Institutions socio-éducatives et handicap mental : miser sur l’autonomie ou l’empathie ? le libéralisme ou le communautarisme ?

Quand on a affaire avec une population aussi vulnérable que les personnes en situation de handicap, – surtout quand il s’agit de handicap mental -, on ne peut pas miser sur la seule autonomie1, d’autant plus que le handicap mental est justement « handicap d’autonomie ».

L’universalisme libéral mise sur l’autonomie, avec une visée de justice et/ou d’équité. Il repose sur les règles de vie qu’on s’impose, finalement sur la loi (morale).

La loi ne peut pas pardonner ; elle doit sanctionner.

C’est le défi lancé à une institution qui reposerait entièrement sur le principe de la laïcité, même ouverte2. Quand dysfonctionnement, personnel ou institutionnel, il y a, même sans faute ou culpabilité, elle doit sanctionner, et si ce n’est que par une nouvelle directive ou procédure. Ne connaissant pas de transcendance, elle risque, en régulant de plus en plus, finalement jusqu’au dernier détail, de devenir totale, voire totalitaire (cf. Erving Goffman ou Jean-Paul Gaillard).

Sans transcendance pas de pardon (ou d’excuse).

Une institution reposant entièrement sur la loi (les normes, les règles, les directives et les procédures), ne connaîtrait pas l’amour (du prochain) comme principe de régulation commun reconnu comme tel.

A l’opposé, une institution3 qui reposerait entièrement sur l’amour (du prochain4), celui-ci n’étant jamais parfait ou entièrement désintéressé, risquerait un laisser faire par manque de rigueur commune.

Il faut donc trouver un équilibre entre une régulation par la loi et un engagement par empathie : Continue reading

Les institutions socio-éducatives et leurs chartes : entre libéralisme, communautarisme et procéduralisme (Institution de Lavigny, Eben-Hézer et de L’Espérance)

Qu’est-ce qui devrait figurer dans une charte éthique d’une institution socio-éducative ?

Comment l’établir ? Comment s’en approprier ?

Voici une mise en parallèle des mots clé de trois chartes d’institutions qui accueillent et accompagnent notamment des personnes mentalement handicapées :

Les chartes elle-mêmes peuvent être consultées sur les sites des trois institutions

Eben-Hézer

Institution de Lavigny

L’Espérance Continue reading

Établissement, institution et spiritualité

Sociologiquement un établissement socio-éducatif, scolaire ou hospitalier n’est pas une institution, mais une organisation qui fonctionne selon les règles de l’institution qu’est l’hospitalier, le scolaire, le socio-éducatif, l’Etat, l’économie ou l’argent.

Une institution est

« l’ensemble des normes qui s’appliquent dans un système social et qui définissent dans ce système ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas. »1

Institution, à travers les normes qu’elle impose, donne de la stabilité. Au niveau des mots et des concepts qui se cachent derrière les mots, institution et stabilité sont de la même famille, comme table, étable, station, statut, exister, constituer ou assister. Ce qui est institution est posé, établi, donne de la sécurité et une durée dans le temps. C’est la force de l’institution ; elle protège, elle sécurise, elle définit, met des limites et cadre ainsi. Sans institution il n’y a pas de possibilité de vivre ensemble, sans institution il n’y a pas de communication, il n’y a rien de commun si ce n’est la nature dont on n’a pas conscience sans cette institution première qu’est le langage.

En conséquence, devant la menace du chaos que comportent la maladie, le dysfonctionnement social ou le handicap, les lieux tels que l’Institution de Lavigny (où je suis aumônier) donnent une nouvelle stabilité. Ils réconfortent, remettent de l’ordre, permettent vie et survie quand la vie, une vie, est déstabilisée.

Cependant, qui dit stabilité dit aussi danger de figement, car le sens de l’institution n’est pas dans l’institution. Une institution qui ne sait plus à quoi elle sert, qui n’est plus consciente de la mission qui transcende les règles, les normes et les procédures de l’institution, qui a perdu une finalité au-delà du bon fonctionnement de l’institution, devient totale, voire totalitaire (Erving Goffman). Elle règle tout, toute la vie de ceux et celles qui sont soumis à ses règles, sans savoir ni pourquoi, ni pour quoi, donc sans savoir d’où elle vient ni vers quoi elle tend, ses origines et sa destinée : elle a perdu son sens, ou son orientation, elle se vide et tourne sur elle-même.

Ainsi s’affrontent, idéalement comme complément et non pas opposition, institution et spiritualité. Le contraire d’institution, ou d’établissement, n’est pas la communauté, mais la spiritualité : institution, ou ici organisation, quel est l’esprit qui t’habite ? Que veux-tu réaliser ? Qu’est-ce qui t’est commun au-delà des normes, des règles et des procédures ? Si tu le sais, ce qui pourrait être lettre morte, l’institutionnel, s’animera, sera rempli de vie et fera du sens, et toi, institution dans le sens noble de ce terme, deviendras communauté, institution animée, vivante et sensée. C’est la spiritualité qui indique le sens, et non pas l’éthique, parce que celle-ci, de nouveau, est de l’ordre de l’institution, des règles et des normes. Ce qui est finalement visé est la dignité, celle de la personne, de toute personne impliquée dans l’organisation, et celle de l’établissement lui-même, la beauté du vivre et du travailler ensemble, la noblesse des règles, des normes et des procédures.

