L’autonomie du désespoir

Dans le désespoir, je demande avec beaucoup de pudeur, n’y a-t-il pas aussi cette autre dimension, le rire, dont témoignent les prophètes, souvent figures insolites, l’humour juif, le fou du roi ? Et la personne handicapée, ce trisomique, cette personne polyhandicapée, n’éveillent-ils pas aussi cette ambiguïté, entre les pleurs et les rires ?

Alors, rions, mais ensemble !

Harvey Cox :

« La représentation du Christ sous la forme d’un clown … en un siècle de tension et de terreur ? Pour des personnes différentes, le clown représente des choses différentes. Pour certains, c’est un commode souffre-douleur de nos craintes et de nos insécurités. Nous pouvons nous gausser de ses échecs maladroits parce que ce n’est pas à nous qu’ils adviennent. Pour certains, il montre quel absurde balourd est vraiment l’homme, et il nous permet de temps en temps de le reconnaître. Pour d’autres, il nous révèle notre inflexible répugnance d’hommes à rester à jamais enfermés dans les limites des lois physiques et des convenances sociales. Le clown est sans cesse battu, dupé, humilié, mystifié. Il est infiniment vulnérable, mais finalement jamais vaincu. »[1]

Et il cite Hugo Rahner :

« Jouer, c’est se soumettre à une sorte de magie, se représenter soi-même l’absolument autre, par avance acquérir l’avenir, démentir le gênant monde des faits. Dans le jeu, les réalités terrestres deviennent tout à coup choses d’un instant éphémère, bientôt laissé derrière soi, puis on s’en défait et on les enterre dans le passé ; l’esprit se prépare à accepter l’inimaginé et l’incroyable, à entrer dans un monde où s’appliquent des lois différentes, à être soulagé de tous les fardeaux qui accablent, à être libre, comme un roi, sans entraves, divin. »[2]

… et j’ajouterais « autonome » !

« Der Clown staunt: Ich spiele, also bin ich. »

Johannes Galli

Armin Kressmann 2005


[1] La fête des fous ; Essai théologique sur les notions de fête et de fantaisie ; Seuil 1971, p. 169

[2] p. 175

Le handicap mental : entre autonomie et bienfaisance

Ma critique du libéralisme et du principe d’autonomie tels qu’ils sont vécus en politique, dans le social et dans la santé va assez loin. Mais ce n’est pas pour les démolir, au contraire, mais pour les renouveler.

Ce renouvellement, comment s’y prendre ?

Le principe d’autonomie pour tous ne peut être préservé qu’avec bienfaisance, bienfaisance libérale à travers des « représentants » ou des « avocats » qui ne se substituent pas à l’autre, mais qui s’investissent pour que l’autonomie de l’autre soit promue. Le principe d’autonomie et le principe de bienfaisance, pour être pleinement effectifs et profitables à tous, ont besoin l’un de l’autre ; ils se stimulent, s’éclaircissent et se régulent l’un l’autre. Pris chacun seul pour soi, ils ont les deux tendance à devenir absolus et totalitaires.

Philosophiquement, qu’est-ce que cela veut dire ?

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John Rawls, La justice comme équité

« La justice comme équité »[1]

« La justice comme équité envisage les citoyens comme des personnes engagées dans la coopération sociale, et comme pleinement capables de remplir ce rôle pendant toute leur vie. «  p. 39

Encore une fois, que faire des personnes malades ou handicapées, avec une capacité réduite de « remplir ce rôle pendant toute leur vie » ? Et que faire de l’exigence « pendant toute leur vie. » ?[2] Qu’en est-il avec les personnes dépourvues des droits civils ?

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Le libéralisme économique : inclusion ou exclusion de la personne handicapée ?

Les entreprises, – en principe entièrement du côté privé, en tout cas c’est ce qui est souhaité -, sont sensées avoir, par la concurrence, la mondialisation, l’actionnariat,  l’ouverture des marchés, etc., une productivité de plus en plus grande. Il faut réduire la main-d’œuvre, garder les plus productifs, mécaniser, automatiser, informatiser, diminuer la charge sociale, délocaliser, etc. Il est évident que les premiers touchés sont les personnes handicapées. Le public des « exclus » et de ceux qui les défendent étant formé depuis un moment déjà, nous disposons d’assurances sociales qui prennent en charge les plus défavorisés. C’est l’Etat qui y veille, le public par excellence. Grâce aux acquis, grâce à l’Etat, il y en a qui, avec l’aide de la société, peuvent mener une vie plus ou moins indépendante et autonome. Il y en a qui n’y arrivent pas ; pour eux nous disposons d’institutions. Cela coûte et cela coûte de plus en plus cher, car les entreprises deviennent de plus en plus productives, la population vieillit, la demande augmente, il y a la concurrence, la mondialisation, etc. Il faut réduire les coûts, augmenter la productivité, couper dans les dépenses de l’Etat, assainir les finances, etc.

Et les personnes handicapées ? Depuis une quarantaine d’années, l’écart entre elles et le reste de la population s’est réduit, leurs droits ont été reconnus, leurs aspirations à l’autonomie et l’autodétermination ont été entendues, elles sont en train de rattraper les autres, et voilà, risquent-elles d’être reléguées de nouveau, au moment où l’ambition libérale pour elles, enfin, pourrait devenir réalité ?

Et les institutions ? En train de sortir du paternalisme, sans jugement de valeur aucun, et de passer à un régime plus libéral, – droits des patients, directives anticipées, valorisation des rôles sociaux, etc. -, et voilà, on passe d’une logique des besoins à une logique des moyens : les finances publiques ?

Alors, quel libéralisme ? Un libéralisme pour tous ou seulement un libéralisme pour les privilégiés ? Quel public l’emportera ?

« Indem der Clown erfolglos mit seiner ganzen Kraft versucht, den Anforderungen der dogmatischen Ordnung gerecht zu werden, entlarvt er diese Ordnung als in ihrem innersten Kern chaotisch. »

Johannes Galli

Armin Kressmann, mémoire en éthique, 2005

Une institution sans clown est comme un roi sans fou

« Das Wort ‚Clown’ stammt aus dem Lateinischen. ‚Colonius’ bedeutet ‚Der Landbewohner’. Gemeint ist also der Tölpel vom Lande, der die neuen Regeln, die eine städtische Gesellschaft entwickelt, niemals begreifen kann. Der Clown ist in der Stadt hilflos, wie das Herz hilflos den Konstruktionen des Verstandes gegenübersteht. »

Johannes Gall

L’idiot et le clown sont des parents.

Ils sont différents, simples, particuliers,

comme leur nom le dit.

Ils défient la raison,

la raison des gens raisonnables,

leurs normes et leurs règles, leurs coutumes et leurs institutions.

Ils dévoilent l’irrationalité de leur raison,

ils sont fous,

« amentes »,

fous d’une autre raison,

celle du cœur,

disait ma grand-mère.

Une institution sans clown est comme un roi sans fou,

« totalitaire », disait Erving Goffman.

« Der eigene Clown spielt im Herzen eines jeden Menschen und wird, leider viel zu selten und oft nur in tiefen Lebenskrisen, um Hilfe angerufen. Er hat die unschätzbare Fähigkeit, durch eine spontane Bewegung den Blickwinkel auf ein peinigendes Lebensproblem so zu verändern, dass es wie ein göttlicher Witz erscheint. »

Johannes Galli

Armin Kressmann 2009