Respirer contre toute respiration

10ème article de la série On m’appelle handicapé

J’ai parlé de Dieu, d’une réalité devant laquelle nos différences deviennent négligeables. Ce serait déjà raison suffisante pour garder la foi. Tous égaux, enfin, parce que l’autre égalité, celle des Droits de l’Homme, au fond ne concerne que les citoyens, justifie ainsi sa propre transgression et, comme conséquence, l’exclusion[1] de personnes comme moi de certains des droits proclamés. Moi, je ne suis pas citoyen, je suis interdit, étranger dans mon propre pays. L’égalité de tous, au-delà de la capacité de raisonnement, est peut-être ce qui fait aussi renier Dieu, par peur que, devant une instance absolue, les différences s’estompent ; c’est donc une question de pouvoir. Qui aimerait être comme moi, impuissant ? A l’opposé l’autre dérive : se faire Dieu, encore une fois pour exercer du pouvoir.

Laïcité radicale ou exclusive et fanatisme religieux se rejoindraient alors ?

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Handicap lourd, situations extrêmes

Les situations extrêmes, – et avec le handicap lourd elles font irruption dans l’intimité de la famille -, font éclater, comme le mot le dit[1], le vivre ensemble, les systèmes des valeurs, les institutions, les compréhensions quelles qu’elles soient.

« La première peur est une gêne, une sorte de pénibilité qui nous est imposée par l’être qui n’est plus dans nos normes habituelles. Cette première peur se fait vite plus accentuée quand nous affrontons les transformations qui suivent son accueil : notre vie éclate, nos projet s’effondrent ; et au-delà de nous, individus, les différentes organisations sociales apparaissent rigides, fermées, hostiles : il faudrait les faire voler en morceaux. En nous, ou autour de nous, l’avènement d’un ‘handicap’ constitue une désorganisation à la fois concrète et sociale. Mais de là nous apercevons une autre désorganisation, bien davantage profonde et douloureuse : celle de nos compréhensions acquises, celle de nos ‘valeurs’ établies. » (Henri-Jacques Stiker ; Corps infirmes et sociétés ; Essais d’anthropologie historique ; Dunod, Paris 2005, p. 3)

Les situations extrêmes font fondre l’épaisseur et l’étendu du temps et de l’espace qui nous permettent de prendre de la distance face à l’inexorable, de re-culer, de ré-fléchir et de re-spirer. Elles aspirent tout, elles rapprochent ce qui, pour survivre et bien vivre, est d’habitude éloigné, séparé, espacé : la vie et la mort, le bien et le mal, le corps et l’âme, même Dieu et Satan comme le livre de Job l’illustre.

« Il y a un temps pour tout », dit Qohélet (Bible ; Premier Testament ; Qohélet, chapitre 3, verset 1).

Dans les situations extrêmes, il n’y a plus de temps pour tout, le temps est suspendu, fondu.

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