11.7 Quand le corps est esprit II – Handicap, structure, religion

Significations du handicap mental : 11.7 Quand le corps est esprit II – Handicap, structure, religion

Le corps est l’esprit et l’esprit le corps. Nous pouvons par une autre approche que l’inversion de la pyramide de Maslow arriver au même résultat. Dans sa particularité le polyhandicap nous confirme dans notre constat. Continue reading

Institutions sociales et situations limites

Les institutions sociales, – en accueillant des personnes qui ne trouvent pas ou plus leur place dans la société ambiante -, connaissent, par définition, des situations extrêmes ou limites, c’est-à-dire des situations qui temporairement ou régulièrement semblent les dépasser : le système dans son ensemble ainsi que les différents corps professionnels touchent aux limites de leurs moyens et de leurs compétences. Etre confrontées à des phénomènes que la société « ne maîtrise pas » est la raison d’être des institutions ; sinon on n’aurait pas besoin d’elles. Etre par moment aussi dépassées est alors inné à leur mission ; sinon elles seraient toutes-puissantes (donc a priori maltraitantes).

L’Institution de Lavigny a fait le choix d’accueillir, entre autres, des personnes mentalement handicapées :

 « La mission du département hébergement et accueil spécialisé sur le site de Lavigny est d’accueillir, dès leur majorité, des personnes en situation de handicap mental[1] en leur offrant une qualité d’accompagnement optimale. Des résidents souffrant de troubles moteurs, sensoriels, psychiques, comportementaux ou encore d’épilepsie y trouvent un lieu de vie, un espace de partage et d’échange. » (mission du site de Lavigny telle que présentée sur son site Internet ; 14.7.11).

Que faire quand on ne sait plus quoi faire ?

Chercher ensemble.

 1. Dans une vision d’excellence[2]

Avec vous, représentants légaux et familles, et dans le réseau plus large des spécialistes du domaine, analyser la situation et chercher la meilleure solution (la moins pire peut-être), chez nous ou ailleurs, et ailleurs seulement si cet ailleurs est objectivement meilleur. Parce que, à l’intérieur du cadre fixé par la mission, l’accueil est inconditionnel. Si c’est chez nous, nous trouverons les moyens et développerons les compétences nécessaires ; vous pouvez compter sur nous.

 2. Dans une vision d’humilité

Nous avons besoin de vous, représentants légaux et familles, de votre expérience et de vos compétences ; nous les confronterons avec les nôtres et celles des spécialistes, et chercherons ensemble la meilleure solution (la moins pire peut-être), chez nous ou ailleurs, mais ailleurs seulement si ensemble, nous et vous, nous arrivons à la conclusion que c’est la meilleure solution. L’accueil est toujours inconditionnel, même si par moment nous ne savons plus quoi faire. Nous partagerons notre impuissance, convaincus que les bonnes pistes nous seront données, finalement, et cela fait partie de notre conviction, par le résident lui-même.

Quelle différence entre les deux visions ?

La passivité dirait Merleau-Ponty, « die Gelassenheit », la sérénité, un certain lâcher prise de la seconde (« cela nous sera donné »), le volontarisme et le professionnalise plus prononcés de la première (« nous trouverons ») :

 « On entendait par institution ces événements d’une expérience qui la dotent de dimensions durables par rapport auxquelles toute une série d’autres expériences auront sens, formeront une suite pensable ou une histoire – ou encore ces événements qui déposent en moi un sens, non pas à titre de survivance et de résidu, mais comme appel à une suite, exigence d’un avenir. » (Maurice Merleau-Ponty ; L’institution – La passivité ; p. 124)

Les deux sont valables et, probablement, se complètent dans la réalité. La première prend plus de risques et ne supporte pas l’échec ; en ce cas-là, elle est tentée de se justifier par l’argument des moyens limités. La seconde sait qu’échec il pourrait avoir et l’assumerait, ensemble ; devant l’échec, elle ne peut se justifier, tout en étant tentée de le faire par l’impuissance (ou le fatalisme).

A exclure est une troisième attitude, vision sans vision qui trahit la mission elle-même :

L’accueil conditionnel, la remise en question continuelle de l’accueil en fonction des moyens et des compétences dont on dispose, pire encore, dans une attitude de savoir prétendu (« ce qui est bien pour »). Le factuel ne peut être visée éthique.

