11.1 Soigner ou éduquer ?

Significations du handicap mental : 11.1 Soigner ou éduquer ?

Soins, éducation, formation et enseignement ne se laissent pas séparer. Autrefois tenus ensemble au sein de chaque corps de métier, – « le pasteur, le médecin et l’instituteur » -,  et s’inscrivant dans une vision du monde plus ou moins homogène commune, – « le village, son église et son école » -, ils constituent aujourd’hui des sphères bien distinctes, auxquelles se sont ajoutées et s’ajoutent par une spécialisation de plus en plus fine continuellement d’autres sphères et professions. Celles-ci, par le fait que l’être humain avec ses besoins et ses facultés reste profondément le même, doivent cependant non seulement collaborer en se juxtaposant, mais toujours s’inscrire dans une vision commune. Ceci est vital pour le handicap sévère et lourd, avec des personnes qui expriment tout à travers le corps et dans des secteurs où les équipes doivent être mixtes, composées d’éducateurs et de soignants collaborant étroitement avec d’autres métiers, notamment des thérapeutes.

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Significations du handicap mental 2 – Il s’agit de « profession »

Significations du handicap mental : 2 Il s’agit de « profession »

« Des théories ne se laissent pas vérifier ; mais elles peuvent faire leur preuve. » (Karl Popper[1])

Parler du handicap (mental) n’est pas faire de la science naturelle, comme les débats autour de la « Classification du fonctionnement, du handicap et de la santé (CIF) » l’illustrent, même pas faire de la médecine. Le handicap est un phénomène complexe, résultat d’interactions multiples entre ce qu’est un être humain « naturellement » ou biologiquement et le milieu et le contexte dans lesquels il naît, grandit et vit.

Cependant, vivre et travailler avec des personnes en situation de handicap peut se faire aussi dans un esprit de recherche, la volonté de comprendre ce qui se passe, qui nous sommes, les uns et les autres, et pourquoi nous agissons et réagissons tel que nous le faisons.

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Le handicap (sévère) et la « guérison »

Tout le monde souhaiterait que les « personnes handicapées » soient « guéries ».

Cependant, au premier degré, « guérison » ne va pas avec « handicap ». En principe, les personnes handicapées ne sont pas malades ; elles sont, telles qu’elles sont, en situation de handicap, avec les difficultés liées à leur corps et leur esprit, ainsi que les obstacles que l’entourage et l’environnement mettent sur leur chemin de vie et qui les handicapent (en tant qu’obstacles à l’épanouissement de la vie). Se retrouver en situation de handicap peut ainsi arriver à tout le monde, sans être malade. Être surdoué peut exposer quelqu’un au handicap, le fait d’être handicapé, qu’on le handicape, parce qu’il est surdoué. Ne confondons donc pas maladie et handicap et soyons prudent avec l’utilisation du mot « guérison » dans le champ du handicap. Cet avertissement s’adresse tout particulièrement au lecteur de la bible, qui est toujours tenté de lire les récits de miracle de guérison de personnes que nous qualifierions aujourd’hui de « handicapées » d’une manière affirmative comme une simple affaire entre le « guérisseur », en l’occurrence souvent Jésus, et son interlocuteur « en situation de handicap » où celui-ci s’en sort à travers la rencontre avec le Christ par le simple fait d’une levée de ce qu’il était avant la « guérison » : guérison, suite à un acte de foi, par un changement du corps et de l’esprit du « handicapé ». Le handicap était donc son problème, pas le mien. Mais il se pourrait que le récit vise d’abord le lecteur et que les « démons » qui perturbent une « personne handicapée » soient les démons d’un environnement qui la mettent en situation de handicap. Ici, quand il s’agit de guérison, il se pourrait qu’il s’agisse d’un « miracle » où une personne mise en situation de handicap s’accepte telle qu’elle est et affronte et surmonte la mise en situation de handicap. Ainsi, fou comme il est et comme il le reste, le « fou de Gérasa » (Marc 5,-12), à travers la rencontre avec Jésus, sort de sa condition et affronte l’environnement, le village dont il sort et qui l’avait exclu. Fondamentalement c’est cela, la guérison d’une personne handicapée, devenir soi-même et ne plus se laisser handicaper, donc un combat social et politique, là où le regard portée sur la personne la handicape et la met en situation de handicap (lui impose des entraves à vivre sa vie). Il se pourrait même que souhaiter une telle guérison d’une personne dite handicapée soit une insulte, un affront à l’égard d’une personne telle qu’elle est. On se retrouve finalement dans le même combat que celui mené par les femmes contre le sexisme ou celui des noirs contre le racisme. Une personne trisomique est une personne trisomique ; basta. Prenez-la comme vous prenez n’importe qui d’autre, avec ses forces et ses faiblesses. Et ainsi vous faites des œuvres aussi grandes que celles accomplies par le Christ.

