Limites – Passer, limiter, être en situation de handicap

Toute limite est floue, aucune n’est nette.

Peut-être se laisse dire ce qu’est d’un côté et ce qu’est de l’autre, mais la limite, la frontière elle-même, étant entre les deux, est l’un et l’autre, ou, ni l’un, ni l’autre. Comme dans un nuage : on ne sait pas où il commence ni où il finit.

Limite est définition, limite est institution. Et dé-finir est inclure et exclure, nécessaire, mais trompeur, parfois juste, parfois faux. Aucune dé-finition ne dit ce qu’est ce qui est dé-finit. Ce qu’est est ce qu’il est, le dé-finir est le réduire aux fins et confins qu’on met pour le com-prendre. Mais ce qui est nuage ne se laisse prendre.

Nous sommes entre.

La vie est entre, c’est parce qu’elle est entre qu’elle est vie. On appelle cela systèmes ouverts ; ce qui est ouvert n’est pas fermé, peut-être limité, mais sans limite. Sa limite est une dé-finition.

« Ich bin Du und Du bist Ich ».

Devenir soi-même est se dé-finir.

Eduquer pour exister. Faire sortir de l’indifférence. Rendre auto-nome, faire de sorte que l’autre sache se limiter soi-même, se dé-finir. Je suis. Tu es.

Et quand il est limité, mis en situation de handicap, cet autre, devant l’ob-stacle, l’insurmontable ? Entre « éduquer », – de l’ordre de la différence -, et « empâtir », – de l’ordre de l’altérité. Une fois « ex », une fois « en », qu’il sorte, lui, quand il peut, que j’entre, moi, quand il ne peut pas sortir.

Soins palliatifs égal « empathiser », ou « empâtir », éprouver de l’empathie et traduire l’éprouvé en action, même si celle-ci est une passivité choisie (« Gelassenheit », sérénité).

Capabilité égale éduquer, vulnérabilité égale soigner, prendre soin.

Prendre soin, prendre en charge : « Ich bin Du »

Rendre auto-nome, se dé-finir : « Du bist Ich »

Nous passons de l’un à l’autre ; eux sont entre deux, « limités ».

« Entre », sur le seuil, cet espace qu’est la limite : « liminalité ».

Et maintenant je comprends pourquoi on les exclue souvent des rites ; on ne veut pas, on pense de ne pas pouvoir les passer de l’un à l’autre, même pas symboliquement.

Armin Kressmann 2011

Une spiritualité bonne et bienveillante – Prolongement

De multiples discussions m’amènent à compléter ce que j’ai écrit sur une spiritualité bonne et bienveillante. Je remercie mes interlocuteurs qui m’ont permis d’avancer dans mes réflexions.

Une spiritualité bonne et bienveillante :

-         rappelle la dignité humaine, l’être humain en tant que personne unique, et cela d’une manière inconditionnelle, au-delà de tous les problèmes « que celle-ci pose ou qui se posent avec elle »

-         accueille ainsi autrui dans son altérité et dans sa différence, le rejoint là où il est et répond à ses besoins

-         se centre avec empathie sur et se soucie de l’être humain dans toute sa vulnérabilité

-         mais compte aussi sur ses ressources intérieures et ses capacités propres, cherche sa guérison et le dépassement des ses souffrances

-         libère donc l’individu et cherche son bien ; elle respecte son autodétermination

-         est sensible à la souffrance, au mal et aux injustices, aux scandales que ceux-ci comportent ; elle les dénonce

-         défend donc des valeurs, une éthique, et donne en conséquence des orientations

-         rassure là où il faut rassurer et met en doute quand doute s’impose, sans alimenter ni les angoisses ni les troubles

-         ne lâche jamais l’espérance, cherche et défend fondamentalement une perspective de vie, se tourne donc vers une réalité ultime et le sens de la vie ; elle les nomme

-         elle dépasse la culpabilité, même quand faute il y a ; elle assume sa faute là où elle-même se rend coupable

-         s’inscrit dans une communauté avec une histoire de vie et des personnes de références

-         cherche un positionnement, une attitude

  • d’honnêteté et d’humilité
  • de confiance
  • de fidélité raisonnable
  • de liberté d’esprit, de questionnement et de recherche
  • de joie et d’espérance face aux incertitudes de la vie

-         s’étonne face à la vie, les surprises qu’elle nous réserve et se laisse toucher par celles-ci

-         répond à l’interrogation par rapport à la mort, tout en étant discrète par rapport à l’au-delà

-         est ouverte aux autres spiritualités et respectueuse à leur égard ; elle cherche le dialogue, sans estomper les différences

-         ne se réduit pas à l’inexplicable, le sentimental et l’irrationnel ; elle prend au sérieux l’entendement, la raison, la compréhension, la sagesse et cherche le dialogue avec la science ; elle accompagne les autres réalités sans se confondre avec elles

-         connaît ses limites, ne se confond pas avec l’absolu et sait prendre avec humour du recul par rapport à elle-même ; elle ne se substitue pas aux autres sphères, le politique, le juridique, l’économique, le scientifique, le médical, etc., mais se permet à les interpeller quand cela lui semble nécessaire et éthiquement incontournable et inévitable

Armin Kressmann 2011

Charly, folie et institution

Institution et folie sont fondamentalement incompatibles. Elles sont de catégories différentes.

