11.13 L’accompagnement spirituel II – Quand l’accompagnement faillit : place à la folie

Significations du handicap mental : 11.13 L’accompagnement spirituel II – Quand l’accompagnement faillit : place à la folie

Nous arrivons ainsi à l’accompagnement spirituel comme faisant partie de l’accompagnement socio-éducatif ou socio-médical au même titre que les soins de base, l’alimentation, l’accompagnement psychologique, le travail et les loisirs. Vivre sa spiritualité et si nécessaire y être accompagné font partie des droits fondamentaux de l’individu tels que par exemple Martha Nussbaum les a formulés à travers sa vision des « capabilités ». Au moment où les institutions accueillant des personnes en lieu de vie, donc chez elles, se trouvent au bout de la chaîne des responsabilités déléguées dans une société libérale et un État de droit démocratique qui ne savent plus au nom de quoi ou de qui prendre soin de ces personnes, ces institutions doivent se positionner. Elles ne peuvent plus se référer à une instance subsidiaire ; il n’y en a plus. « Hier steh ich nun und kann nicht anders »[1], le fait d’être là et d’assumer ce qu’aucune autre instance n’a pu assumer, fait appel à une référence, un fondement, une source originaire et une perspective, même si, ou parce que, ce qui est au sein de ce vide ne se laisse pas dé-finir, dis-cerner positivement, au contraire, comme nous l’avons vu. Y croire le fait exister, mais il faut y croire, pour qu’il ex-iste, se mette et se positionne en dehors, en dehors de l’impuissance et de l’échec qu’est devenue la « normalité ». Croire en quoi, en qui ? Continue reading

Significations du handicap mental 1 – Le sujet

Significations du handicap mental : 1 Le sujet

« La première apparition du nouveau, c’est l’effroi. » (Heiner Müller)

« … aucune éthique ne peut se permettre de laisser hors de soi une part de l’humain, si ingrate soit-elle, si pénible à regarder. » (Giorgio Agamben)

« La série est toujours une série d’exceptions » (Slavoj Zizek suite à Jacques Lacan)

Mon travail traite la condition humaine, sous l’aspect du handicap : ce que je suis se confronte à un ob-stacle, une réalité, souvent institutionnelle, posée devant moi et que je ne peux pas surmonter seul. L’obstacle, s’il est normatif, est posé arbitrairement. Une fonction sociale, assumée par une multitude d’institutions, définit de quel côté de la norme je me retrouve, dedans, dans la normalité, ou dehors, hors norme, donc anormal. Cette fonction d’inclusion ou d’exclusion est traditionnellement celle du prêtre.

Continue reading

Le handicap – au centre de l’éthique

« La première apparition du nouveau, c’est l’effroi. » (Heiner Müller ; cité par Slavoj Zifek ; Fragile absolu ; Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? ; Flammarion, Paris 2008, p. 229 )

« … aucune éthique ne peut se permettre de laisser hors de soi une part de l’humain, si ingrate soit-elle, si pénible à regarder. » (Giorgio Agamben ; Ce qui reste d’Auschwitz ; Homo Sacer III ; Payot & Rivages, Paris 2003, p. 68)

« … ‘aimer son prochain’ » … Cette injonction n’interdit rien ; elle appelle plutôt à une activité par-delà les restrictions de la Loi en prescrivant d’en faire toujours plus : d’’aimer’ notre prochain non tant dans sa dimension imaginaire (comme notre semblant, l’image au miroir, au nom de l’idée du Bien que nous lui imposons – car en l’aidant ‘pour son bien’, c’est en fait notre idée de ce qui est bien pour lui que nous suivons) ; non tant dans sa dimension symbolique (le sujet abstrait et symbolique des Droits) ; mais comme l’Autre dans l’abîme même de son Réel, l’Autre dans sa dimension de partenaire à proprement parler inhumain, ‘irrationnel’, radicalement méchant même, capricieux, révoltant ou dégoûtant … bref, par-delà le Bien. Cet Autre-ennemi ne doit pas être puni (comme l’exige le Décalogue), mais au contraire considéré comme le ‘prochain’. » (Slavoj Zifek ; Fragile absolu ; Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? ; Flammarion, Paris2008, p. 163)

