La spécificité de l’éthique chrétienne – Propositions

  • L’ultime est transcendant.
  • L’ultime est une personne ; nous l’appelons Dieu.
  • Il se rend visible dans la vulnérabilité humaine ; nous l’appelons croix ; il porte un nom : Jésus Christ.
  • Sinon il est caché.
  • Le vide des deuils et des « pourquoi » de l’existence humaine est matrice de naissance et de connaissance ; nous l’appelons résurrection.
  • Ainsi, quand l’ultime se manifeste, il y a guérison ; guérison avec ou sans guérison ; nous l’appelons miracle, et ce qui s’y révèle Royaume de Dieu
  • Celui-ci est la finalité de l’existence humaine ; mais il reste caché ; parce qu’il n’y a pas seulement guérison avec guérison, mais aussi guérison sans guérison.
  • Le souci ultime est la dignité de l’autre ; nous appelons celle-ci sa sainteté.
  • Toute éthique doit la servir, dans sa posture (éthiques de vertus et de responsabilité), dans ses principes (éthiques déontologiques et objectives ou de valeurs), dans ses méthodologies (éthiques procédurales) et dans ses finalités (éthiques utilitaristes).
  • Nous appelons toute volonté qui œuvre dans ce sens inspirée, guidée par l’Esprit, présence cachée de l’ultime.
  • Elle reconnaît ses limites, parce qu’elle sait que l’ultime est transcendant.
  • La loi révèle et manifeste ces limites.
  • Le savoir que l’ultime est transcendant et le souci de l’autre qui en découle, nous les appelons foi : fides quae (quoi ?) et fides qua creditur (comment ?).
  • Cette dernière est ce qu’on peut appeler une « éthique chrétienne ».

Armin Kressmann 2012

Face à la mort : « ReSpirE – Religion, Spiritualité, Ethique »

« Le sens du monde réside hors monde. »

« Je sais que le monde existe. Que je m’y trouve comme mon œil dans mon champ visuel. Qu’il y a quelque chose de problématique, ce que nous appelons son sens. Que ce sens ne réside pas en lui, mais en dehors de lui. Que la vie est le monde. » (Ludwig Wittgenstein)

Enjeux et questionnements

La question de la mort et de la vie après la mort est d’abord philosophique et, en l’occurrence devant le handicap mental profond, pédagogique, ensuite religieuse :

Dans nos relations, reconnaissons-nous une référence commune, un tiers commun autre que la loi (c’est-à-dire tout ce qui est institutionnel dans le sens large du terme) ? Et si oui, qui est-il ?

Avec la mort, la question de l’ultime, du premier et du dernier fait irruption.

« ReSpirE » : la spiritualité pose la question, la religion y répond concrètement (elle nomme l’ultime, rend visible l’invisible, accessible l’inaccessible) et l’éthique en tire les conséquences pratiques.

  • Quel est le sens de la vie ? Et de quoi découle-t-il ? Quel est le souci ultime et comment se concrétise-t-il ? Quel est le sens de la mort ?
  • Qui est au centre des funérailles ? Le défunt ou les survivants ? La mort ou la vie ?
  • Dans nos relations et devant les ruptures des relations, reconnaissons-nous une autre référence que toi et moi ? Y a-t-il un tiers dans nos histoires de vie ?
  • A qui attribuer le pouvoir absolu, le pouvoir sur la vie et sur la mort ?
  • Qui porte la responsabilité ultime ? Moi, toi, l’institution, l’État, la société, Dieu ?
  • Et qui porte la coulpe, la culpabilité objective ? Peut-il avoir pardon ?

Armin Kressmann 2011

Comment aborder des situations tragiques en institution sociale ?

En institution sociale, comme en famille, il y a toujours des situations qui tournent mal, voire à la tragédie, même quand tout le monde a fait ce qu’il devait faire. Là où il y a des situations de vie extrême, l’appréciation de ce qui se passe est extrêmement difficile ; chaque accident, chaque inattention peut avoir des conséquences graves.