A la folie correspond communauté, à l’institution la raison.

Pour la folie institution est enfermement.

Pour l’institution folie est éclatement, donc chaos.

Institution vise le même, la folie l’autre.

Pour l’institution l’autre n’existe pas, et celui qui est différent est exclu.

Pour la communauté l’autre est constitutif.


Institutions sociales : mission et organsiation

Dans le débat sur la relation entre la mission et l’organisation des institutions sociales, et suite à mon article sur « Le management de qualité et le concept d’accompagnement », j’ai dû clarifier comment je conçois l’articulation entre mission et organisation, ainsi que ce qui donne sens à l’institution :

Dialectique entre organisation et mission, donc éthique (que faire ?), il y a et devrait toujours y avoir, je consens.

Mais, deux remarques fondamentales :

1. Les deux, organisation et mission, ne sont pas du même ordre : l’organisation, donc le management de qualité, est censé donner le cadre dans lequel l’éthique, – comment vivre ensemble ? -, devrait se déployer. L’organisation, – c’est le fondement d’une pensée libérale (libérale dans le sens philosophique et éthique, et non pas tout de suite politique ou économique) -, ne devrait pas dé-finir le vivre ensemble, seulement créer les meilleures conditions pour que cette vie s’épanouisse et cadrer les débordements de vie qui mettent en danger la vie elle-même.

Je constate cependant, en ce qui concerne les institutions sociales, que les contraintes organisationnelles sont telles qu’elles définissent, a priori déjà, une large part de la vie des résidents et de notre manière de faire, imposent donc implicitement du sens sans que ni résidents, ni collaborateurs n’aient pu s’y prononcer. La liberté des résidents, même celle dont ils pourraient jouir dans leur situation de handicap, est fortement restreinte, au-delà de ce que je considère comme indispensable.

2. Par rapport à la quête de sens : ce n’est pas l’organisation qui fait sens ; en principe, elle devrait être neutre (Wittgenstein dirait peut-être même qu’elle est non-sens, tout en étant indispensable ; le théologien que je suis parlerait de deuxième usage de la loi). Le sens est donné et surgit dans le vivre ensemble ; une culture ne s’impose pas, elle se développe. Je l’ai exprimé, parce que l’éthique veut être plus concrète, par le terme du Bien (ou de l’Être). Quel est le Bien dont il s’agit quand nous parlons « d’amélioration » ? Le risque que je relève est que l’organisation, par des mécanismes innés à ce qu’est institutionnel (donc de l’ordre de la norme), se rende autonome (et pas seulement se fige) et cherche un bon fonctionnement, efficace et économique, sans se préoccuper d’un sens plus profond, confonde donc le bien-être avec un bon fonctionnement.

En conclusion : dans le doute, et doute il y a dans la réalité, c’est la mission qui devrait primer sur l’organisation, l’éthique sur la dogmatique (théologiquement la dogmatique n’est pas finalité, mais renvoie à une altérité qui nous échappera toujours, altérité d’ailleurs qu’incarnent les résidents mentalement handicapés comme peu d’autres ; avec eux, nous sommes en conséquence dans un régime de don, de dépendance, de réceptivité et de grâce, et non pas de maîtrise, de performance et de contrôle ; aussi, la mission pointe l’altérité, là où l’institution renvoie à la mêmeté et la différence au sein de la mêmeté).

Armin Kressmann 2011


Institution et folie, pour Charly une contradiction

Fondamentalement, institution et folie sont incompatibles.

A la folie correspond la communauté, à l’institution la raison.

Pour la folie, l’institution veut dire cadrage, contention et enfermement.

Pour l’institution, la folie est chaos, éclatement, morcellement.

Pour la raison la folie est folie. Pour la folie la raison est aussi folie, juste une autre folie. La raison ne peut jamais donner raison à la folie. Le raison supprime la folie, et là où elle ne peut pas la supprimer, elle l’opprime ; ou elle l’exclue. Là où la folie a raison, pour la raison elle est déraison. La raison a toujours raison, même là où elle a tort. Folie et raison ne se connaissent pas ; elles ne se reconnaissent donc pas non plus.

Institution est de l’ordre du même, la folie de l’ordre de l’autre.

Pour l’institution il n’y pas d’autre, et celui qui est différent est exclu.

Pour être reconnue, la folie a besoin de communauté. Reconnaître et respecter la folie de l’autre est la raison de la communauté, sa raison d’être. Vivre ensemble, malgré nos folies.