L’assistance au suicide et les différentes grammaires éthiques : résumé

Devant la diversité des grammaires éthiques et leurs réponses données à une problématique éthique, nous sommes dans la difficulté du choix de la « bonne » grammaire, de la grammaire appropriée à une problématique spécifique. Cette question est importante pour éviter que le choix se fasse en fonction de convictions et de décisions prises d’avance, seulement pour justifier a posteriori une position déjà prise d’entrée. Nous nous retrouverions dans un cercle d’argumentation qui ne ferait rien d’autre que « faire semblant », rien d’autre que donner une « touche sérieuse et scientifique » à des préjugés et des préjugements, c’est-à-dire des a priori. La question en elle-même est d’ordre éthique ; il s’agit en fait d’une question méta-éthique.

Grammaires éthiques et assistance au suicide

En résumé, je pense que des considérations utilitaristes et des éthiques de valeurs et de vertus devraient jouer un rôle plus prépondérant dans l’espace privé, des éthiques de responsabilité et de devoir dans l’espace public. Enfin, les éthiques discursives (procéduralisme) s’offrent pour parvenir à des accords dans les espaces respectives et pour construire des ponts entre ceux-ci.

Armin Kressmann 2004

« L’assistance au suicide 13 : le procéduralisme

L’assistance au suicide et le procéduralisme (éthique du dialogue)

Le procéduralisme ne se prononce pas sur la validité des normes, mais sur la manière d’amener les arguments pour ou contre elles. Devant la pluralité des opinions, il mise sur la capacité de communication humaine en vue d’une intercompréhension. Il compte non pas sur une rationalité instrumentale, mais communicationnelle. Moralement juste est ce qui pourrait aboutir en un commun accord dans une procédure de communication juste, c’est-à-dire, devant la pluralité des positions, dans une procédure démocratique[1]. La norme ou le devoir (« déontologique ») concerne la manière de traiter les conflits éthiques et d’arriver à un accord.

Sur cette base, la question du suicide et de l’assistance au suicide qui nous préoccupe n’a pas de réponse simple et déductible (d’un but visée, d’une valeur défendue, d’une vertu à atteindre ou d’une norme ou d’une loi à respecter). Les personnes concernées ne peuvent que confronter leurs arguments et leurs préférences éthiques divers, et cela dans un cadre qui garantit l’expression de la parole de chacun, chacune aussi libre que possible.

En conséquence, le résultat de la confrontation sera ouvert. En dernière instance le patient, s’il en est capable, décidera par rapport à la question de mettre un terme à sa vie, son environnement, – famille, institution, hôpital, médecins, associations comme EXIT, etc. -, par rapport à la question de l’assistance. Au-delà du cas particulier, le débat sera mené au sein du « public », c’est-à-dire de tous ceux et celles qui sont ou qui se sentent directement ou indirectement concernés par les problèmes, débat nourri par une « enquête » publique[2], dans laquelle se succèdent hypothèses de travail, expériences, théories et révision de l’ensemble, à l’image d’une expérimentation scientifique. Ainsi, politique et éthique se confondent. Dans un tel processus les conceptions sur des questions comme le suicide et l’assistance au suicide évoluent et peuvent changer avec le temps. Ce qui compte, c’est le débat mené dans les règles de l’art (« Streitkultur »).

C’est sous ce chapitre du procéduralisme que je classe les commissions et les comités d’éthique, lieux intermédiaires entre personnes directement touchées et le public, où ce même public est représenté, – « experts » et « laïcs » -, pour approfondir les enjeux posés par une problématique d’ordre éthique en vue de décisions et de choix à prendre et à faire dans les instances compétentes. Pour moi, ces lieux ne sont pas décisionnels ; ils préparent les dossiers pour les choix éthiques particuliers d’un côté, les décisions politiques pour la législation et la jurisprudence de l’autre côté.

Armin Kressmann 2004

« L’assistance au sucicide 12 : l’éthique des devoirs (déontologique)

L’assistance au suicide 14 : résumé des différentes grammaires éthiques »


[1] cf. p.ex. John Dewey, Le Public et ses problèmes, Farrago 2003 ; Jürgen Habermas, Moralbewusstsein und kommunikatives Handeln, Frankfurt 1983 ; Erläuterungen zur Diskursethik, Frankfurt 1991

[2] cf. note précédente

L’assistance au suicide et l’éthique des devoirs (déontologique

Le représentant classique d’une éthique philosophique du devoir est Immanuel Kant[1]. C’est dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs »[2] qu’il développe ses idées. Il formule sa norme (donnée « de l’extérieur » ou « d’en haut » [3]), LA norme, comme un impératif appelé catégorique, qu’il donne sous trois formes :

« Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. »[4]

ou « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en LOI UNIVERSELLE DE LA NATURE. »[5]

ou encore « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »[6]

« Loi universelle de la nature », « dans ta personne que dans la personne de tout autre », se tuer ne peut être une option ; l’impératif catégorique de Kant interdit le suicide et, a fortiori, l’assistance au suicide. Nous ne pouvons pas vouloir que se suicider devant les résistances et les difficultés de la réalité devienne une loi universelle. En plus, d’en invoquer la liberté et l’autonomie, le droit à l’autodétermination, est un mauvais argument, parce que, comme je le disais dans la première partie, la suppression du sujet de l’autonomie anéantit cette même autonomie. Si nous voulons défendre la liberté du sujet, nous ne pouvons opter pour la suppression du sujet. Un sujet qui se veut autonome perd son autonomie à travers la volonté de se supprimer à cause d’une hétéronomie provoquée par la souffrance et la dépendance. C’est rude, mais c’est comme ça !

