Significations du handicap mental 1 – Le sujet

Significations du handicap mental : 1 Le sujet

« La première apparition du nouveau, c’est l’effroi. » (Heiner Müller)

« … aucune éthique ne peut se permettre de laisser hors de soi une part de l’humain, si ingrate soit-elle, si pénible à regarder. » (Giorgio Agamben)

« La série est toujours une série d’exceptions » (Slavoj Zizek suite à Jacques Lacan)

Mon travail traite la condition humaine, sous l’aspect du handicap : ce que je suis se confronte à un ob-stacle, une réalité, souvent institutionnelle, posée devant moi et que je ne peux pas surmonter seul. L’obstacle, s’il est normatif, est posé arbitrairement. Une fonction sociale, assumée par une multitude d’institutions, définit de quel côté de la norme je me retrouve, dedans, dans la normalité, ou dehors, hors norme, donc anormal. Cette fonction d’inclusion ou d’exclusion est traditionnellement celle du prêtre.

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Le handicap (sévère) et la « guérison »

Tout le monde souhaiterait que les « personnes handicapées » soient « guéries ».

Cependant, au premier degré, « guérison » ne va pas avec « handicap ». En principe, les personnes handicapées ne sont pas malades ; elles sont, telles qu’elles sont, en situation de handicap, avec les difficultés liées à leur corps et leur esprit, ainsi que les obstacles que l’entourage et l’environnement mettent sur leur chemin de vie et qui les handicapent (en tant qu’obstacles à l’épanouissement de la vie). Se retrouver en situation de handicap peut ainsi arriver à tout le monde, sans être malade. Être surdoué peut exposer quelqu’un au handicap, le fait d’être handicapé, qu’on le handicape, parce qu’il est surdoué. Ne confondons donc pas maladie et handicap et soyons prudent avec l’utilisation du mot « guérison » dans le champ du handicap. Cet avertissement s’adresse tout particulièrement au lecteur de la bible, qui est toujours tenté de lire les récits de miracle de guérison de personnes que nous qualifierions aujourd’hui de « handicapées » d’une manière affirmative comme une simple affaire entre le « guérisseur », en l’occurrence souvent Jésus, et son interlocuteur « en situation de handicap » où celui-ci s’en sort à travers la rencontre avec le Christ par le simple fait d’une levée de ce qu’il était avant la « guérison » : guérison, suite à un acte de foi, par un changement du corps et de l’esprit du « handicapé ». Le handicap était donc son problème, pas le mien. Mais il se pourrait que le récit vise d’abord le lecteur et que les « démons » qui perturbent une « personne handicapée » soient les démons d’un environnement qui la mettent en situation de handicap. Ici, quand il s’agit de guérison, il se pourrait qu’il s’agisse d’un « miracle » où une personne mise en situation de handicap s’accepte telle qu’elle est et affronte et surmonte la mise en situation de handicap. Ainsi, fou comme il est et comme il le reste, le « fou de Gérasa » (Marc 5,-12), à travers la rencontre avec Jésus, sort de sa condition et affronte l’environnement, le village dont il sort et qui l’avait exclu. Fondamentalement c’est cela, la guérison d’une personne handicapée, devenir soi-même et ne plus se laisser handicaper, donc un combat social et politique, là où le regard portée sur la personne la handicape et la met en situation de handicap (lui impose des entraves à vivre sa vie). Il se pourrait même que souhaiter une telle guérison d’une personne dite handicapée soit une insulte, un affront à l’égard d’une personne telle qu’elle est. On se retrouve finalement dans le même combat que celui mené par les femmes contre le sexisme ou celui des noirs contre le racisme. Une personne trisomique est une personne trisomique ; basta. Prenez-la comme vous prenez n’importe qui d’autre, avec ses forces et ses faiblesses. Et ainsi vous faites des œuvres aussi grandes que celles accomplies par le Christ.

Ces considérations posent quelques enjeux théologiques fondamentaux. Que faire des récits de guérison, finalement de tous les récits de miracle, quand il n’y a pas guérison ni miracle ? L’enjeu est redoutable, il touche le centre de la foi chrétienne, la croix et la résurrection. Que faire de cette dernière, quand il n’y a rien à voir, juste un tombeau vide, tel que la bible nous le raconte, pas de Christ en gloire ?

Relire les miracles comme je viens de le faire, comme simple changement de perspective ? Ou, à tout prix, maintenir une vision supranaturelle et insister sur la possibilité que guérison et miracle au premier degré ne seraient pas à exclure et, de toute façon, évidentes pour Jésus lui-même. Croire en un Dieu qui changerait l’ordre de sa création, qui elle, en conséquence, ne serait pas « bonne » (Genèse 1) ?

Armin Kressmann 2011

 

Qui suis-je ? Idiot, fou ? Identité et états d’âme

12ème article de la série On m’appelle handicapé

Je suis handicapé mental, avec « double diagnostic » comme ils disent, pas seulement avec une déficience intellectuelle, mais aussi, comme beaucoup de mes camarades, avec des « troubles mentaux ». En bref, pour le commun des mortels, je ne suis pas seulement idiot, mais aussi fou. « Il a des troubles de comportement » disent-ils. Je ne parle pas, mais quand je me manifeste j’essaie de me dire et de dire ce que je veux dire. C’est clair pour moi, je le ressens, je tiens la chose, mais je ne peux pas la dire ou l’exprimer « convenablement ». Je suis d’une autre culture. Quand je parle, quand j’exprime mes émotions, mes joies et mes peines, mon bien-être et mes angoisses, c’est mon corps qui parle et qui se comporte tel qu’il se comporte. Je suis mon corps. Je ne le maîtrise peu, et parfois pas du tout. Comment dire sa colère, ses peurs ou sa tristesse quand on ne peut pas les dire ? « C’est dur parfois, parce que les gens ne comprennent pas », disait un collègue lors d’un atelier auquel je participe parfois. Peu nombreux sont ceux qui comprennent mon langage.

