L’esprit du jeu : corps et âme d’une institution

11ème article de la série On m’appelle handicapé

Tout le monde s’occupe de mon corps, peu nombreux sont ceux et celles qui soignent mon âme. C’est un constat, peut-être injuste. Peut-être faudrait-il dire : ils sont payés pour soigner mon corps, pas mon âme. Institution, par définition, est corps ; sinon on l’appellerait communauté, corps animé. L’institution est occupée et préoccupée, absorbée par ce qui est matériel, visible, quantifiable, maîtrisable et contrôlable ; contrôler l’incontrôlable que je suis. Les problèmes se règlent par les structures, la loi, les normes, les règlements et les procédures. Justification par la loi ? La morale n’est plus évidence, intégrée, portée par chacun, mais extériorisée, placardée, définie par une charte, qu’on appelle désormais éthique. Ce qui est visible, tangible, l’emporte sur l’invisible, sur ce qui tient ensemble le visible et l’anime, la culture, l’âme ou l’esprit de la maison. La loi tranche, met d’un côté ou de l’autre, dedans ou dehors, admet, exige ou interdit, mais néglige ce qui est « entre » et ne se laisse pas mettre d’un côté ou de l’autre.

Je suis « entre ». Nous sommes « entre ».

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Comment établir une charte ?

Dans un échange fort intéressant avec une collègue nous nous posons la question comment élaborer, d’une manière simple et imagée, une charte d’une association ou d’une organisation donnée. L’idée nous est venue d’utiliser l’expérience du jeu ou du sport qui, pour se dérouler en de bonnes conditions, ont besoin d’une part d’un cadre, – une infrastructure, un terrain par exemple et/ou des outils, et des règles -, d’autre part d’une disposition mentale des joueurs, – un certain esprit -, pour que le jeu se mette en place et se développe : Continue reading

Le jeu comme enjeu – Johan Huizinga

J’ai proposé le concept du jeu comme mode de communication fondamental, notamment avec des personnes mentalement handicapées.

Cela pour plusieurs raisons :

  1. La réalité de l’autre en tant que telle et comme il la conçoit nous échappera toujours
  2. La distinction entre ce qui est « sérieux » et ce qui est « jeu » est en conséquence discutable
  3. Le jeu permet la mise en égalité de joueurs a priori inégaux (par le « handicap ») ; le jeu est liberté (Huizinga)
  4. Dans un espace régulé par les règles du jeu
  5. Celles-ci élaborées par les joueurs lors du jeu
  6. À l’intérieur d’un autre espace, l’institution qu’on pourrait aussi concevoir comme espace de jeu, qui permet (devrait permettre), favorise et soutient cette élaboration
  7. Donc une succession d’espaces (institutionnels) conçus comme espaces de jeu, espaces intermédiaires, « entre », là où se retrouve la personne handicapée régulièrement
  8. Une succession qui, ce serait à étudier, pourrait permettre à cheminer ensemble « hors handicap », en handicapant, si besoin était, la « personne non-handicapée » (cf. Le « handicap » – le terme, son histoire et soin origine)

Reste à discuter la conception du jeu comme réalité ou de la réalité comme jeu, le côté ludique ou sérieux de la réalité. Les auteurs, me semble-t-il, ont des avis divergents.

Commençons avec le « classique », Johan Huizinga, et son livre « Homo ludens », « Essai sur la fonction social du jeu » (Gallimard, 1951) :

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L’espace intermédiaire et le jeu : « Jouer, c’est faire » – Donald W. Winnicott

L’environnement joue dans la conception actuelle de la réalité du handicap un rôle prépondérant : une personne telle qu’elle est, avec ses forces et ses faiblesses, ses capacités et ses déficiences, est handicapée seulement quand un facteur environnemental la met « en situation de handicap ». C’est alors un obstacle, – physique, psychique, institutionnel, etc., un facteur extérieur à la personne, « posé devant elle », ob-stacle, insurmontable pour elle avec ses déficiences -, qui provoque ce que nous appelons aujourd’hui « handicap ». L’environnement, l’espace qui entoure la personne, est en conséquence constitutif, pas seulement du handicap, mais de la personne en elle-même.

