« Est permis ce qui plaît »

« Quod licet, libet » (Rhetorica ad Herennium)

« Che libito fe’ licito in sua legge » (Dante ; Inferno)

« Erlaubt ist was gefällt » (Goethe ; Torquato Tasso)

C’est un vieux débat : est permis ce qui plaît ou ce qui convient ?

Mais là n’est pas la question. Ce qui me préoccupe est le fait que pour certains est permis ce qui (leur) plaît, là où pour d’autres il y a des règles strictes. Davantage : on fait aujourd’hui comme si, pour tous, ce qui plaît était permis. Ici je ne suis pas moraliste et je ne pose pas la question de la justesse et de la justification de l’une ou de l’autre des deux positions. Ce qui me dérange est l’injustice commise à l’égard de ceux et celles qui n’ont pas les mêmes droits et les mêmes libertés.

La vie en institution sociale est fortement régulée. « Il y a des règles chez nous » est une phrase souvent entendue, non pas pour rappeler une évidence, mais comme levier pour imposer une réalité qui ne plaît pas, sans qu’on questionne cette réalité et son adéquation dans une situation donnée. En institution sociale est permis ce qui convient et non pas ce qui plaît. Les mécanismes de contrôle, – santé, hygiène, finances, sécurité, procédures, règlements, etc. -, sont tels que la liberté de l’individu est fortement restreinte. Sa liberté est définie, parfois au point qu’elle devienne obligation. « Nous savons, mieux que toi, ce qui te plaît. ». C’est un risque du projet personnel : que nous projetions sur la personne hébergée, en situation de handicap, ce qui lui a à plaire (et à convenir).

Comment distinguer ce qui pourrait lui plaire de ce qui nous plaît ?

Et c’est là, au plus tard et pour éviter toute confusion, parce que c’est embarrassant de définir un plaisir, qu’on revient à la convenance.

« Wo jeder Vogel in der freyen Luft

Und jedes Thier durch Berg und Thäler schweifend

Zum Menschen sprach: erlaubt ist was gefällt. » (Tasso)

« Nur in dem Wahlspruch ändert sich, mein Freund

Ein einzig Wort : erlaubt ist was sich ziemt. » (Prinzessin)

Armin Kressmann 2010

Les « capabilités » selon Martha Nussbaum

Amartya Sen parle de « capabilité », l’ensemble des fonctionnements potentiellement accessibles à une personne, que ceux-ci soient réalisés ou non.

Martha Nussbaum à son tour, suite au travaux d’Amartya Sen, parle de « capabilités humaines » au pluriel,

« what people actually are able to do and to be, in a way informed by an intuitive idea of a life that is worthy of the dignity of the human being. I identify, dit-elle, a list of central human capabilities, arguing that all of them are implicit in th idea of a life worthy of human dignity. » (Frontiers of Justice ; Harvard University Press , Cambridge 2007, p. 70)

La théorie de justice de Martha Nussbaum, dans la ligne de Rawls et de Sen, accorde à chaque personne le droit à réaliser sa ou ses « capabilités ».

Ce qui est intéressant dans cette approche, – par rapport à une logique des besoins, Maslow, Rosenberg, etc., qui part d’un déficit à combler, donc une logique plutôt médicale et de soins parlant de vulnérabilité -, est le principe de potentialités, de capacités potentielles à réaliser. Nous sommes en conséquence davantage dans une logique sociale et éducative, plus proche de ce que veut atteindre la CIF, la Classification Internationale du Fonctionnement, de la Santé et du Handicap.

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