Le monde du handicap est plein de situations extrêmes. L’être humain s’y dévoile dans toutes ses dimensions, la condition humaine se déploie dans toutes ses facettes. Exception, pour les uns, veut dire en dehors, « loin des yeux, loin du coeur », détourner le regard, parce que ce que je ne vois pas n’existe pas et ne me préoccupe pas. Pour les autres, dont je fais partie, l’exception renvoie au centre et l’éclaire, le révèle même, « apocalypse ». Pour établir une normalité, les extrêmes font partie d’une série, et « la série est toujours une série d’exceptions » (Slavoj Zizek suite à Jacques Lacan) :

« … Lacan a développé la logique du ‘pas tout’ et de l’exception constitutive de l’universel[1]. Le paradoxe de la relation de la série (des éléments appartenant à l’universel), son exception ne réside pas seulement dans ‘l’exception fondant la règle [universelle]’, dans l’exclusion d’une exception impliquée par chaque série universelle (chaque homme a des droits inaliénables – à l’exception des fous, des criminels, des primitifs, des enfants …). L’aspect proprement dialectique réside plutôt dans la manière dont la série et l’exception coïncide directement : la série est toujours une série d’’exceptions’, d’entités qui présentent une certaine qualité exceptionnelle qui les qualifie comme relevant de la série (des héros, des membres de notre communauté, des citoyens réels …). Rappelons la liste classique des femmes conquises par le séducteur : chacune est ‘une exception’, chacune a été séduits en vertu d’un je ne sais quoi qui la faisait relever da la série ; la série est précisément la série de ces figures exceptionnelles … » (Slavoj Zifek ; Fragile absolu ; Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? ; Flammarion, Paris2008, p. 170)

La définition du dedans et du dehors, de ce qui fait partie de la normalité et de ce qui ne le fait pas, est arbitraire. L’exemple du retard mental défini (en partie) par le QI l’illustre bien. La normalité est une moyenne, personnes avec retard mental et personnes surdouées en sortent, et peuvent, déjà par ce simple fait, se retrouver en situation de handicap.

Armin Kressmann 2010


[1] Voir J. Lacan ; Encore : Le Séminaire ; livre XX, Seuil, Parsi 1975

« Mais quoi ? ce sont des fous … » … « sed amentes sunt isti » … (Descartes)

« Mais quoi ? ce sont des fous … » … « sed amentes sunt isti » …

Cette phrase est de René Descartes, tirée de ses Méditations, publiées à Paris en 1641 en latin, et en 1647 en français, sous le titre :

« Les Méditations métaphysiques de René Descartes touchant la première philosophie, dans lesquelles l’existence de Dieu et la distinction réelle entre l’âme et le corps de l’homme sont démontrées. »[1]

Pas seulement l’œuvre dans son ensemble, mais aussi la petite phrase a fait histoire ; elle a provoqué, plus que trois cents ans plus tard, dans les années soixante-septante du siècle passé, ce qu’on appelle « La querelle sur la folie »[2], dispute vive entre Michel Foucault et Jacques Derrida. Dans le petit passage que Descartes avait consacré à la folie, Foucault voyait un tournant historique dans la conception et dans la prise en charge de la folie : désormais, à partir de Descartes, la folie était exclue de la raison ce qui, selon Foucault, était le début de son enfermement, de tout ce qu’il dénonce dans « L’histoire de la folie à l’âge classique »[3].

La folie est-ce raison ou déraison ?