Ainsi, quand on revient à ce qui s’est passé, il y a souvent un certain malaise, parce qu’il est difficile d’évaluer ce qui s’est passé quand c’est difficile, dans le quotidien, d’évaluer ce qui se passe.

Alors, quoi faire ? Continue reading

Signifier l’enveloppe de l’enveloppe de l’enveloppe : le passage du spirituel au religieux

Arrivé au point de comprendre la spiritualité comme enveloppe de l’enveloppe de l’enveloppe, s’impose finalement la question du religieux, sans penser tout de suite à son côté institutionnel :

les situations extrêmes nous poussant aux limites (et parfois au-delà, probablement plus souvent qu’on ose l’admettre), l’ultime se manifeste. Accepter son impuissance ou insister sur sa raison et devenir soi-même tout-puissant ? Menace l’institution totale ou totalitaire d’un Erving Gofman. Juste gérer l’ingérable ? Se rendre coupable ? Contention pour elle-même ?

Déjà pour des raisons philosophiques je ne vois pas d’autres issues qu’admettre une altérité inaccessible, toute-autre, où le reste est porteur de sens pour l’ensemble. Une fois arrivé au seuil du passage de la raison à la foi, par empathie avec et par solidarité pour cet être humain souffrant et totalement dépendant (de moi et de l’institution), le saut devient impératif. Se remettre ensemble en cette instance qui nous dépasse l’un et l’autre est de nous remettre à pied d’égalité et ouvrir le champ d’une liberté commune nouvelle. Ce n’est que la communauté qui peut le faire ; à l’institution la loi l’interdit.

La communauté est garante d’une réalité autre, inclusive, au milieu d’une réalité d’exclusion.

La communauté est enveloppe renvoyant à une autre enveloppe, l’ultime et la définitive dirait la foi.

Ainsi, le centre de l’Église est hors église, et son sens aussi.

En théologie on utilise la métaphore du « royaume de Dieu ».

Ernst Lange parle de « communauté incognito »[1], de ceux et celles qui croient en une « alliance accomplie et pleine » et une « paix accomplie et pleine » (p. 69)

N’y étant pas encore, la foi se positionne dans la réalité telle qu’elle est en pointant ce que celle-ci signifie à la lumière de la promesse :

« Präsenz des Glaubens in der Situation, die ihn angeht, heisst diese Situation wahrnehmen, ‘wie sie wirklich ist’, zugleich aber fragen, was sie im Licht der Verheissung ‚eigentlich bedeutet’ und wie si erscheint, wenn man nach ihrer in Christus eröffneten Zukunft ausschaut.“ (p. 121)

Pratiquement nous devrions en conséquence requestionner le rôle du culte en institution comme lieu d’interrogation du sens en situation de non-sens.

Armin Kressmann 2011


[1] Ernst Lange ; Chancen des Alltags ; Kaiser, München 1984 ; p. 139

 

L’esprit du jeu : corps et âme d’une institution

11ème article de la série On m’appelle handicapé

Tout le monde s’occupe de mon corps, peu nombreux sont ceux et celles qui soignent mon âme. C’est un constat, peut-être injuste. Peut-être faudrait-il dire : ils sont payés pour soigner mon corps, pas mon âme. Institution, par définition, est corps ; sinon on l’appellerait communauté, corps animé. L’institution est occupée et préoccupée, absorbée par ce qui est matériel, visible, quantifiable, maîtrisable et contrôlable ; contrôler l’incontrôlable que je suis. Les problèmes se règlent par les structures, la loi, les normes, les règlements et les procédures. Justification par la loi ? La morale n’est plus évidence, intégrée, portée par chacun, mais extériorisée, placardée, définie par une charte, qu’on appelle désormais éthique. Ce qui est visible, tangible, l’emporte sur l’invisible, sur ce qui tient ensemble le visible et l’anime, la culture, l’âme ou l’esprit de la maison. La loi tranche, met d’un côté ou de l’autre, dedans ou dehors, admet, exige ou interdit, mais néglige ce qui est « entre » et ne se laisse pas mettre d’un côté ou de l’autre.

Je suis « entre ». Nous sommes « entre ».

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