Quand je dis spiritualité, je ne dis pas tout de suite religion. La religion est encore autre chose, se concrétise quand on institutionnalise le spirituel, le met en forme, en règles, normes et procédures. Non, ce que je vise d’abord comme collègue parmi collègues et humain parmi humains, au sein de cette organisation qui s’appelle l’Institution de Lavigny, n’est pas une réponse, mais une question : quel est le sens de ce que nous faisons, sa finalité, le souci ultime ? Dans la quête commune, j’en suis convaincu, réside la réponse, au-delà de l’institution.

 Armin Kressmann 2013

1 Mendras, H., dans Petit, F. ; Introduction à la psychosociologie des organisations ; Privat, Toulouse 1988

Réflexion sur un rite de bénédiction des couples homosexuels : le débat sur l’homosexualité n’est pas un débat sur l’homosexualité

Je me suis déjà prononcé sur le sens d’un rite de bénédiction des couples homosexuels. De quel droit refuserions-nous de bénir une union, une alliance d’amour mutuel, libre, conscient, consentant et symétrique quelle qu’elle soit ? Et quel serait un argumentaire encore valable pour maintenir comme seul modèle de famille celui que nous appelons « traditionnel », tout en sachant, selon la bible, que Jésus lui-même était un enfant adopté qui a grandi dans un modèle de famille que nous appellerions aujourd’hui peut-être « recomposé » ? Ainsi, l’enjeu d’un rite de bénédiction pour couples homosexuels dépasse largement la question de l’homosexualité ; il s’agit de toute discrimination se fondant sur une dogmatique qui sacrifie l’être humain au nom d’une quelconque vérité. La vérité, pour l’évangile, est une personne ; la vérité est toujours personne, notamment la personne discriminée, celui ou celle qui est « autre », homosexuel, tzigane, étranger, fou, handicapé, pauvre, faible, exclu, tous ceux et celles, c’est intéressant à relever, pour lesquels notre société a de toute façon de la peine à reconnaître une union d’amour et à les marier. Contre cette forme de discrimination il s’agit de défendre et de préserver l’amour inclusif et, en conséquence, la justice sociale. Le libéralisme moral peut être profondément conservateur, et c’est ainsi que ce qui semble s’opposer est complémentaire. Le fond, je l’appelle évangile, la forme christianisme social.

Venons donc au rite spécifique de bénédiction des couples homosexuels. Continue reading

Jean 9,1-3 ; notes exégétiques et homilétiques : Le handicap, la faute à qui ? « C’est pour que le oeuvres de Dieu se manifestent en lui », en qui, par qui ?

(avec la Traduction oecuménique de la bible, TOB 1988 ; Kathy Black, Evangile et handicap, Une prédication pour restaurer la vie, Labor et Fides, Genève 1999 ; Walter Bauer, Wörterbuch zum Neuen Testament, de Gruyter, Berlin 1988)

« En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui posèrent cette question : ‘Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ?’ Jésus répondit :’ Ni lui ni ses parents. Mais c’est pour que les oeuvres de Dieu se manifestent en lui ! »

La TOB commente : « Jésus écarte les théories courantes sans se soucier d’en proposer une nouvelle. Il constate le fait de l’infirmité et agit en vue d’assurer à cet homme sa pleine intégrité physique ; il accomplit par là un signe qui manifestera aux hommes son origine divine et les invitera à recevoir la véritable lumière. Le passage de l’aveuglement à la vue symbolise celui de l’incrédulité et de la mort à la foi et à la vie. Dans ce sens, l’aveugle (qui est le seule aveugle de naissance du N.T.) pourra être considéré comme le prototype de ceux qui accèdent à la foi. »

Nous devons tout de suite relever que l’aveugle ne demande rien ; il est d’une passivité étonnante. Ce n’est qu’après « miracle », – imposé, offert ? -, où il se manifeste :

 « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, m’en a frotté les yeux et m’a dit :’Va à Siloé et lave-toi’. Alors moi, j’y suis allé, je me suis lavé et j’ai retrouvé la vue. » » (v. 11)

Si conversion il y a, « accès à la foi », elle n’est pas condition de guérison; l’homme ne fait pas le moindre pas. La foi est grâce1 ; sauf si on considère le passage de l’homme, – déjà guéri ou pas encore ? -, à Siloé, – « ce qui signifie Envoyé » (v. 7) -, comme « oeuvre » en vue de guérison. Devenu « envoyé », l’homme guérit.

Kathy Black dit : « Une autre question qui surgit est le fait que ce texte contredit la théologie qui voudrait faire de la foi une condition préaliable à la guérison. Mais dans notre cas, on voit bien que l’homme n’était pas encore croyant au moment de sa guérison. Sa foi s’est développée à partir du moment où il a dû rendre compte de son expérience à ses adversaires. Oserions-nous nous mettre à apporter la guérison à ceux qui ne font montre d’aucune foi ? Comment évoluerait l’Église si nous cessions d’exiger des confessions de foi avant de nous engager activement pour le salut de notre monde ? » (p. 68)

Je vais encore plus loin : l’homme a-t-il besoin de guérison physique pour confesser sa foi ? Continue reading