L’être humain

Celui qui entreprend de réfléchir et d’écrire sur le handicap, plus particulièrement du handicap mental, se voit tout de suite confronté à des mécanismes innés au phénomène qu’il veut aborder. Son environnement social, professionnel voire académique, – s’il ne fait pas lui-même partie du champ du handicap -, projette sur lui les concepts, les jugements et les préjugés dont sont exposées les personnes en situation de handicap. A priori l’environnement ne se rend pas compte de la portée générale d’un tel travail. Quand on parle du handicap, on parle d’une marge, qu’on considère comme marginale, dans le sens d’intérêt mineur, et qu’on néglige ou, ce qui vient au même, qu’on glorifie dans sa marginalité, ce qui est un mécanisme pour le rendre exceptionnel, donc de nouveau marginal. Très vite l’auteur se voit amené à justifier ce qu’il fait, à se justifier lui-même, – ce que je suis en train de faire -, et tente de prouver que ce qu’il dit ou ce qu’il dira concerne tout le monde, tout être humain, toute société, toute institution sociale. Pour pouvoir argumenter et pour être entendu dans son argumentation il doit remonter à l’essence même de ce qui fait un être humain et une personne. Consciemment ou inconsciemment le public auquel il s’adresse conteste la personnalité, voire l’humanité de ceux dont il est question et par conséquent la pertinence d’un travail sur le handicap pour l’homme (humain – « Mensch ») en tant qu’homme.

Il y a des humains parmi nous qui pour avoir le droit à une vie humaine dans des conditions humaines doivent prouver leur humanité ! Cette tâche est telle qu’ils risquent de s’y perdre avant même d’accéder à une vie humaine décente.

L’histoire de la philosophie du handicap[1], – si on peut l’appeler ainsi, appellation qui provoque en elle-même des résistances, notamment quand on parle du handicap mental ou intellectuel défiant la raison, donc la philosophie -, est marquée par cette tâche insurmontable. Ce n’est que ces dernières décennies qu’on a commencé à parler d’autres choses que de la seule question de l’humanité et de la personnalité des personnes handicapées, particulièrement mentales et polyhandicapées. C’est alors qu’on s’est rendu compte que l’environnement joue un rôle décisif dans la production du handicap (P. Fougeyrollas), que le « phénomène handicap » dépasse la seule personne « handicapée », avec ses déficits et ses incapacités, qu’il est le résultat d’une interaction entre humains, semblables et différents comme nous le sommes tous les uns des autres, avec un environnement social, ses représentations, ses mœurs, ses coutumes, ses règles, ses lois et ses institutions.

Ainsi, parler de cet environnement, de la situation dans laquelle se trouve la personne « handicapée », est parler de nous, c’est inclure tout humain, quel qu’il soit, dans l’humanité des humains, et c’est confronter tout humain avec son humanité, et celle des autres, ainsi qu’avec ce qui fait d’un humain une personne et une personnalité. Ce travail inquiète : il se pourrait qu’en même temps que j’analyse la situation dans laquelle se trouve la personne handicapée mon humanité à moi et ma personnalité, ainsi que les structures dans lesquelles nous vivons, donc le contexte qui nous est commun, soient mises en question ou ébranlées. Et cela dérange. Il est donc plus simple de faire des personnes handicapées une exception, une anomalie, et de les cantonner dans leur « handicaptitude », de focaliser le phénomène handicap sur elles, de faire du problème handicap leur problème, et de les rendre en conséquence indirectement seules « responsables » de leur condition, eux et ceux qui sont ou qui se sentent « responsables » d’eux, par lien familial, par mandat donné par la société ou par un choix personnel[2].

Mais aujourd’hui, quand on fait un travail sur le handicap qui ne redit pas ce qui a été dit et redit, il faut, et désormais de plus en plus, parler de cet environnement qui contribue au handicap, voire qui le produit. Il faut parler de l’environnement social, des conditions, il faut parler de nous, autant comme acteurs que comme victimes dans cet ensemble qu’on peut nommer le « phénomène handicap » !

C’est le projet de ce site.

Je m’intéresse d’abord au contexte qui fait que nous handicapons ou, au contraire, ne handicapons pas, que nous sommes handicapés ou que nous ne le sommes pas, que les uns sont exclus, mais pas les autres, et que nous pouvons en tant que « bien-portants » passer d’un moment à l’autre d’un côté à l’autre. Le handicap n’est pas un fait biologique ou médical inné, mais un fait social et mental ; il ne se laisse plus définir qu’à travers les seuls déficiences personnelles. Le réduire à la dimension biologique et médicale est une manière de l’évincer et de s’en débarrasser, une manière d’évacuer et de dénier ce qui pourrait me toucher et menacer moi-même dans mon être et mon essence profonds.

Folie et handicap mental, – qui seraient d’ailleurs à penser chacun dans sa spécificité, comme dans leurs caractéristiques communes -, ébranlent tout, mais en premier lieu la raison. En conséquence, toute science est poussée à sa limite. Le « logos » en soi est mis en question. Anthropo-logie et théo-logie vacillent, le discours sur l’homme et le discours sur Dieu, l’homme et Dieu eux-mêmes. Toute pensée et la pensée en soi sont défiées. Voilà l’intérêt philosophique et théologique de la folie et du handicap mental. Parce que l’universalité que philosophie et théologie prétendent atteindre il aura seulement, et par là validité et pertinence scientifiques et morales réelles[3], au moment où elles réussissent à y inclure, d’une manière ou d’une autre, la folie et le handicap mental.

Armin Kressmann 2010


[1]Stiker, Foucault, Goffman, Gauchet, Swain

[2] Combien de fois entend-on parler le personnel entourant des personnes en situation de handicap de leur difficulté de partager leurs soucis professionnels avec des amis ou leurs familles.

[3] En tout cas selon Karl Popper ; même si se pose évidemment la question si philosophie et théologie sont science.

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