Soins et spiritualité : le passage au religieux

Jusqu’ici la série de mes articles sur « Soins et spiritualité » servait de préparation au passage décisif qu’est celui vers le religieux, en tant que concrétisation et institutionnalisation du spirituel. Jusqu’à présent je suis resté ambivalent dans l’utilisation des termes « spirituel » et « religieux ». D’un côté j’ai adopté la vision constructiviste de l’aumônerie des hôpitaux du canton de Vaud défendue notamment par Etienne Rochat, de l’autre côté j’ai maintenu le caractère insaisissable et indéfinissable de la spiritualité, en disant implicitement que définir le spirituel nous fait toujours basculer vers le religieux, avec ou sans Dieu. Chaque définition du spirituel a un côté religieux. Cela est particulièrement le cas là où l’individu donne sa vision du spirituel en disant ce qui compte vraiment dans sa vie, en un moment précis, ce que Paul Tillich a appelé « le souci ultime », « the ultimate concern ». Il transpose la sphère du spirituel qui transcende sa conscience en un champ défini, ses soucis ultimes, qui prennent un caractère plus ou moins religieux, donc, pour lui, absolu.

Pour un adolescent par exemple, les copains, l’amitié, le corps et son état d’âme sont des réalités intouchables et « sacrées ». Son champ religieux pourrait ainsi se présenter sous la forme suivante :

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Vulnérabilité et capabilité : la pyramide de Maslow

Nous pouvons inscrire la pyramide d’Abraham Maslow des besoins dans le double mouvement que j’ai appelé adolescent et abolescent à travers les âges de la vie, – où la vulnérabilité diminue d’abord, pour croître de nouveau, ou à l’inverse, la capabilité augmente, puis diminue de nouveau :

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Vulnérabilité et capabilité : réalisation de soi – adolescence et abolescence

D’une manière très schématique et simpliste la vulnérabilité diminue de la naissance, l’entrée dans la vie individuée, à l’âge adulte ; elle augmente par la suite de nouveau à travers la vieillesse et atteint son maximum à l’approche de la mort. L’inverse se produit pour la capabilité : à l’âge adulte elle est à son maximum, là où la vulnérabilité est à son minimum.

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La crise de l’adolescence et la catéchèse

L’enfance

Partons de ce qui est un cheminement bon et sain (ce qui, malheureusement, n’est pas forcément le cas ; mais c’est un autre sujet à traiter différemment ; peut-être ces enfants qui vivent mal leur enfance seraient à prendre un peu comme il faut prendre les adolescents ; cf. ce qui suit), à partir de l’amour et de l’affection. L’enfant peut construire son identité dans la sécurité et vivre les interpellations de la vie en toute sécurité. Il peut découvrir les « règles du jeu » dans un processus cognitif où la transmission, notamment la transmission de savoir, est primordiale. Qu’est-ce qui est juste, qu’est-ce qui est faux, qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui est mal, qu’est-ce qui se doit ? S’impose ainsi une catéchèse biblique-symbolique, dans une perspective éthique de la vie. L’enfance comme « promenade » (« peripathein ») à travers le pays de l’éthique (ou de la morale), – c’est-à-dire la « Galilée » -, accompagné, – « Jésus avec nous » -, par ses « parents et parrains et marraines ». Chemins de vie !

En toute confiance, l’enfant joue sur le parvis de l’Eglise devant le portique et le tympan qui lui donne déjà tout l’enseignement de ce qui se passe derrière, dans l’Eglise.

Avec A. Van Gennep et les autres ethnologues :

1. Vie quotidienne, agrégation au monde antérieur (qui nous précède), vie séculière normale

L’adolescence

Avec la crise de l’adolescence tout s’écroule :

qu’est-ce qui m’arrive, dans le corps et dans l’âme ? qui suis-je ?

Il y a rupture dans la perspective de vie. La perspective même est suspendue. « Tout est de travers ».

Avec la sexualité se pointe à l’horizon la finitude, « il y aura quelqu’un après moi, je suis voué à disparaître », et s’annonce symboliquement la mort.

Il faut mourir pour renaître ; c’est Pâques. Qui est mon Christ ?

La catéchèse ne peut être qu’existentielle. Le « je » est « en jeu » ! Chemins de foi !

La crise de l’adolescence met le jeune, comme disent les anthropologues, en « marge », sur le seuil, entre deux : plus enfant, pas encore adulte ! La mort dans la chair il a passé le portique, il se retrouve dans le narthex, lieu du catéchuménat, dans l’attente du baptême qui reprend symboliquement sa mort pour l’introduire dans la vie. Mourir pour renaître et vivre !

C’est sur le seuil que doivent travailler les aumôniers de jeunesse, entre le paganisme du dehors et la foi du dedans, confrontés à cette violence dans la chair que subissent ceux et celles dont ils s’occupent. Etre passeurs et gardiens du seuil, accompagner, reprendre symboliquement le rôle des parrains et marraines.

En découle une approche différente, plus participative, plus existentielle, mettant davantage le corps au centre, étant par là plus « païen » : il faut assumer ce qui vient et arrive, blessures, stigmates, croix ! Et derrière la croix, la résurrection n’est pas d’avance visible !

La catéchèse existentielle des adolescents doit tenir compte de cette situation « entre » et s’inscrire dans la perspective du passage, avec le rite de passage et tout ce qu’il comporte :

2. Rites préliminaires (« limen », le seuil), sacralisation, mort symbolique
3. Rites liminaires, marginalisation, désagrégation
4. Rites postliminaires, désacralisation, (re)naissance symbolique

Avec aussi, élément incontournable, le « marquage rituel », dans le corps, dans la chair, physique et/ou symbolique.

La catéchèse des adolescents doit remplir les six fonctions du rite (comme processus, d’ailleurs indépendant de l’âge précis, puberté physique et puberté sociale ne correspondant pas forcément) :

1. Les fonctions qui visent l’ordre et le respect de l’ordre
2. La fonction du « drame », la narration, le récit qui accompagne le rite
3. L force liante du rite, lien avec une transcendance (le « baptême »)
4. L’efficacité du rite ; celui-ci est pratiqué parce qu’il est efficace : il rapporte plus que ce qu’on y mise (de « surcroît »)
5. Le caractère éducatif, initiatique : la transmission d’une mémoire, des modes de faire et de pensée, des identités précises, des règles et des pratiques
6. La transgression : le jeu avec les limites, les interdits, l’ordre, le temps et l’espace

Un fois passé, une fois (re)né, on se retrouve dans la communauté de valeurs, la solidarité, dont parle Axel Honneth, en Eglise, au-delà de la limite délimité par le seuil du narthex, dans la liberté de l’espace de la nef, « embarqué » en Eglise.

Armin Kressmann 2006