 Quel est mon état d’âme ? Comment vis-je ce que je vis ?

 Mes « troubles de comportement » troublent, pas seulement mes accompagnants, mais aussi mes camarades, c’est sûr. Alors je reçois des médicaments, antiépileptiques, anxiolytiques, antidépresseurs, neuroleptiques, tout ce qui est censé éviter des crises et stabiliser mon humeur, me rendre plus calme et serein, me contenir, ce qu’ils font aussi. Mais avec ma manière d’être au monde comme « handicapé mental » et ma manière de percevoir ce monde, cela donne un mélange qui fait que je plane, que la vie passe devant moi, et derrière moi, pardessus, à travers moi, sans que je puisse prendre d’initiatives propres. Elle m’emporte, je flotte, je suis, sans savoir qui je suis, ni quoi, ni où, ni comment. Je suis. C’est parfois agréable, parfois désagréable. Quand c’est bien je me sens bien, comme vous après un bon repas, sur la plage au soleil, après deux ou trois verres de rouge, – et un pastis à l’apéritif, comme disait un psychiatre[1] -, lors de la sieste, entre le réveil et le sommeil, ni dans l’un, ni dans l’autre, mais entre deux. La vie passe, je m’en aperçois, mais je ne la saisis pas, je ne la discerne pas. Quand c’est désagréable, c’est aussi un entre deux, inquiétant sans que je puisse dire pourquoi. Je suis alors vigilant, parce qu’on ne sait jamais, sur le qui-vive. Dans les deux cas je ne pense à rien, le regard fixe, sans rien voir, sans rien entendre, ou tout, sans discerner ce que je vois et j’entends. Tout est en tout et ne rien existe. Réveillé je suis inconscient.

 Puis, soudain, dans ce brouillard mal défini, une chose qui sort et s’impose à moi, qui m’envahit ! Un bruit, un son, une personne, une émotion, une lumière, un objet, une parole, un souvenir, un mouvement ou un geste, quelque chose qui remonte en moi, quelque chose qui m’arrive du dehors. Un bond, un saut, un cri, c’est mon corps qui réagit, qui se rebiffe et qui se défend, contre je ne sais pas quoi. Je sursaute : « troubles d’envahissement » disent-ils, et si c’est une personne qui se trouve devant moi, qui fait ob-stacle, je lui tombe dessus. « Il est agressif ». Agressif suis-je quand je me défend contre ce qui m’agresse ?

 Qui vive dans un pastis de vie ?

Armin Kressmann 2011, On m’appelle handicapé 12 


 

[1] Georges Saulus, lors d’une formation pour intervenants et accompagnants

« Mais quoi ? ce sont des fous … » … « sed amentes sunt isti » … (Descartes)

« Mais quoi ? ce sont des fous … » … « sed amentes sunt isti » …

Cette phrase est de René Descartes, tirée de ses Méditations, publiées à Paris en 1641 en latin, et en 1647 en français, sous le titre :

« Les Méditations métaphysiques de René Descartes touchant la première philosophie, dans lesquelles l’existence de Dieu et la distinction réelle entre l’âme et le corps de l’homme sont démontrées. »[1]

Pas seulement l’œuvre dans son ensemble, mais aussi la petite phrase a fait histoire ; elle a provoqué, plus que trois cents ans plus tard, dans les années soixante-septante du siècle passé, ce qu’on appelle « La querelle sur la folie »[2], dispute vive entre Michel Foucault et Jacques Derrida. Dans le petit passage que Descartes avait consacré à la folie, Foucault voyait un tournant historique dans la conception et dans la prise en charge de la folie : désormais, à partir de Descartes, la folie était exclue de la raison ce qui, selon Foucault, était le début de son enfermement, de tout ce qu’il dénonce dans « L’histoire de la folie à l’âge classique »[3].

La folie est-ce raison ou déraison ?

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L’Église du fou, un miracle fou – Évangile selon Marc 5,1-20

ARCABAS, Le possédé de Gérasa, Saint Hugues de Chartreuse

Saint Hugues de Chartreuse

Dans le cadre de mes réflexions sur les miracles voici le résultat provisoire d’un travail exégétique sur la « Guérison d’un démoniaque dans la Décapole » (TOB, Traduction Œcuménique de la Bible), récit qui se trouve dans l’évangile selon Marc, au chapitre 5, versets 1 à 20 :

Dossier technique : éléments exégétiques de Marc 5,1-20

-          Jésus en pays étranger, païen, à la rencontre de la folie et de tout ce qui, – pour les « juifs », « le peuple », « l’Église de l’époque » -, est considéré comme menace et impureté :

  • Au-delà de la mer, donc du chaos (voir ce qui précède, l’apaisement de le tempête) et de l’abîme
  • L’étranger
  • Le paganisme
  • La maladie et la folie
  • La mort, le tombeau

Dans quelle mesure est-ce la réalité d’une société, Églises constituées incluses, qui met ses « fous » en institution, « hors peuple », hors société ?

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