Vivre dignement, c’est tromper la mort

Il y a une seule tromperie qui se justifie : tromper la mort.

Le contrat est clair : nous devons tous mourir.

La dignité humaine est donc vivre, malgré la mort. La mort, elle, n’a pas de dignité ; elle a seulement raison.

Se suicider est donner raison à la mort, c’est remplir le contrat, mais aussi perdre la dignité de la vie.

Vivre dignement, jusqu’au dernier souffle, c’est tromper la mort.

Cependant, tromper la mort, ce n’est pas s’acharner à la vie.

Mais tromper la mort sont ces petits mots, gestes et actes qui signifient la dignité de la vie en face à face avec la mort.

Le monde du handicap nous l’enseigne, tous les jours.

Ce qu’on appelle la résurrection ?

Ce n’est pas seulement tromper la mort, mais la vaincre pour toujours. C’est ce que Pâques, la crucifixion et la résurrection de Jésus de Nazareth, un homme comme toi et moi, signifie. Ce n’est pas humain, c’est divin. Y croire, une fois encore, c’est tromper la mort, au moins ça, peut-être plus.

Donc, l’assistance au suicide ?

C’est donner raison à la mort, c’est cosigner le contrat : tu dois mourir. C’est être complice de la mort, sauf … je consens … comme acte d’amour.

Assister quelqu’un, par amour, à se suicider, peut se faire seulement contre sa propre conviction, en disant :

« Non, je ne veux pas donner raison à la mort, je veux vivre avec toi, jusqu’au dernier souffle. Mais toi, tu m’es tellement cher que j’assume ce que tu veux, toi, pas moi. »

Assister quelqu’un, par amour, à se suicider, ne peut être assumé que par celui qui meurt, symboliquement, avec l’autre, celui ou celle qu’il aime. Ce n’est pas un devoir, cela ne fait pas partie du contrat, ce n’est pas humain, c’est divin.

Et devant Dieu, je me tais.

Armin Kressmann 2010

Axiomes et postulats sur le handicap

Au niveau des représentations, le « handicap » surgit là où il y a confrontation de déficience, d’incapacité, voire de simple différence, avec « institution », avec le fait institutionnel (l’ordre social institué, c’est-à-dire avec une dimension de droit positif, lois, normes et règles). C’est le postulat principal de mes recherches.

Il s’inscrit dans un enchaînement d’axiomes et d’autres postulats :

-  Tous les êtres humains sont des humains. Cela semble évident, voire trivial, mais ne l’est pas quand on admet que c’est la reconnaissance comme humain qui nous rend humain devant les humains.

« La remise en cause de la qualité d’homme provoque une revendication quasi biologique de l’appartenance à l’espèce humaine. Elle sert ensuite à méditer sur les limites de cette espèce, sur sa distance à la ‘nature’ et sa relation avec elle, sur une certaine solitude de l’espèce donc, et pour finir, surtout à cnocevoir une vue claire de son unité indivisible. » (Robert Antelme ; L’espèce humaine ; Gallimard, Paris 1957, p. 11)

- Tous les humains sont des personnes.

- Nous sommes tous concernés et sollicités par le phénomène « handicap », tous  confrontés aux questions qu’il pose, dans notre humanité et dans notre personnalité.

- Le phénomène « handicap » nous interpelle dans notre essence, notre soi-même (« self » ou « Selbst ») et notre compréhension de nous-mêmes. Il rend aiguë et problématique la distinction entre l’avoir et l’être, ce que nous avons et ce que nous sommes.

- Il nous touche dans notre existence.

- Il nous place devant une transcendance (quelqu’un ou/et quelque chose qui nous dépasse ; « Dieu »).

- Enfin, l’institution, dans le sens le plus vaste, est la clé du phénomène « handicap », du fait « d’être ou ne pas être handicapé ». C’est l’institution, le fait institutionnel, la confrontation avec ce qui est institutionnalisé qui produit le handicap. Ce qui dérange l’institution est handicapé.

- Le phénomène « handicap » pousse toute institution à sa limite ; il met les institutions, – le langage, la pensée et la raison, la philosophie et la théologie, la loi et le droit, l’éthique, la médecine, l’école, la famille, l’État, l’Église, l’éducation, le mariage, etc. -, en situation de handicap.