Armin Kressmann 2011



[1] Le choix de la terminologie serait à discuter.

[2] Une manière de penser actuellement à la mode

 

LE miracle : vivre malgré la vie telle qu’elle est ?

9ème article de la série On m’appelle handicapé

Est-ce que je comprends ce que je viens de dire ? Est-ce mon sujet, mon problème ? Ou, « handicapé mental », ne suis-je pas depuis toujours dans ma situation, telle qu’elle est, telle qu’elle était, depuis toujours ? Puis-je connaître autre chose que ma vie, cette vie ? Est-ce que ce sont juste les douleurs et les émotions qui m’envahissent, – de temps en temps, quand « j’ai une crise » -, les souffrances au premier degré, comme des banalités faisant partie d’une condition d’existence qui est ce qu’elle est, sans que je puisse en prendre du recul et y réfléchir ? Les situations extrêmes, quand elles sont quotidiennes, sont-elles encore extrêmes ? Ne deviennent-elle pas normales ? Job, pour comprendre la pauvreté devait être riche, pour sentir ce qu’est la maladie, il devait être en bonne santé, et pour savoir ce qu’est le bonheur, il devait subir tout le malheur. Dieu, pour comprendre la souffrance, pour nous comprendre, ne devait-il pas se faire homme ? Et pour comprendre la condition humaine, se faire crucifier ? La souffrance, se laisse-t-elle comprendre ?

Alors moi, puis-je avoir de la distance par rapport à ce qui m’arrive ? Ou tout ce que vous faites, n’est-ce que palliatif ? Des soins palliatifs, dès le premier jour ? Passivité partagée (Merleau-Ponty), résilience béante ?

J’y résiste. Je vous résiste, et ma résistance est aussi langage, et le palliatif une parole, plus vraie peut-être que le verbe. Le palliatif, est-il Verbe ? Et le curatif que bavardage ? Et la vraie guérison peut-être une guérison sans guérison, bien plus que la résilience ? Le miracle ultime : vivre, contre la vie telle qu’elle, la mienne ?

Armin Kressmann 2011, On m’appelle handicapé 9

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Rites et ritualité

Déclinaison en dix points  :

