11.14 « ReSpirE – Religion, Spiritualité, Éthique »

Significations du handicap mental : 11.14 « ReSpirE – Religion, Spiritualité, Éthique »

Ainsi arrivé à une certaine conclusion provisoire, – le handicap (mental) lourd étant donneur de sens (théologiquement christologique : l’ultime se met au niveau du plus misérable, « en situation de croix », et, par ce renoncement l’élève au même rang, davantage même, au rang de ce qui signifie réellement l’ultime, « en situation de résurrection ») -, j’évoque quelques éléments qui m’ont servi d’arrière-fond pour mes réflexions (pas dans le sens de point de départ ou de fondement, mais de contexte pour rejoindre la pensée normative ; mon positionnement mental ou mon angle de vue était et est le phénomène handicap, et j’ai tenté de questionner et de penser le reste, l’arrière-fond ou le contexte, à partir de ce fait[1]). J’ai appelé ces éléments classiques, ce qui m’a été reproché. Pourquoi classique ?

Les éléments utilisés sont formellement classiques dans le sens de traditionnel, « qui correspond à une tendance reçue »[2], en l’occurrence libérale[3], mais ils le sont aussi au niveau fondamental :

A part quelques exceptions, notamment Martha Nussbaum[4], à la suite d’Amartya Sen, même les auteurs dits « modernes » (et « libéraux ») consultés, de Kant jusqu’à Rawls, n’ont pas réussi à généraliser leurs théories au point d’y inclure la personne mentalement (gravement) handicapée. La raison, donc classique, les en empêche. Celui qui n’a pas de raison classique, tombe de toute théorie de la justice classique : « amentes sunt »[5].

« (The) disappointing – and embarrassing – result from the liberal point of view becomes even more poignant when we see that ultimately it is the liberal justification of public morality itself that is responsible for the failure to include disabled people on the basis of equality. »[6]

Les interpellations que j’adresse par mes réflexions et par ce site Internet “ethikos.ch” à l’ensemble des instances institutionnelles, – de l’État et des Églises, jusqu’aux établissements finalement appelés à répondre au phénomène handicap mental quand la art, Éthique, religionsociété civile avec ses mouvements, ses associations et ses communautés n’y arrive plus -, se laissent résumer par l’acronyme « ReSpirE ». Il s’agit de respiration, métaphore la plus élémentaire de la définition de ce qui est spiritualité. Mais celle-ci, en l’occurrence, a elle-même besoin de supports et de formes concrètes que je vois en trois domaines : l’art, l’éthique et la religion.

Armin Kressmann 2011


[1] Est-ce qu’un argument avancé, un concept, une théorie donnée tient devant la  réalité du handicap (mental ; lourd) ?

[2] Dictionnaire culturel en langue française ; Le Robert, Paris 2005, vol. 3, p. 1592, définition I B 1, 3

[3] Dont se revendique la majorité des institutions socio-éducatives et socio-médicales, et même celles qui ne le font pas sont constamment acculées par l’Éat dit « libéral » de le faire.

[4] Nussbaum, Martha ; Frontiers of Justice ; Disability, Nationality, Species Membership ; Harvard University Press, Cambridge 2007

[5] Qui deviennent en conséquence emblématiques pour tout ce qui est « non-classique ou post-classique ».

[6] Hans S. Reinders ; The future of the disabled in liberal society ; Notre Dame Press, Notre Dame 2000, p. 15

11.13 L’accompagnement spirituel II – Quand l’accompagnement faillit : place à la folie

Significations du handicap mental : 11.13 L’accompagnement spirituel II – Quand l’accompagnement faillit : place à la folie

