Institutions sociales : mission et organsiation

Dans le débat sur la relation entre la mission et l’organisation des institutions sociales, et suite à mon article sur « Le management de qualité et le concept d’accompagnement », j’ai dû clarifier comment je conçois l’articulation entre mission et organisation, ainsi que ce qui donne sens à l’institution :

Dialectique entre organisation et mission, donc éthique (que faire ?), il y a et devrait toujours y avoir, je consens.

Mais, deux remarques fondamentales :

1. Les deux, organisation et mission, ne sont pas du même ordre : l’organisation, donc le management de qualité, est censé donner le cadre dans lequel l’éthique, – comment vivre ensemble ? -, devrait se déployer. L’organisation, – c’est le fondement d’une pensée libérale (libérale dans le sens philosophique et éthique, et non pas tout de suite politique ou économique) -, ne devrait pas dé-finir le vivre ensemble, seulement créer les meilleures conditions pour que cette vie s’épanouisse et cadrer les débordements de vie qui mettent en danger la vie elle-même.

Je constate cependant, en ce qui concerne les institutions sociales, que les contraintes organisationnelles sont telles qu’elles définissent, a priori déjà, une large part de la vie des résidents et de notre manière de faire, imposent donc implicitement du sens sans que ni résidents, ni collaborateurs n’aient pu s’y prononcer. La liberté des résidents, même celle dont ils pourraient jouir dans leur situation de handicap, est fortement restreinte, au-delà de ce que je considère comme indispensable.

2. Par rapport à la quête de sens : ce n’est pas l’organisation qui fait sens ; en principe, elle devrait être neutre (Wittgenstein dirait peut-être même qu’elle est non-sens, tout en étant indispensable ; le théologien que je suis parlerait de deuxième usage de la loi). Le sens est donné et surgit dans le vivre ensemble ; une culture ne s’impose pas, elle se développe. Je l’ai exprimé, parce que l’éthique veut être plus concrète, par le terme du Bien (ou de l’Être). Quel est le Bien dont il s’agit quand nous parlons « d’amélioration » ? Le risque que je relève est que l’organisation, par des mécanismes innés à ce qu’est institutionnel (donc de l’ordre de la norme), se rende autonome (et pas seulement se fige) et cherche un bon fonctionnement, efficace et économique, sans se préoccuper d’un sens plus profond, confonde donc le bien-être avec un bon fonctionnement.

En conclusion : dans le doute, et doute il y a dans la réalité, c’est la mission qui devrait primer sur l’organisation, l’éthique sur la dogmatique (théologiquement la dogmatique n’est pas finalité, mais renvoie à une altérité qui nous échappera toujours, altérité d’ailleurs qu’incarnent les résidents mentalement handicapés comme peu d’autres ; avec eux, nous sommes en conséquence dans un régime de don, de dépendance, de réceptivité et de grâce, et non pas de maîtrise, de performance et de contrôle ; aussi, la mission pointe l’altérité, là où l’institution renvoie à la mêmeté et la différence au sein de la mêmeté).

Armin Kressmann 2011


Institutions sociales : « Management de qualité » et « Concept d’accompagnement »

Suite à une formation sur le « management de qualité » je me suis penché sur la question :

Comment s’articule tout ce qui est « qualité », l’organisation d’une institution selon la formatrice, ses processus et ses procédures, avec le « concept d’accompagnement » ? Des deux, qu’est-ce qui dicte l’action auprès des résidents ?

Tout le monde me dira : c’est évident, auprès du résident, c’est le concept qui prime.

Mais en réalité, ce n’est pas si simple.

Que distingue la « qualité » du « concept » ?

Dans la tradition, la première s’appelle « dogmatique », l’enseignement, les doctrines, le deuxième « éthique » ou « morale », l’art de diriger l’action.

La relation des deux peut prendre plusieurs formes :

1. L’éthique est l’application de la dogmatique, la dogmatique est le fondement de l’éthique.
2. L’éthique est une partie de la dogmatique.
3. L’éthique remplace la dogmatique.
4. L’éthique comme critique de la dogmatique.
5. La dogmatique comme éthique.

Dogmatique ou éthique, laquelle des deux est la discipline fondatrice, et vers quoi tendent-elles ? Quand on parle, comme dans le management de qualité, d’amélioration, de progression et de plus-value, qu’est le « bien » auquel celles-ci aspirent ? Le « bien » ou le « juste » comme finalité ? Quel est le sens de notre action, sa motivation, sa raison d’être et son orientation ? Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons et non pas autre chose ? Ou rien ? Et quel est le texte fondateur de l’ensemble ? La charte de l’institution, tel que prétendu ?