Kant lui-même se prononce contre le suicide comme « violation du devoir envers soi »[7] ; il dit :

« … une nature dont ce serait la loi de détruire la vie même … serait en contradiction avec elle-même, et ainsi ne subsisterait plus comme nature … »[8]

et par rapport à la troisième formulation de l’impératif catégorique :

« Si, pour échapper à une situation pénible, il se détruit lui-même, il se sert d’une personne, uniquement comme d’un moyen destiné à maintenir une situation supportable jusqu’à la fin de la vie. … Ainsi je ne puis disposer en rien de l’homme en ma personne, soit pour le mutiler, soit pour le corrompre, soit pour le tuer. »[9]

Il va sans discussion qu’une éthique du devoir peut être pervertie et tournée dans son contraire, comme c’était notamment le cas sous le National-socialisme. Je ne me prononce pas non plus sur des cultures différentes de la nôtre (le Japon p.ex.) où le suicide peut avoir un autre statut. Il serait seulement à vérifier si, dans ces cas-là, il s’agit toujours d’une éthique du devoir ou plutôt d’un objectivisme, d’un communautarisme ou d’une éthique des vertus.

Armin Kressmann 2010

« L’assistance au suicide 11 : le communautarisme

L’assistance au suicide 13 : le procéduralisme (éthique du dialogue) »


[1] Ne parlons pas de la bible ou de la loi divine qui, à partir du principe de l’appartenance de la vie à Dieu et du Décalogue (p.ex. Exode 20), interdit le suicide et a fortiori l’assistance au suicide. Pourtant, il vaudrait peut-être la peine de reprendre certains textes des évangiles, notamment des rencontres qui témoignent d’une approche éthique plus fine de la part de Jésus avec ses interlocuteurs. S’y trouvent des combinaisons de différentes « grammaires éthiques » (p. ex. Nicodème – la Samaritaine, Jean 3 et 4, ou l’homme riche, Luc 18, ou encore la femme adultère, Jean 8). Jésus, me semble-t-il, a une approche différenciée faisant une distinction entre ce que la tradition a appelé la Loi et l’Evangile. Voir aussi la question du Shabat, p.ex. Matthieu 12

 

[2] J’utilise l’édition Librairie philosophique J. Vrin, Paris 1997 et en allemand « Grundlegung zur Metaphysik der Sitten », Reclam, Suttgart 2002

[3] Avec les mots de Kant, phrase finale des Fondements, p. 149 :

« Nous ne comprenons pas sans doute la nécessité pratique inconditionnée de l’impératif moral, mais nous comprenons du moins son incompréhensibilité, et c’est là tout ce qu’on peut exiger raisonnablement d’une philosophie qui s’efforce d’atteindre dans les principes aux limites de la raison humaine. »

[4] p. 94

[5] p. 95

[6] p. 105

[7] p. 96

[8] p. 96

[9] p. 106

Les fondements multiples de la (bio)éthique

La bioéthique utilise-t-elle l’autonomie morale au sens de Kant ?

N’est-ce pas plutôt l’autonomie politique dans la conception de Locke ou de Mill[1] ?

Déjà H. Doucet se pose la question dans son livre « Au pays de la bioéthique » [2] :

« Lorsque l’on cherche à approfondir le sens du concept, une première question surgit : à quelle école de pensée, le concept d’autonomie utilisé en bioéthique appartient-il ? Appartient-il à l’école kantienne, comme beaucoup d’auteurs et de manuels semblent l’insinuer, ou à la philosophie de Mill en raison de la place que ce philosophe donne aux choix individuels ? … »

Malgré les différences considérables entre ces deux philosophes que sont Kant et Mill, ces derniers sont habités par une préoccupation commune : secouer le joug des autorités et des institutions qui exercent leur contrôle sur les individus en raison du fait que ces derniers possèdent une valeur indépendante des sociétés dans lesquelles ils vivent, des cultures qui les ont vu naître et évidemment des circonstances. …

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De Kant à Rawls, puis à Walzer : libéralismes et communautarismes

Avec Kant, la grande voie du principe d’autonomie à l’intérieur d’une éthique déontologique[1] a été philosophiquement ouverte.[2] En principe, l’homme est sa propre mesure et décide et agit selon les maximes qu’il a établit et qu’il respecte lui-même, et cela d’une manière absolue. Nous sommes dans une logique libérale et immanente.

Celle-ci a été reprise et développée, au 20ème siècle notamment par John Rawls[3]. Dans la suite de la philosophie politique de ce dernier, d’autres courants de pensée s’inscrivent, certains comme prolongement (« libéralismes égalitaires »), d’autres d’une manière critique. J’en mentionne le libéralisme « libéraliste » (« libertarianism »), une sorte de néo-libéralisme basé sur les droits individuels de liberté et de propriété qui ne considère comme juste que les rapports du type contractuel entre propriétaires (« Proprety-rigths-Absolutismus » à ramener à Locke)[4]. C’est à ce courant qu’on pense en général quand on parle de libéralisme d’une manière critique (ou enthousiaste !) dans nos contrées[5], le libéralisme économique. En médecine, il se manifeste en bioéthique plus particulièrement aux Etats-Unis, avec les risques qu’on connaît[6].

L’autre courant critique est le « communautarisme », dont  certains détenteurs rejettent carrément l’universalisme des droits de l’homme et mettent en avant des valeurs propres à une collectivité ou une communauté.

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