Ces considérations posent quelques enjeux théologiques fondamentaux. Que faire des récits de guérison, finalement de tous les récits de miracle, quand il n’y a pas guérison ni miracle ? L’enjeu est redoutable, il touche le centre de la foi chrétienne, la croix et la résurrection. Que faire de cette dernière, quand il n’y a rien à voir, juste un tombeau vide, tel que la bible nous le raconte, pas de Christ en gloire ?

Relire les miracles comme je viens de le faire, comme simple changement de perspective ? Ou, à tout prix, maintenir une vision supranaturelle et insister sur la possibilité que guérison et miracle au premier degré ne seraient pas à exclure et, de toute façon, évidentes pour Jésus lui-même. Croire en un Dieu qui changerait l’ordre de sa création, qui elle, en conséquence, ne serait pas « bonne » (Genèse 1) ?

Armin Kressmann 2011

 

Comment supporter l’inexprimable ? L’incongruence entre langage et expérience

D’où vient le rapprochement du handicap (sévère), – et de la folie -, avec le sacré, « anges ou démons », la sainteté ou le mal, la présence ou l’absence de Dieu ?

Le contact avec le handicap (sévère) provoque des réactions émotionnelles fortes, de l’ordre du mystique, une confrontation immédiate avec des réalités absolues, la vie, la mort, la souffrance, l’impuissance, la colère, la sidération, du dégoût, du rejet, de la répulsion, mais aussi de la fascination.

Qu’est-ce qui nous arrive là ? Qui sommes-nous ? Qu’est-ce l’être humain ? Pourquoi ? Pourquoi ça ?

En ne reconnaissant en l’autre pas un autre moi-même, on ne se reconnaît plus soi-même.

L’ultime, l’absolu, en personne, s’impose. L’ultime, l’absolu, en personne, porte un nom : Dieu. Il est inexprimable, « unsagbar, unaussprechlich », au-delà du langage, sinon il ne serait pas absolu.

 « Es gibt allerdings Unaussprechliches. Dies zeigt sich, es ist das Mystische. », dit Ludwig Wittgenstein (Tractatus 6.522)

Celui qui a dit qu’il faut garder le silence sur ce qui ne se laisse pas exprimer (Tractatus 7) dit aussi, – c’est ce qu’on passe souvent sous silence -, que l’inexprimable se laisse percevoir, „erfahren“. Ralf Stolina parle « d’incongruence entre langage et expérience »[1]. Dans l’expérience, devant les faits, nous manquent les mots, nous manque la parole, le langage butte à ses limites, il est en situation de handicap.

Avec le handicap lourd et sévère, et tout particulièrement avec le handicap mental profond où toute communication devient extrêmement difficile, nous sommes dans ces catégories. La question de Dieu, ou du Mal, n’est pas loin. Comment parler du Dieu absent, ou trop présent pour être supporté ?

S’impose une « théologie négative ». Celle-là, est-elle silence, « Sigetik » (Giorgio Agamben) ?

 « (Damit ist gegeben), dass die Grenze der Sprache nicht auch die Grenze der Erfahrung ist und das Schweigen eine Rede eigener Art sein kann und nicht notwendig identisch ist mit Verstummen. »[2]

Armin Kressmann 2011

[1] Niemand hat Gott je gesehen, Traktat über negative Theologie ; de Gruyter, Berlin 2000, p. 76

[2] idem p. 76

 

Le handicap sévère, pour toi, pour moi

Tout simplement, pragmatique

Faire avec, vivre avec ; pas eux, mais toi, moi

Objectivement

Le sens, l’ultime, Dieu ? Révolte, interrogation, résilience, foi, scandale, dans le désordre

L’homme, enfin humain ; sa dignité, sa condition – la condition humaine

Ecce homo, voire ecce, rien qu’ecce ; être dans le miroir

La science, la médecine, l’État, l’Église, l’université, l’éthique, la philosophie et la théologie, la religion et le savoir, toute institution

A la limite, impuissants, jugés, coupables

Relation, à l’état pur

Toi, moi, nus, sans autre intention ; tout ou rien

« Ich und Du », « Je et Tu », dépouillés, au commencement

Dérision

Un sourire

Dieu clown, hic et hunc

Humour, espérance, joie, partage, connaissance plus profonde, mystique

« A demain, oui, à demain ; promis. »

Être là, c’est tout ; et « da sein » devient « Dasein » ; humilité

Grâce ?

Dieu misérable

Toi-même « selbst-los »

Condition handicapée, condition humaine, condition chrétienne, toi-même, enfin.

Résurrection, est-ce cela ? La gloire de Dieu, et de l’homme ?

Armin Kressmann 2011