Significations du handicap mental 9 – Et il s’agit d’une méthodo-logie

Significations du handicap mental : 9 Et il s’agit d’une « méthodo-logie »

La matière que je travaille, le handicap mental, n’est pas seulement marginale et marginalisée, mais, étant à la marge et renvoyant au-delà de la marge, beaucoup plus étendue que ce qui est considéré comme central. Etant périphérie elle englobe l’ensemble, le contient donc. Nous touchons ici à un point fondamental : l’exception n’est pas le handicap (mental), mais ce que nous appelons la normalité. La normalité fait partie d’un univers infiniment plus large qu’est celui des exceptions. La normalité est la plus petite des poupées à l’intérieur d’une babouchka, d’un ensemble de poupées russes dont nous ne savons pas laquelle est la plus grande, la folie ou le génie. La normalité est une réduction, parler de normalité du réductionnisme ; toute science est réductionnisme, la théologie, touchant la question de Dieu, tout particulièrement. Travailler par blog Internet est une manière de reconnaître ceci. Je dis, hic et nunc, ce qui est à dire, je ne dis rien, et en ne rien disant, je dis tout, tout ce qui est à dire.

En conséquence, ma méthodologie n’est pas uniforme et rectiligne, mais un composite de méthodologies diverses, autant scientifiques expérimentales que phénoménologiques, une réflexion plus ou moins libre et originale qui veut répondre à d’autres critères formelles :

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Significations du handicap mental 1 – Le sujet

Significations du handicap mental : 1 Le sujet

« La première apparition du nouveau, c’est l’effroi. » (Heiner Müller)

« … aucune éthique ne peut se permettre de laisser hors de soi une part de l’humain, si ingrate soit-elle, si pénible à regarder. » (Giorgio Agamben)

« La série est toujours une série d’exceptions » (Slavoj Zizek suite à Jacques Lacan)

Mon travail traite la condition humaine, sous l’aspect du handicap : ce que je suis se confronte à un ob-stacle, une réalité, souvent institutionnelle, posée devant moi et que je ne peux pas surmonter seul. L’obstacle, s’il est normatif, est posé arbitrairement. Une fonction sociale, assumée par une multitude d’institutions, définit de quel côté de la norme je me retrouve, dedans, dans la normalité, ou dehors, hors norme, donc anormal. Cette fonction d’inclusion ou d’exclusion est traditionnellement celle du prêtre.

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Handicap lourd, situations extrêmes

Les situations extrêmes, – et avec le handicap lourd elles font irruption dans l’intimité de la famille -, font éclater, comme le mot le dit[1], le vivre ensemble, les systèmes des valeurs, les institutions, les compréhensions quelles qu’elles soient.

« La première peur est une gêne, une sorte de pénibilité qui nous est imposée par l’être qui n’est plus dans nos normes habituelles. Cette première peur se fait vite plus accentuée quand nous affrontons les transformations qui suivent son accueil : notre vie éclate, nos projet s’effondrent ; et au-delà de nous, individus, les différentes organisations sociales apparaissent rigides, fermées, hostiles : il faudrait les faire voler en morceaux. En nous, ou autour de nous, l’avènement d’un ‘handicap’ constitue une désorganisation à la fois concrète et sociale. Mais de là nous apercevons une autre désorganisation, bien davantage profonde et douloureuse : celle de nos compréhensions acquises, celle de nos ‘valeurs’ établies. » (Henri-Jacques Stiker ; Corps infirmes et sociétés ; Essais d’anthropologie historique ; Dunod, Paris 2005, p. 3)

Les situations extrêmes font fondre l’épaisseur et l’étendu du temps et de l’espace qui nous permettent de prendre de la distance face à l’inexorable, de re-culer, de ré-fléchir et de re-spirer. Elles aspirent tout, elles rapprochent ce qui, pour survivre et bien vivre, est d’habitude éloigné, séparé, espacé : la vie et la mort, le bien et le mal, le corps et l’âme, même Dieu et Satan comme le livre de Job l’illustre.

« Il y a un temps pour tout », dit Qohélet (Bible ; Premier Testament ; Qohélet, chapitre 3, verset 1).

Dans les situations extrêmes, il n’y a plus de temps pour tout, le temps est suspendu, fondu.

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Communiquer – Jouer ensemble (Ludwig Wittgenstein)

Dans son livre « Où va la philosophie – Et d’où vient-elle ? » (Baconnière, Neuchâtel 1985, p. 119s), le philosophe Jean-Claude Piguet décrit l’approche de celui qu’il appelle Wittgenstein II comme suit :

« Wittgenstein substitue … au langage entendu comme système formel (univoque) de formes vides (univoques elles aussi) une pluralité de langages entendus comme systèmes de communication. Ce qui sert à communiquer, à savoir les unités de message, sont comme telles équivoques, mais le système de communication, à savoir les règles du jeu, lèvent l’équivoque. Si je conviens avec mes partenaires de jouer au bridge et non pas au yass, alors je sais que le 9 d’atout y sera pris par l’As.

Ainsi Wittgenstein II a-t-il passé d’une vision purement syntaxique à une vision pragmatique du langage … Communiquer, c’est échanger des ‘signes’ de langage, mais ces signes deviennent l’équivalent de jetons posés sur une table de jeu, toute la question étant de savoir à quoi jouent ceux qui sont assis autour de la table.