- Mais c’est aussi l’institution, – en quelque sorte en tant que méta-institution, donc à un niveau supérieur  -, qui permet aux institutions d’assumer le phénomène handicap.

Armin Kressmann 2010

Cette humanité qui nous précède …

Il y a des raisons philosophiques et théologiques pour défendre l’humanité de tout humain, voire la personnalité de tout humain[1] (Spaemann ; Zzizek). Elles sont notamment liées à la question du fondement. Si humanité et personnalité de tout humain ne sont pas données a priori, il faut les justifier. Toute justification a besoin de critères. Ceux-ci sont soumis à discussion, varient dans le temps, selon les écoles de pensée et d’un contexte à l’autre, sont exposés à des pressions de pouvoir, peuvent être instrumentalisés et manipulés. La contestation de l’humanité et de la personnalité d’un humain fragilise toute humanité et ouvre la porte à l’ambiguïté et à l’abus. En fin de compte mon humanité est mise en question.

Je pars de l’axiome que l’humanité est donnée, qu’elle ne se justifie pas, mais qu’elle est appelée à s’épanouir vers une plénitude individuelle et personnelle dans un contexte donné favorable qui la promeut et la soutient. Je parle de potentialité et de « capabilité », et non pas de déficit. Théologiquement je parle de foi et de justification par grâce. L’humanité ne se prouve pas mais s’affirme et se confirme. Elle s’atteste ; elle est attestée par l’affection et l’amour d’abord, – comme la personnalité avant la naissance même, ce qui pose quelques dilemmes éthiques bien connus -, par la loi et l’institution ensuite, par l’acte humaniste et humanitaire, au-delà de la loi et du devoir, la solidarité morale enfin.

En conséquence, le phénomène du handicap n’est pas d’abord un problème personnel du « handicapé », mais une phénomène social et moral global. Il s’agit d’appartenance, d’appartenance à un corps, corps social, culturel ou spirituel (religieux). Si d’autres justifications il n’y avait pas, il y aurait toujours fraternité en l’humanité. Théologiquement c’est la question de la vie en Dieu, de participation au et de place dans le corps du Christ[2].

Armin Kressmann 2010


[1] cf. notamment R. Spaemann, Personen, Versuche über den Unterschied zwischen „etwas“ und „jemand“, Klett-Cotta Suttgart 1996

[2] « Die Sache Gottes und die Sache Christi »

« Personnes en situation de handicap » – De qui parlons-nous ?

Celui qui entreprend de réfléchir et d’écrire sur le handicap, plus particulièrement sur le handicap mental, se voit tout de suite confronté à des mécanismes innés au phénomène qu’il veut aborder. Son environnement social, professionnel voire académique, – s’il ne fait pas lui-même partie du champ du handicap -, projette sur lui les concepts, les jugements et les préjugés dont sont exposées les personnes en situation de handicap. A priori l’environnement ne se rend pas compte de la portée générale d’un tel travail. Quand on parle du handicap, on parle d’une marge, qu’on considère comme marginale, dans le sens d’intérêt mineur, et qu’on néglige ou, ce qui vient au même, qu’on glorifie dans sa marginalité, ce qui est un mécanisme pour le rendre exceptionnel, donc de nouveau marginal. Très vite l’auteur se voit amené à justifier ce qu’il fait, à se justifier lui-même, – ce que je suis en train de faire -, et tente de prouver que ce qu’il dit ou ce qu’il dira concerne tout le monde, tout être humain, toute société, toute institution sociale. Pour pouvoir argumenter et pour être entendu dans son argumentation il doit remonter à l’essence même de ce qui fait un être humain et une personne. Consciemment ou inconsciemment le public auquel il s’adresse conteste la personnalité, voire l’humanité de ceux dont il est question et par conséquent la pertinence d’un travail sur le handicap pour l’homme (humain – « Mensch ») en tant qu’homme.

Il y a des humains parmi nous qui pour avoir le droit à une vie humaine dans des conditions humaines doivent prouver leur humanité ! Cette tâche est telle qu’ils risquent de s’y perdre avant même d’accéder à une vie humaine décente.

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