« De tout individu ayant atteint le stade où il constitue une unité, avec une membrane délimitant un dehors et un dedans, on peut dire qu’il y a une réalité intérieure, un monde intérieur, riche ou pauvre, où règne la paix ou la guerre. …

Si cette double définition (dedans et dehors, AK) est nécessaire, il me paraît indispensable d’y ajouter un troisième élément : dans la vie de tout être humain, il existe une troisième partie que nous ne pouvons ignorer, c’est l’aire intermédiaire d’expérience à laquelle contribuent simultanément la réalité intérieure et la vie extérieure. » (Donald W. Winnicott ; Jeu et réalité ; L’espace potentiel ; Gallimard, Paris 1975, p. 29s)

Pour Winnicott, cet espace, « l’aire intermédiaire d’expérience », est constitué à partir des « objets transitionnels », qui « sont là, à la place du sein » (p. 31)  maternel, et des « phénomènes transitionnels » où le jeu prend une place primordiale :

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Communiquer – Jouer ensemble (Ludwig Wittgenstein)

Dans son livre « Où va la philosophie – Et d’où vient-elle ? » (Baconnière, Neuchâtel 1985, p. 119s), le philosophe Jean-Claude Piguet décrit l’approche de celui qu’il appelle Wittgenstein II comme suit :

« Wittgenstein substitue … au langage entendu comme système formel (univoque) de formes vides (univoques elles aussi) une pluralité de langages entendus comme systèmes de communication. Ce qui sert à communiquer, à savoir les unités de message, sont comme telles équivoques, mais le système de communication, à savoir les règles du jeu, lèvent l’équivoque. Si je conviens avec mes partenaires de jouer au bridge et non pas au yass, alors je sais que le 9 d’atout y sera pris par l’As.

Ainsi Wittgenstein II a-t-il passé d’une vision purement syntaxique à une vision pragmatique du langage … Communiquer, c’est échanger des ‘signes’ de langage, mais ces signes deviennent l’équivalent de jetons posés sur une table de jeu, toute la question étant de savoir à quoi jouent ceux qui sont assis autour de la table.

Subsiste un problème : si le langage se divise en jeux de langage dont chacun est codifié par des règles formulées dans un métalangage, existe-t-il un méta-métalangage qui codifierait toutes les règles de tous les jeux ? Wittgenstein refuse (avec raison) de se laisser entraîner à jouer ce métajeu qu’est toujours une regressio ad infinitum, et il assigne au langage ordinaire le rôle d’un réservoir inépuisable pour tous les jeux possibles, avec toutes les règles du jeu imaginables. »

Pour nous, en l’occurrence « jouant » avec des personnes mentalement handicapées, il s’agirait de trouver « nos » règles du jeu communes, compréhensibles des uns et des autres, donc souvent établies davantage par les personnes en situation de handicap que par nous les personnes « ordinaires », de sorte que le jeu, notre jeu, devienne possible et se maintienne, tout en évitant ce qui pourrait faire mal aux uns ou/et aux autres.

Dans quelle mesure les personnes mentalement handicapées auraient-elles des codes communs ? Celui qui travaille et vit avec elles, s’il est attentif, se rend vite compte que des codes propres à leur univers existent, mais aura de la peine de les faire accepter comme nouvelle normalité dans un monde nouveau. Ces codes, trop souvent à mon avis, sont considérés comme pathologiques, même là où ils n’enfreignent en aucun cas à un vivre ensemble paisible.

L’institution socio-éducative subit trop de pressions de la dite « normalité », « la société », pour pouvoir développer consciemment des jeux nouveaux. La normalisation ne se fait pas en développant des normes communes nouvelles, mais cherche à adapter ceux et celles qui s’en égarent. Le discours sur l’intégration, aussi des étrangers, empêche une réflexion de fond sur cette question. Pourtant, ce qui est pris comme normal par « la société » ne l’est pas forcément …

Armin Kressmann 2010