11.9 La condition handicapée comme condition humaine

Significations du handicap mental : 11.9 La condition handicapée comme condition humaine ou La condition humaine comme condition handicapée

Le handicap lourd ou sévère convoque Dieu, sinon, au moins la question de Dieu. Il le fait autant pour ceux qui y sont confrontés pour la première fois, que pour ceux qui l’accompagnent tous les jours. Il le fait autant pour ceux qui se déclarent croyants que pour ceux qui se disent agnostiques ou athées. Comment ? Continue reading

11.8 Être autrui comme soi-même : entre ado- et abolescence – Le triangle pédagogique

Significations du handicap mental : 11.8 Être autrui comme soi-même : entre ado- et abolescence – Le triangle pédagogique

Pyramide et triangle sont du même ordre ; strictement parlé, la pyramide de Maslow est un triangle. Dans l’éducatif et le pédagogique l’idée de triangle évoque tout de suite les travaux de Jean Houssaye. La pyramide d’Abraham Maslow peut être lue à l’intérieur de son triangle pédagogique : Continue reading

Significations du handicap mental 10 – La forme

Significations du handicap mental : 10 La forme

Pour moi, le fond et la forme d’un travail comme celui-ci sont étroitement liés :

  1. par le cercle herméneutique entre terrain et ré-flexion
  2. et, à l’intérieur de la réflexion, par ce qu’on peut appeler le tiers,
    1. le choix des références
    2. et la structure de l’approche.

En principe, pour juger l’ensemble de mon travail, il serait nécessaire de prendre aussi et surtout en considération mon travail comme aumônier d’une grande institution sociale, où, avec les moyens limités qui sont les nôtres, l’aumônerie essaie d’être un lien entre les différentes sphères (hôpital, soins, médecine ; école, enseignement, éducation ; hébergement, accompagnement, éducation, soins ; intendance, services techniques, administration, etc.) et les différents niveaux institutionnels (patients, élèves, résidents ; accompagnants, soignants, thérapeutes ; services et départements ; directions et direction général ; fondation ; réseau des institutions sociales et État), d’habiter ce lien, lui donner corps, et de lui donner du et des sens, fonction par excellence spirituelle (« paracletique, pneumatologique »).

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Qui suis-je ? Idiot, fou ? Identité et états d’âme

12ème article de la série On m’appelle handicapé

Je suis handicapé mental, avec « double diagnostic » comme ils disent, pas seulement avec une déficience intellectuelle, mais aussi, comme beaucoup de mes camarades, avec des « troubles mentaux ». En bref, pour le commun des mortels, je ne suis pas seulement idiot, mais aussi fou. « Il a des troubles de comportement » disent-ils. Je ne parle pas, mais quand je me manifeste j’essaie de me dire et de dire ce que je veux dire. C’est clair pour moi, je le ressens, je tiens la chose, mais je ne peux pas la dire ou l’exprimer « convenablement ». Je suis d’une autre culture. Quand je parle, quand j’exprime mes émotions, mes joies et mes peines, mon bien-être et mes angoisses, c’est mon corps qui parle et qui se comporte tel qu’il se comporte. Je suis mon corps. Je ne le maîtrise peu, et parfois pas du tout. Comment dire sa colère, ses peurs ou sa tristesse quand on ne peut pas les dire ? « C’est dur parfois, parce que les gens ne comprennent pas », disait un collègue lors d’un atelier auquel je participe parfois. Peu nombreux sont ceux qui comprennent mon langage.

 Quel est mon état d’âme ? Comment vis-je ce que je vis ?

 Mes « troubles de comportement » troublent, pas seulement mes accompagnants, mais aussi mes camarades, c’est sûr. Alors je reçois des médicaments, antiépileptiques, anxiolytiques, antidépresseurs, neuroleptiques, tout ce qui est censé éviter des crises et stabiliser mon humeur, me rendre plus calme et serein, me contenir, ce qu’ils font aussi. Mais avec ma manière d’être au monde comme « handicapé mental » et ma manière de percevoir ce monde, cela donne un mélange qui fait que je plane, que la vie passe devant moi, et derrière moi, pardessus, à travers moi, sans que je puisse prendre d’initiatives propres. Elle m’emporte, je flotte, je suis, sans savoir qui je suis, ni quoi, ni où, ni comment. Je suis. C’est parfois agréable, parfois désagréable. Quand c’est bien je me sens bien, comme vous après un bon repas, sur la plage au soleil, après deux ou trois verres de rouge, – et un pastis à l’apéritif, comme disait un psychiatre[1] -, lors de la sieste, entre le réveil et le sommeil, ni dans l’un, ni dans l’autre, mais entre deux. La vie passe, je m’en aperçois, mais je ne la saisis pas, je ne la discerne pas. Quand c’est désagréable, c’est aussi un entre deux, inquiétant sans que je puisse dire pourquoi. Je suis alors vigilant, parce qu’on ne sait jamais, sur le qui-vive. Dans les deux cas je ne pense à rien, le regard fixe, sans rien voir, sans rien entendre, ou tout, sans discerner ce que je vois et j’entends. Tout est en tout et ne rien existe. Réveillé je suis inconscient.

 Puis, soudain, dans ce brouillard mal défini, une chose qui sort et s’impose à moi, qui m’envahit ! Un bruit, un son, une personne, une émotion, une lumière, un objet, une parole, un souvenir, un mouvement ou un geste, quelque chose qui remonte en moi, quelque chose qui m’arrive du dehors. Un bond, un saut, un cri, c’est mon corps qui réagit, qui se rebiffe et qui se défend, contre je ne sais pas quoi. Je sursaute : « troubles d’envahissement » disent-ils, et si c’est une personne qui se trouve devant moi, qui fait ob-stacle, je lui tombe dessus. « Il est agressif ». Agressif suis-je quand je me défend contre ce qui m’agresse ?

 Qui vive dans un pastis de vie ?

Armin Kressmann 2011, On m’appelle handicapé 12 


 

[1] Georges Saulus, lors d’une formation pour intervenants et accompagnants

L’esprit du jeu : corps et âme d’une institution

11ème article de la série On m’appelle handicapé

Tout le monde s’occupe de mon corps, peu nombreux sont ceux et celles qui soignent mon âme. C’est un constat, peut-être injuste. Peut-être faudrait-il dire : ils sont payés pour soigner mon corps, pas mon âme. Institution, par définition, est corps ; sinon on l’appellerait communauté, corps animé. L’institution est occupée et préoccupée, absorbée par ce qui est matériel, visible, quantifiable, maîtrisable et contrôlable ; contrôler l’incontrôlable que je suis. Les problèmes se règlent par les structures, la loi, les normes, les règlements et les procédures. Justification par la loi ? La morale n’est plus évidence, intégrée, portée par chacun, mais extériorisée, placardée, définie par une charte, qu’on appelle désormais éthique. Ce qui est visible, tangible, l’emporte sur l’invisible, sur ce qui tient ensemble le visible et l’anime, la culture, l’âme ou l’esprit de la maison. La loi tranche, met d’un côté ou de l’autre, dedans ou dehors, admet, exige ou interdit, mais néglige ce qui est « entre » et ne se laisse pas mettre d’un côté ou de l’autre.

Je suis « entre ». Nous sommes « entre ».

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