La finalité de l’accompagnement spirituel : suis-je quelqu’un même si je ne suis personne ?

L’image que nous avons et que nous nous faisons de l’autre détermine la perception qu’il a de lui-même. Dans l’autre sens, le regard que porte autrui sur nous, nous marque et agit sur l’image que nous avons de nous-même. Axel Honneth parle de « Lutte pour la reconnaissance ».

Chacune des quatre dimensions telles que je les ai développées participe à la constitution et à la construction de la vision que nous avons de nous-même, de la confiance de soi, du respect de soi et de l’estime de soi, pour parler avec Honneth. Et pour chacune des quatre dimensions, j’attribue cet aspect-là de la personne humaine à ce qu’on pourrait appeler son être spirituel[1] : les « répercussions spirituelles » de  ce qui se passe au niveau de mon intégrité physique et psychique, de l’interaction avec les autres, de ma place dans la société et de la perception que j’ai de celle-ci, ainsi que de ce que je pense et que je crois de moi-même au-delà et indépendamment du pur physique, psychique et social.

Cependant, suis-je encore quelqu’un quand mon corps me lâche, quand je me déprécie et quand je me sens inutile et superflu ?

C’est ici que la finalité de l’accompagnement spirituel se révèle.

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Handicap lourd, situations extrêmes

Les situations extrêmes, – et avec le handicap lourd elles font irruption dans l’intimité de la famille -, font éclater, comme le mot le dit[1], le vivre ensemble, les systèmes des valeurs, les institutions, les compréhensions quelles qu’elles soient.

« La première peur est une gêne, une sorte de pénibilité qui nous est imposée par l’être qui n’est plus dans nos normes habituelles. Cette première peur se fait vite plus accentuée quand nous affrontons les transformations qui suivent son accueil : notre vie éclate, nos projet s’effondrent ; et au-delà de nous, individus, les différentes organisations sociales apparaissent rigides, fermées, hostiles : il faudrait les faire voler en morceaux. En nous, ou autour de nous, l’avènement d’un ‘handicap’ constitue une désorganisation à la fois concrète et sociale. Mais de là nous apercevons une autre désorganisation, bien davantage profonde et douloureuse : celle de nos compréhensions acquises, celle de nos ‘valeurs’ établies. » (Henri-Jacques Stiker ; Corps infirmes et sociétés ; Essais d’anthropologie historique ; Dunod, Paris 2005, p. 3)

Les situations extrêmes font fondre l’épaisseur et l’étendu du temps et de l’espace qui nous permettent de prendre de la distance face à l’inexorable, de re-culer, de ré-fléchir et de re-spirer. Elles aspirent tout, elles rapprochent ce qui, pour survivre et bien vivre, est d’habitude éloigné, séparé, espacé : la vie et la mort, le bien et le mal, le corps et l’âme, même Dieu et Satan comme le livre de Job l’illustre.

« Il y a un temps pour tout », dit Qohélet (Bible ; Premier Testament ; Qohélet, chapitre 3, verset 1).

Dans les situations extrêmes, il n’y a plus de temps pour tout, le temps est suspendu, fondu.

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Le handicap – au centre de l’éthique

« La première apparition du nouveau, c’est l’effroi. » (Heiner Müller ; cité par Slavoj Zifek ; Fragile absolu ; Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? ; Flammarion, Paris 2008, p. 229 )

« … aucune éthique ne peut se permettre de laisser hors de soi une part de l’humain, si ingrate soit-elle, si pénible à regarder. » (Giorgio Agamben ; Ce qui reste d’Auschwitz ; Homo Sacer III ; Payot & Rivages, Paris 2003, p. 68)

« … ‘aimer son prochain’ » … Cette injonction n’interdit rien ; elle appelle plutôt à une activité par-delà les restrictions de la Loi en prescrivant d’en faire toujours plus : d’’aimer’ notre prochain non tant dans sa dimension imaginaire (comme notre semblant, l’image au miroir, au nom de l’idée du Bien que nous lui imposons – car en l’aidant ‘pour son bien’, c’est en fait notre idée de ce qui est bien pour lui que nous suivons) ; non tant dans sa dimension symbolique (le sujet abstrait et symbolique des Droits) ; mais comme l’Autre dans l’abîme même de son Réel, l’Autre dans sa dimension de partenaire à proprement parler inhumain, ‘irrationnel’, radicalement méchant même, capricieux, révoltant ou dégoûtant … bref, par-delà le Bien. Cet Autre-ennemi ne doit pas être puni (comme l’exige le Décalogue), mais au contraire considéré comme le ‘prochain’. » (Slavoj Zifek ; Fragile absolu ; Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? ; Flammarion, Paris2008, p. 163)

Le monde du handicap est plein de situations extrêmes. L’être humain s’y dévoile dans toutes ses dimensions, la condition humaine se déploie dans toutes ses facettes. Exception, pour les uns, veut dire en dehors, « loin des yeux, loin du coeur », détourner le regard, parce que ce que je ne vois pas n’existe pas et ne me préoccupe pas. Pour les autres, dont je fais partie, l’exception renvoie au centre et l’éclaire, le révèle même, « apocalypse ». Pour établir une normalité, les extrêmes font partie d’une série, et « la série est toujours une série d’exceptions » (Slavoj Zizek suite à Jacques Lacan) :

« … Lacan a développé la logique du ‘pas tout’ et de l’exception constitutive de l’universel[1]. Le paradoxe de la relation de la série (des éléments appartenant à l’universel), son exception ne réside pas seulement dans ‘l’exception fondant la règle [universelle]’, dans l’exclusion d’une exception impliquée par chaque série universelle (chaque homme a des droits inaliénables – à l’exception des fous, des criminels, des primitifs, des enfants …). L’aspect proprement dialectique réside plutôt dans la manière dont la série et l’exception coïncide directement : la série est toujours une série d’’exceptions’, d’entités qui présentent une certaine qualité exceptionnelle qui les qualifie comme relevant de la série (des héros, des membres de notre communauté, des citoyens réels …). Rappelons la liste classique des femmes conquises par le séducteur : chacune est ‘une exception’, chacune a été séduits en vertu d’un je ne sais quoi qui la faisait relever da la série ; la série est précisément la série de ces figures exceptionnelles … » (Slavoj Zifek ; Fragile absolu ; Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? ; Flammarion, Paris2008, p. 170)

La définition du dedans et du dehors, de ce qui fait partie de la normalité et de ce qui ne le fait pas, est arbitraire. L’exemple du retard mental défini (en partie) par le QI l’illustre bien. La normalité est une moyenne, personnes avec retard mental et personnes surdouées en sortent, et peuvent, déjà par ce simple fait, se retrouver en situation de handicap.

Armin Kressmann 2010


[1] Voir J. Lacan ; Encore : Le Séminaire ; livre XX, Seuil, Parsi 1975