  1. La racine du mot « rite », – de l’indo-européen « rt- », « art- » (l’art !) -, indique ce qui est bien mis ensemble, ajusté, correcte, en ordre, juste et saint. La pratique du rite est l’art de bien mettre ensemble, de bien articuler les choses, dans l’espace et dans le temps. A l’origine il s’agissait dans la construction de bien mettre ensemble, d’ajuster le bois ou la pierre, de faire de sorte que les pièces allaient ensemble. Par la suite il y avait transposition au mental et au calcul. Un rite est une art-iculation. Il comporte une dimension d’ordre (aussi d’ordre sacré) et de droit. (J. Pokorny, Indogermanisches etymologisches Wörterbuch).
  2. Espace de rite est espace de jeu (jeu social ou religieux, avec leurs rôles, les textes à dire, les postures, les gestes, les liturgies, etc.), lieu (topos) de représentation où se joue entre acteurs sociaux le drame de la vie, comédie ou tragédie (une « performance »). Il y a action, il y a éthique. Que dois-je faire ?
  3. Chaque rite à un scénario et suit des règles ; rite veut dire « institution » « On entendait par institution ces événements d’une expérience qui la dote de dimensions durables par rapport auxquelles toute une série d’autres expériences auront sens, formeront une suite pensable ou une histoire – ou encore ces événements qui déposent en moi un sens, non pas à titre de survivance et de résidu, mais comme appel à une suite, exigence d’un avenir », Merleau-Ponty). Rite est institution et rite institue.Dans la mise en scène du rite il y a objets et paroles (« Sprachsymbole und Sprachspiele »), il y a des symboles, ces éléments qui renvoient aux acteurs et aux événements au-delà du présent, qui racontent l’histoire, celle qui ne se laisse guère raconter, le passé et l’avenir, l’au-delà du temps du présent dans lequel se re-présente, c’est-à-dire se rend présent ce qui ne se laisse à peine ou pas du tout (« Dieu ») représenter : l’altérité.
  4. Dans le rite celle-ci laisse sa trace ou sa marque, reconnaissable par ceux et celles qui sont initiés au rite, sa « liturgie » (mise en scène) et son langage.Rite il y a pour gérer, dépasser ou surmonter une crise, crise de situation ou crise de vie, où, effectivement ou symboliquement, temps et espace sont suspendus (le faire et l’histoire s’arrêtent – « dés-historisation » ; symboliquement se pointe la mort, la dissolution, le morcellement, la perte de la face, en vue d’une reprise, renouvelée, ressuscitée, sur le fondement d’une histoire, de quelque chose qui précède et qui est donné).
  5. Le rite permet une réinscription dans le temps quand l’histoire de vie s’interrompt, dans le banal du quotidien, sur le seuil de chaque porte et devant l’inconnu de chaque rencontre nouvelle, ou d’une manière beaucoup plus dramatique quand la mort arrête tout, tout ce qu’il y avait avant. Les rites sont des ponts sur l’abîme du néant où je risque de disparaître et me perdre moi-même.
  6. Rites veut dire réconciliation, avec soi-même et avec autrui, l’autre « frère jumeau » dans l’humanité (Jacob et Esaü), le tout-autre, c’est-à-dire l’absolu, le sens, l’ultime, – « Dieu » quand il porte un nom (c’est ce qui fait la différence entre un rite laïc et un rite religieux) -, le tiers dans l’histoire, l’histoire, la réalité qui fonde le rite.
  7. Il y a passage : il ya rite quand il y a passage e il y a passage quand il y a rite. Et quand il y a passage, il y a limite, seuil à franchir, c’est-à-dire marge ou « liminalité » (séparation – transition – incorporation). Rite est « entre ».
  8. Le corps, comme lieu d’être au monde, est en jeu, c’est en lui que se marque le temps et les événements ; et la face (le masque – la personne) représente son état, dans les rires et dans les pleurs, les joies, les peines, les plaisirs et les souffrances du corps et de l’âme (les états d’âme). Le rite in-corpore, permet de retrouver le corps perdu (d’où résurrection et non pas réincarnation) et l’incorporation dans un corps nouveau (collectif et communautaire). L’histoire, – l’histoire de vie, c’est-à-dire l’identité de la personne, du masque ou de la face -, s’inscrit dans le corps ; il en portera ses marques (corps touché et marqué, corps blessé ; cf. Jacob ; ce qui nous doit rendre attentif à tout ce qui se passe à l’adolescence autour du corps ; piercing, tatouage, comportements à risque … « Corps perdu – corps retrouvé » ; « sacrifice »).
  9. Pour ne pas perdre la face ou pour la retrouver quand on la perdue, il y a négociation, jeu d’interaction, voire combat et lutte (Jacob, chamanisme, etc.), défaite et victoire, mort et résurrection. Il y a régulation, symbolisation, c’est-à-dire passage à l’acte sans passage à l’acte.
  10. Ainsi, – comme passage, déformation et reformation, mort et résurrection -, le rite (comme moyen et non pas finalité), contribue à la construction de la personne, individuelle ou collective (« institution »).

Bibliographie choisie

Armin Kressmann 2007

Le handicap mental : entre autonomie et bienfaisance

Ma critique du libéralisme et du principe d’autonomie tels qu’ils sont vécus en politique, dans le social et dans la santé va assez loin. Mais ce n’est pas pour les démolir, au contraire, mais pour les renouveler.

Ce renouvellement, comment s’y prendre ?

Le principe d’autonomie pour tous ne peut être préservé qu’avec bienfaisance, bienfaisance libérale à travers des « représentants » ou des « avocats » qui ne se substituent pas à l’autre, mais qui s’investissent pour que l’autonomie de l’autre soit promue. Le principe d’autonomie et le principe de bienfaisance, pour être pleinement effectifs et profitables à tous, ont besoin l’un de l’autre ; ils se stimulent, s’éclaircissent et se régulent l’un l’autre. Pris chacun seul pour soi, ils ont les deux tendance à devenir absolus et totalitaires.

Philosophiquement, qu’est-ce que cela veut dire ?

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