Subsiste un problème : si le langage se divise en jeux de langage dont chacun est codifié par des règles formulées dans un métalangage, existe-t-il un méta-métalangage qui codifierait toutes les règles de tous les jeux ? Wittgenstein refuse (avec raison) de se laisser entraîner à jouer ce métajeu qu’est toujours une regressio ad infinitum, et il assigne au langage ordinaire le rôle d’un réservoir inépuisable pour tous les jeux possibles, avec toutes les règles du jeu imaginables. »

Pour nous, en l’occurrence « jouant » avec des personnes mentalement handicapées, il s’agirait de trouver « nos » règles du jeu communes, compréhensibles des uns et des autres, donc souvent établies davantage par les personnes en situation de handicap que par nous les personnes « ordinaires », de sorte que le jeu, notre jeu, devienne possible et se maintienne, tout en évitant ce qui pourrait faire mal aux uns ou/et aux autres.

Dans quelle mesure les personnes mentalement handicapées auraient-elles des codes communs ? Celui qui travaille et vit avec elles, s’il est attentif, se rend vite compte que des codes propres à leur univers existent, mais aura de la peine de les faire accepter comme nouvelle normalité dans un monde nouveau. Ces codes, trop souvent à mon avis, sont considérés comme pathologiques, même là où ils n’enfreignent en aucun cas à un vivre ensemble paisible.

L’institution socio-éducative subit trop de pressions de la dite « normalité », « la société », pour pouvoir développer consciemment des jeux nouveaux. La normalisation ne se fait pas en développant des normes communes nouvelles, mais cherche à adapter ceux et celles qui s’en égarent. Le discours sur l’intégration, aussi des étrangers, empêche une réflexion de fond sur cette question. Pourtant, ce qui est pris comme normal par « la société » ne l’est pas forcément …

Armin Kressmann 2010

Le handicap – au centre de l’éthique

« La première apparition du nouveau, c’est l’effroi. » (Heiner Müller ; cité par Slavoj Zifek ; Fragile absolu ; Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? ; Flammarion, Paris 2008, p. 229 )

« … aucune éthique ne peut se permettre de laisser hors de soi une part de l’humain, si ingrate soit-elle, si pénible à regarder. » (Giorgio Agamben ; Ce qui reste d’Auschwitz ; Homo Sacer III ; Payot & Rivages, Paris 2003, p. 68)

« … ‘aimer son prochain’ » … Cette injonction n’interdit rien ; elle appelle plutôt à une activité par-delà les restrictions de la Loi en prescrivant d’en faire toujours plus : d’’aimer’ notre prochain non tant dans sa dimension imaginaire (comme notre semblant, l’image au miroir, au nom de l’idée du Bien que nous lui imposons – car en l’aidant ‘pour son bien’, c’est en fait notre idée de ce qui est bien pour lui que nous suivons) ; non tant dans sa dimension symbolique (le sujet abstrait et symbolique des Droits) ; mais comme l’Autre dans l’abîme même de son Réel, l’Autre dans sa dimension de partenaire à proprement parler inhumain, ‘irrationnel’, radicalement méchant même, capricieux, révoltant ou dégoûtant … bref, par-delà le Bien. Cet Autre-ennemi ne doit pas être puni (comme l’exige le Décalogue), mais au contraire considéré comme le ‘prochain’. » (Slavoj Zifek ; Fragile absolu ; Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? ; Flammarion, Paris2008, p. 163)

Le monde du handicap est plein de situations extrêmes. L’être humain s’y dévoile dans toutes ses dimensions, la condition humaine se déploie dans toutes ses facettes. Exception, pour les uns, veut dire en dehors, « loin des yeux, loin du coeur », détourner le regard, parce que ce que je ne vois pas n’existe pas et ne me préoccupe pas. Pour les autres, dont je fais partie, l’exception renvoie au centre et l’éclaire, le révèle même, « apocalypse ». Pour établir une normalité, les extrêmes font partie d’une série, et « la série est toujours une série d’exceptions » (Slavoj Zizek suite à Jacques Lacan) :

« … Lacan a développé la logique du ‘pas tout’ et de l’exception constitutive de l’universel[1]. Le paradoxe de la relation de la série (des éléments appartenant à l’universel), son exception ne réside pas seulement dans ‘l’exception fondant la règle [universelle]’, dans l’exclusion d’une exception impliquée par chaque série universelle (chaque homme a des droits inaliénables – à l’exception des fous, des criminels, des primitifs, des enfants …). L’aspect proprement dialectique réside plutôt dans la manière dont la série et l’exception coïncide directement : la série est toujours une série d’’exceptions’, d’entités qui présentent une certaine qualité exceptionnelle qui les qualifie comme relevant de la série (des héros, des membres de notre communauté, des citoyens réels …). Rappelons la liste classique des femmes conquises par le séducteur : chacune est ‘une exception’, chacune a été séduits en vertu d’un je ne sais quoi qui la faisait relever da la série ; la série est précisément la série de ces figures exceptionnelles … » (Slavoj Zifek ; Fragile absolu ; Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? ; Flammarion, Paris2008, p. 170)

La définition du dedans et du dehors, de ce qui fait partie de la normalité et de ce qui ne le fait pas, est arbitraire. L’exemple du retard mental défini (en partie) par le QI l’illustre bien. La normalité est une moyenne, personnes avec retard mental et personnes surdouées en sortent, et peuvent, déjà par ce simple fait, se retrouver en situation de handicap.

Armin Kressmann 2010


[1] Voir J. Lacan ; Encore : Le Séminaire ; livre XX, Seuil, Parsi 1975