Continue reading

L’assistance au suicide et l’éthique des devoirs (déontologique

Le représentant classique d’une éthique philosophique du devoir est Immanuel Kant[1]. C’est dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs »[2] qu’il développe ses idées. Il formule sa norme (donnée « de l’extérieur » ou « d’en haut » [3]), LA norme, comme un impératif appelé catégorique, qu’il donne sous trois formes :

« Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. »[4]

ou « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en LOI UNIVERSELLE DE LA NATURE. »[5]

ou encore « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »[6]

« Loi universelle de la nature », « dans ta personne que dans la personne de tout autre », se tuer ne peut être une option ; l’impératif catégorique de Kant interdit le suicide et, a fortiori, l’assistance au suicide. Nous ne pouvons pas vouloir que se suicider devant les résistances et les difficultés de la réalité devienne une loi universelle. En plus, d’en invoquer la liberté et l’autonomie, le droit à l’autodétermination, est un mauvais argument, parce que, comme je le disais dans la première partie, la suppression du sujet de l’autonomie anéantit cette même autonomie. Si nous voulons défendre la liberté du sujet, nous ne pouvons opter pour la suppression du sujet. Un sujet qui se veut autonome perd son autonomie à travers la volonté de se supprimer à cause d’une hétéronomie provoquée par la souffrance et la dépendance. C’est rude, mais c’est comme ça !

Kant lui-même se prononce contre le suicide comme « violation du devoir envers soi »[7] ; il dit :

« … une nature dont ce serait la loi de détruire la vie même … serait en contradiction avec elle-même, et ainsi ne subsisterait plus comme nature … »[8]

et par rapport à la troisième formulation de l’impératif catégorique :

« Si, pour échapper à une situation pénible, il se détruit lui-même, il se sert d’une personne, uniquement comme d’un moyen destiné à maintenir une situation supportable jusqu’à la fin de la vie. … Ainsi je ne puis disposer en rien de l’homme en ma personne, soit pour le mutiler, soit pour le corrompre, soit pour le tuer. »[9]

Il va sans discussion qu’une éthique du devoir peut être pervertie et tournée dans son contraire, comme c’était notamment le cas sous le National-socialisme. Je ne me prononce pas non plus sur des cultures différentes de la nôtre (le Japon p.ex.) où le suicide peut avoir un autre statut. Il serait seulement à vérifier si, dans ces cas-là, il s’agit toujours d’une éthique du devoir ou plutôt d’un objectivisme, d’un communautarisme ou d’une éthique des vertus.

Armin Kressmann 2010

« L’assistance au suicide 11 : le communautarisme

L’assistance au suicide 13 : le procéduralisme (éthique du dialogue) »


[1] Ne parlons pas de la bible ou de la loi divine qui, à partir du principe de l’appartenance de la vie à Dieu et du Décalogue (p.ex. Exode 20), interdit le suicide et a fortiori l’assistance au suicide. Pourtant, il vaudrait peut-être la peine de reprendre certains textes des évangiles, notamment des rencontres qui témoignent d’une approche éthique plus fine de la part de Jésus avec ses interlocuteurs. S’y trouvent des combinaisons de différentes « grammaires éthiques » (p. ex. Nicodème – la Samaritaine, Jean 3 et 4, ou l’homme riche, Luc 18, ou encore la femme adultère, Jean 8). Jésus, me semble-t-il, a une approche différenciée faisant une distinction entre ce que la tradition a appelé la Loi et l’Evangile. Voir aussi la question du Shabat, p.ex. Matthieu 12

 

[2] J’utilise l’édition Librairie philosophique J. Vrin, Paris 1997 et en allemand « Grundlegung zur Metaphysik der Sitten », Reclam, Suttgart 2002

[3] Avec les mots de Kant, phrase finale des Fondements, p. 149 :

« Nous ne comprenons pas sans doute la nécessité pratique inconditionnée de l’impératif moral, mais nous comprenons du moins son incompréhensibilité, et c’est là tout ce qu’on peut exiger raisonnablement d’une philosophie qui s’efforce d’atteindre dans les principes aux limites de la raison humaine. »

[4] p. 94

[5] p. 95

[6] p. 105

[7] p. 96

[8] p. 96

[9] p. 106