Comment aborder des situations tragiques en institution sociale ?

En institution sociale, comme en famille, il y a toujours des situations qui tournent mal, voire à la tragédie, même quand tout le monde a fait ce qu’il devait faire. Là où il y a des situations de vie extrême, l’appréciation de ce qui se passe est extrêmement difficile ; chaque accident, chaque inattention peut avoir des conséquences graves.

Ainsi, quand on revient à ce qui s’est passé, il y a souvent un certain malaise, parce qu’il est difficile d’évaluer ce qui s’est passé quand c’est difficile, dans le quotidien, d’évaluer ce qui se passe.

Alors, quoi faire ? Continue reading

L’assistance au suicide et le procéduralisme (éthique du dialogue)

Le procéduralisme ne se prononce pas sur la validité des normes, mais sur la manière d’amener les arguments pour ou contre elles. Devant la pluralité des opinions, il mise sur la capacité de communication humaine en vue d’une intercompréhension. Il compte non pas sur une rationalité instrumentale, mais communicationnelle. Moralement juste est ce qui pourrait aboutir en un commun accord dans une procédure de communication juste, c’est-à-dire, devant la pluralité des positions, dans une procédure démocratique[1]. La norme ou le devoir (« déontologique ») concerne la manière de traiter les conflits éthiques et d’arriver à un accord.

Sur cette base, la question du suicide et de l’assistance au suicide qui nous préoccupe n’a pas de réponse simple et déductible (d’un but visée, d’une valeur défendue, d’une vertu à atteindre ou d’une norme ou d’une loi à respecter). Les personnes concernées ne peuvent que confronter leurs arguments et leurs préférences éthiques divers, et cela dans un cadre qui garantit l’expression de la parole de chacun, chacune aussi libre que possible.

En conséquence, le résultat de la confrontation sera ouvert. En dernière instance le patient, s’il en est capable, décidera par rapport à la question de mettre un terme à sa vie, son environnement, – famille, institution, hôpital, médecins, associations comme EXIT, etc. -, par rapport à la question de l’assistance. Au-delà du cas particulier, le débat sera mené au sein du « public », c’est-à-dire de tous ceux et celles qui sont ou qui se sentent directement ou indirectement concernés par les problèmes, débat nourri par une « enquête » publique[2], dans laquelle se succèdent hypothèses de travail, expériences, théories et révision de l’ensemble, à l’image d’une expérimentation scientifique. Ainsi, politique et éthique se confondent. Dans un tel processus les conceptions sur des questions comme le suicide et l’assistance au suicide évoluent et peuvent changer avec le temps. Ce qui compte, c’est le débat mené dans les règles de l’art (« Streitkultur »).

C’est sous ce chapitre du procéduralisme que je classe les commissions et les comités d’éthique, lieux intermédiaires entre personnes directement touchées et le public, où ce même public est représenté, – « experts » et « laïcs » -, pour approfondir les enjeux posés par une problématique d’ordre éthique en vue de décisions et de choix à prendre et à faire dans les instances compétentes. Pour moi, ces lieux ne sont pas décisionnels ; ils préparent les dossiers pour les choix éthiques particuliers d’un côté, les décisions politiques pour la législation et la jurisprudence de l’autre côté.

Armin Kressmann 2004

« L’assistance au sucicide 12 : l’éthique des devoirs (déontologique)

L’assistance au suicide 14 : résumé des différentes grammaires éthiques »


[1] cf. p.ex. John Dewey, Le Public et ses problèmes, Farrago 2003 ; Jürgen Habermas, Moralbewusstsein und kommunikatives Handeln, Frankfurt 1983 ; Erläuterungen zur Diskursethik, Frankfurt 1991

[2] cf. note précédente

Institution – définition

Institution : « Ensemble des normes qui s’appliquent dans un système social et qui définissent dans ce système ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas. » (Mendras, H., dans Petit, F. ; Introduction à la psychosociologie des organisations ; Privat, Toulouse 1988)

Dans le langage de tous les jours, le terme institution est souvent considéré comme synonyme d’organisation : on parle d’une banque, d’une école, d’un hôpital comme d’une « institution ». En sociologie, ces entités ne sont pas des institutions, mais des organisations :

-       L’école Y est une organisation dans laquelle on applique plus ou moins bien les normes édictées par l’institution scolaire

-       L’hôpital H est une organisation dans laquelle on applique plus ou moins bien les normes édictées par le système de la santé.

Le système bancaire, le système scolaire, le système de la santé sont des institutions. L’armée, l’école, l’église, la famille … sont des institutions.

Françoise Raynal, et Alain Rieunier ; Pédagogie : dictionnaire des concepts clé ; ESF éditeur, 2ème éd., Paris 2005


Appelons « visée éthique » la visée de la « vie bonne » avec et pour autrui dans des institutions justes. (p. 202)

… la définition de la perspective éthique : viser à la vraie vie avec et pour l’autre dans des institutions justes. (p. 211)

Par institution, on entendra ici la structure du vivre ensemble d’une communauté historique – peuple, nation, région, etc. -, structure irréductible aux relations interpersonnelles et pourtant reliées à elles en un sens remarquable que la notion distribution permettra … d’éclairer. C’est par ces mœurs communes et non par des règles contraignantes que l’idée d’institution se caractérise fondamentalement. Nous sommes par là ramenés à l’éthos d’où tire l’éthique son nom. Une manière heureuse de souligner la primauté éthique du vivre-ensemble sur les contraintes liées aux systèmes juridiques et à l’organisation politique est de marquer, avec Hannah Arendt, l’écart qui sépare le pouvoir-en-commun de la domination. (p. 227)

Cette inclusion du tiers, à son tour, ne doit pas être limitée à l’aspect instantané du vouloir agir ensemble, mais étalé dans la durée. C’est de l’institution précisément que le pouvoir reçoit cette dimension temporelle. Or celle-ci ne concerne pas seulement le passé, la tradition, la fondation plus ou moins mythique … elle concerne plus encore l’avenir, l’ambition de durer, c’est-à-dire non pas de passer mais de demeurer. (p. 228s)

Rawls : « La justice est la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée. »[1]

Le juste, me semble-t-il, regarde de deux côtés : du côté du bon, dont il marque l’extension des relations interpersonnelles aux institutions ; et du côté du légal, le système judiciaire conférant à la loi cohérence et droit de contrainte. (p. 230s)

Paul Ricoeur ; Soi-même comme un autre ; Seuil, 1990


On entendait par institution ces événements d’une expérience qui la dotent de dimensions durables par rapport auxquelles toute une série d’autres expériences auront sens, formeront une suite pensable ou une histoire – ou encore ces événements qui déposent en moi un sens, non pas à titre de survivance et de résidu, mais comme appel à une suite, exigence d’un avenir. (p. 124)

Maurice Merleau-Ponty ; L’institution – La Passivité

Enfin, allez regarder ce que Charly en pense …


[1] A theory of Justice