J’entends des choses que je ne comprends pas

ou « Tu sais que mes parents sont morts ? »

7ème article de la série On m’appelle handicapé

J’entends des choses que je ne comprends pas.

Par contre, il y a une chose que je comprends et que j’ai toujours avec moi, en tout cas je le ressens : ce sont mes peurs, peur de disparition, peur d’éclatement et de morcellement, de dilution et de mort. La mort est omniprésente chez nous, réelle ou imaginaire, et nous, les résidents en parlons tous les jour, même si cela dérange les accompagnants. J’ai une camarade qui, avant d’entamer un échange quelconque, quasiment pour dire bonjour et mettre en place la relation, nous demande toujours :

« Tu sais que mes parents sont morts ? ».

Il faut quittancer ce constat, réalité ultime, avant d’entrer en dialogue avec elle.

C’est vrai, quand un parent meurt, pour nous ce n’est pas seulement notre passé qui disparaît, mais aussi notre avenir, nous-mêmes déjà un peu. Parce que notre avenir, notre filiation, ne peut se réaliser qu’à travers notre famille. Nous-mêmes, nous sommes « stériles », « stérilisés », neutralisés, si ce n’est pas biologiquement, au moins socialement. Nous sommes « interdits ». Après nous, pas de suite ; et vous le trouvez normal. Pour nous par contre, c’est une désolation et une angoisse ; pour vous, c’est normal.

Est-ce tellement impensable que nous puissions aussi nous mettre en couple et fonder une famille, que nous ayons aussi des enfants? Avoir un avenir, au-delà de la mort ? Pourquoi cela vous choque tellement ? Avec nous, la filiation est dans une impasse, et tout le monde, nos parents d’abord, nous le font ressentir. Pour vous c’est une évidence et vous ne pouvez pas vous imaginer que nous couchions ensemble ; cela vous dégoûte même.

Impasse de vie, c’est ainsi qu’on pourrait aussi définir le handicap.

Armin Kressmann 2011, On m’appelle handicapé 7

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Handicap lourd, situations extrêmes

Les situations extrêmes, – et avec le handicap lourd elles font irruption dans l’intimité de la famille -, font éclater, comme le mot le dit[1], le vivre ensemble, les systèmes des valeurs, les institutions, les compréhensions quelles qu’elles soient.

« La première peur est une gêne, une sorte de pénibilité qui nous est imposée par l’être qui n’est plus dans nos normes habituelles. Cette première peur se fait vite plus accentuée quand nous affrontons les transformations qui suivent son accueil : notre vie éclate, nos projet s’effondrent ; et au-delà de nous, individus, les différentes organisations sociales apparaissent rigides, fermées, hostiles : il faudrait les faire voler en morceaux. En nous, ou autour de nous, l’avènement d’un ‘handicap’ constitue une désorganisation à la fois concrète et sociale. Mais de là nous apercevons une autre désorganisation, bien davantage profonde et douloureuse : celle de nos compréhensions acquises, celle de nos ‘valeurs’ établies. » (Henri-Jacques Stiker ; Corps infirmes et sociétés ; Essais d’anthropologie historique ; Dunod, Paris 2005, p. 3)

Les situations extrêmes font fondre l’épaisseur et l’étendu du temps et de l’espace qui nous permettent de prendre de la distance face à l’inexorable, de re-culer, de ré-fléchir et de re-spirer. Elles aspirent tout, elles rapprochent ce qui, pour survivre et bien vivre, est d’habitude éloigné, séparé, espacé : la vie et la mort, le bien et le mal, le corps et l’âme, même Dieu et Satan comme le livre de Job l’illustre.

« Il y a un temps pour tout », dit Qohélet (Bible ; Premier Testament ; Qohélet, chapitre 3, verset 1).

Dans les situations extrêmes, il n’y a plus de temps pour tout, le temps est suspendu, fondu.

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Theissen et les miracles

« … Krankheit ist ja nicht nur ein physisches und oekonomisches Problem, sondern ein soziales. Man denke an die Angst vor Isolierung, vor dem Aufgegebenwerden, vor dem Zur-Last-Fallen. Hier versicherten die Wundergeschichten auch noch dem aussichtslos Erkrankten, dass man ihn nicht aufgeben werde … »

Gerd Theissen ; Urchristliche Wundergeschichten ; Gerd Mohn, Gütersloh 1974, p. 249

« Origenes hat … die soziale Funktion des Wunderglaubens klar herausgestellt : Er dient der Durchsetzung und Legitimation siner neuen Lebensform. …

Wunderglaube wird von den unteren Schichten getragen.

Urchristliche Wundergeschichten sind kollektive symbolische Handlungen unterer Schichten, in denen traditionnell legitimierte Lebensformen verlassen werden.

(Der urchristliche Wunderglaube) drang in höhere Schichten und wurde gemeinsames Gut verschiedener soziokultureller Gruppen. » (p. 256)

« Ihr existentieller Sinn lässt sich so beschreiben : Urchristliche Wundergeschichten sind symbolische Handlungen, in denen durch Berufung auf eine Offenbarung des Heiligen die konkrete Negativität menschlichen Daseins überwunden wird. Sie überschreiten in ihrem Vollzug die Grenzen des menschlich Möglichen. Sie berufen sich für diese Grenzüberschreitung auf den « Heiligen Gottes », der die Dämonen austreibt, das Brot vermehrt, übers Wasser geht und Tote erweckt. Der historische Wundercharismatiker Jesus erscheint in symbolischer Steigerung als göttlicher Wundertäter. » (p. 295)

« Urchristliche Wundergeschichten zeugen von einer Offenbarung des Heiligen, von seiner Macht, das normale Weltgeschehen zu durchbrechen – von nichts anderem. » (p. 287)