qui ne sont pas « interdits », indépendamment de leur autonomie, capables sont ceux qui ne sont pas déclarés incapables, ou veut-on avoir un critère positif, une capacité d’exercer une sorte d’autonomie, soit-elle kantienne, rawlsienne ou autre, personnelle, politique ou morale ? Et si on en veut, laquelle ?

D’avance, en tout cas légalement, nous pouvons dire que ceux qui ne sont pas déclarés incapables sont considérés comme autonomes. Mais dans la pratique médicale, ce critère n’est pas d’une grande aide, parce que, par la loi aussi, les professionnels sont tenus, pour tout acte qui touche à l’intégrité physique ou psychique du patient ou du résident, d’acquérir le consentement libre et éclairé, qui lui n’est pas lié à l’autonomie légale, mais à l’autonomie morale : l’acte proposé, est-il bien ou mal, pour moi, patient, est-ce que j’en veux ou non ? Est-ce que je comprends ce qui m’arrive, ce qu’on me propose ? Cette autonomie est liée au développement du jugement moral et la réalité nous montre que l’individu passe par des phases de plus ou moins grande autonomie et que, réellement, peu nombreuses sont les personnes qui sont vraiment « autonomes », dans le sens kantien, aptes à agir selon des lois qu’elles se donnent elles-mêmes et auxquelles elles attribuent une validité universelle.

Armin Kressmann, mémoire en éthique, 2005


[1] Prenons un exemple simple, les salaires. Ceux-ci sont durement négociés pour les collaborateurs et défendus devant le public qu’est l’État. Mais celui-ci ne se mêle pas de la politique salariale des travailleurs handicapés et chaque institution mène la sienne, ce qui amène à des différences considérables d’une institution à l’autre, autant dans la vision de rémunération des travailleurs handicapés (la symbolique du travail et de la productivité) que dans les faits, l’argent versé aux résidents et/ou travailleurs.