Aussi longtemps que ces questions n’ont pas été clarifiées au sein d’une institution, ce sera toujours la dogmatique, donc le management de qualité, qui l’emportera sur l’éthique, c’est-à-dire l’organisation sur la réflexion qui devrait accompagner l’action (fléchir et réfléchir, donc une pratique réflexive).

En conséquence : étant acteurs institutionnels, nous sommes toujours exposés au risque de confondre le bien, ce qui est bien pour les résidents (la mission), avec le bon fonctionnement de l’institution.

Armin Kressmann 2011


Handicap mental : anges ou démons ?

8ème article de la série On m’appelle handicapé

Nous les « fous », parce que fous, sommes rapprochés au meilleur comme au pire, anges ou démons disais-je. Et ceux et celles qui nous accompagnement, nos parents, nos familles, éducateurs, thérapeutes, soignants, tous, même les lieux qui nous accueillent le sont avec nous.

« C’est merveilleux ce que vous faites, je ne pourrais jamais le faire », ne l’avez-vous jamais dit à un parent ou une connaissance travaillant dans le milieu qui est le nôtre ? Comme si les parentes pouvaient choisir. N’est-ce pas une manière pour leur dire : « Laissez-moi tranquille avec vos histoires, j’ai déjà assez de problèmes avec moi-même. ».

Continue reading

Kant et l’autonomie

Immanuel Kant pense l’autonomie à partir de la volonté. Pour lui, cette dernière est le moteur pour toute la morale, ou l’éthique. Se pose la question, si, comment et dans quel sens la volonté va se réaliser et nous faire agir. Un bon vouloir, c’est le bien absolu, le noyau, ce qui est de plus précieux dans l’être humain et dans son agir. Il est bien, indépendamment de son efficacité ou de sa capacité de se réaliser et des résultats qu’il produit.

Pour orienter l’action dans le bon sens, Kant dirait que la nature a complété la volonté par la raison. C’est la raison qui discerne ce qu’il faut faire ou ne pas faire. C’est la raison qui se donne les devises d’action, les maximes, selon les lois que le sujet reconnaît comme bonnes et justes. Son agir a une valeur morale, s’il suit la loi, et s’il le fait, il agit par devoir. Un devoir est un agir par respect de la loi. Moral est l’agir par devoir, mais par un devoir assumé librement. Pour cela, il faut la raison, qui dirige la volonté, et pour que celle-ci se réalise, devienne opérationnelle, puisse être cause d’action, c’est-à-dire causalité, elle a besoin de liberté. La liberté, comme idée, indépendante du monde sensible, est la caractéristique de cette causalité.

Ce qui se passe se passe par des lois. Une loi est un principe objectif, une règle dans la déontologie, l’art professionnel (les règles de l’art), un conseil dans la vie pratique et une loi ou plutôt une recommandation (ein « Gebot ») dans la morale, par rapport à une action libre. La formule d’une recommandation est un impératif, qui s’exprime par « tu devrais » (« sollen »). Ce sont les impératifs qui disent ce que tu devrais faire et ce que tu devrais laisser.

Le fil conducteur de toute action qui se veut morale est de se soumettre autant à sa propre loi et légalisation qu’à la loi et la législation universelles. C’est ça, l’autonomie de la volonté :

« Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. »[1]

« Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée en une LOI UNIVERSELLE DE LA NATURE. »[2]

C’est ça, l’impératif catégorique.

Armin Kressmann, mémoire en éthique, 2005


[1] E. Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, Vrin Paris 1997, p. 94

[2] p. 95

Kant et le handicap : « Fondements de la métaphysique des mœurs », « Übergang von der gemeinen sittlichen Vernunfterkenntnis zur philosophischen »

« Grundlegung zur Metaphysik der Sitten »[1]

Erster Abschnitt

Übergang von der gemeinen sittlichen Vernunfterkenntnis zur philosophischen

„Es ist überall nichts in der Welt, …, was ohne Einschränkung für gut könnte gehalten werden, als allein ein GUTER WILLE.“ p. 28

Le bien, ce qui est bon, sans restriction, c’est la bonne volonté (je reprends le texte avec mes mots, sans consulter en principe la traduction française « officielle »).

Constatons tout de suite que celle-ci est indépendante du niveau intellectuel. On peut la trouver chez tout le monde.

Aussi, me semble-t-il, Kant fait le pont entre le bien et, on verra par la suite, la justice. Y a-t-il ici déjà le lien entre les deux principes qui nous préoccupent, l’autonomie et la bienfaisance ?

Continue reading