Nous arrivons ainsi à l’accompagnement spirituel comme faisant partie de l’accompagnement socio-éducatif ou socio-médical au même titre que les soins de base, l’alimentation, l’accompagnement psychologique, le travail et les loisirs. Vivre sa spiritualité et si nécessaire y être accompagné font partie des droits fondamentaux de l’individu tels que par exemple Martha Nussbaum les a formulés à travers sa vision des « capabilités ». Au moment où les institutions accueillant des personnes en lieu de vie, donc chez elles, se trouvent au bout de la chaîne des responsabilités déléguées dans une société libérale et un État de droit démocratique qui ne savent plus au nom de quoi ou de qui prendre soin de ces personnes, ces institutions doivent se positionner. Elles ne peuvent plus se référer à une instance subsidiaire ; il n’y en a plus. « Hier steh ich nun und kann nicht anders »[1], le fait d’être là et d’assumer ce qu’aucune autre instance n’a pu assumer, fait appel à une référence, un fondement, une source originaire et une perspective, même si, ou parce que, ce qui est au sein de ce vide ne se laisse pas dé-finir, dis-cerner positivement, au contraire, comme nous l’avons vu. Y croire le fait exister, mais il faut y croire, pour qu’il ex-iste, se mette et se positionne en dehors, en dehors de l’impuissance et de l’échec qu’est devenue la « normalité ». Croire en quoi, en qui ? Continue reading

11.9 La condition handicapée comme condition humaine

Significations du handicap mental : 11.9 La condition handicapée comme condition humaine ou La condition humaine comme condition handicapée

Le handicap lourd ou sévère convoque Dieu, sinon, au moins la question de Dieu. Il le fait autant pour ceux qui y sont confrontés pour la première fois, que pour ceux qui l’accompagnent tous les jours. Il le fait autant pour ceux qui se déclarent croyants que pour ceux qui se disent agnostiques ou athées. Comment ? Continue reading

La vulnérabilité – une catégorie morale ? (Nathalie Maillard)

Si vous achetez le livre de Nathalie Maillard[1], vous en aurez au moins trois :

  1.  Une étude approfondie des différentes conceptions de l’autonomie et leur histoire,
  2. la partie sur la vulnérabilité comme nouvelle catégorie morale, tel le titre du livre, mais finalement sans point d’interrogation, et
  3. une confrontation entre la pensée de Paul Ricœur et celle d’Emmanuel Lévinas, toujours dans la même perspective, amenant le lecteur à cette limite qu’est celle entre la philosophie et la théologie (ou le religieux) : le rapport à l’autre quand l’autre est tout-autre.

Le parcours est exigent, mais finalement indispensable si on ne veut plus confondre ni les différentes formes de l’autonomie et celles-ci avec la liberté de choix et l’autodétermination,  ni la vulnérabilité avec la dépendance ou la faiblesse, ni les besoins avec les capacités, etc. etc. L’univers des soins, de l’éducation et de l’enseignement ne pourra qu’en profiter. Ce travail est à faire, d’autant plus que ces différentes notions sont parfois avancées dans les milieux de soin ou d’éducation non pas pour défendre les personne accueillies, mais dans l’intérêt des institutions qui les accueillent.

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Significations du handicap mental 9 – Et il s’agit d’une méthodo-logie

Significations du handicap mental : 9 Et il s’agit d’une « méthodo-logie »

La matière que je travaille, le handicap mental, n’est pas seulement marginale et marginalisée, mais, étant à la marge et renvoyant au-delà de la marge, beaucoup plus étendue que ce qui est considéré comme central. Etant périphérie elle englobe l’ensemble, le contient donc. Nous touchons ici à un point fondamental : l’exception n’est pas le handicap (mental), mais ce que nous appelons la normalité. La normalité fait partie d’un univers infiniment plus large qu’est celui des exceptions. La normalité est la plus petite des poupées à l’intérieur d’une babouchka, d’un ensemble de poupées russes dont nous ne savons pas laquelle est la plus grande, la folie ou le génie. La normalité est une réduction, parler de normalité du réductionnisme ; toute science est réductionnisme, la théologie, touchant la question de Dieu, tout particulièrement. Travailler par blog Internet est une manière de reconnaître ceci. Je dis, hic et nunc, ce qui est à dire, je ne dis rien, et en ne rien disant, je dis tout, tout ce qui est à dire.

En conséquence, ma méthodologie n’est pas uniforme et rectiligne, mais un composite de méthodologies diverses, autant scientifiques expérimentales que phénoménologiques, une réflexion plus ou moins libre et originale qui veut répondre à d’autres critères formelles :

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