Le handicap lourd et les limites du libéralisme

Les modèles libéraux atteignent leurs limites quand il s’agit de personnes gravement malades, handicapées, notamment mentales, voire des enfants. Légalement, aujourd’hui, les enfants ont même un statut plus reconnu que les personnes dites, selon le Code civil suisse, « malades mentaux » ou de « faiblesse d’esprit ». Comme nous venons de le voir, pour ces dernières, du point de vue légal, il n’y a pas d’autres possibilités que la mise sous tutelle. Qu’est-ce que cela veut dire ? Y a-t-il possibilité d’adapter ou d’élargir le modèle libéral ou faut-il, inévitablement, passer à un système paternaliste, ce qui, dans une société qui se revendique de plus en plus du libéralisme nous amène à des contradiction dont il sera encore question ?

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John Rawls, La justice comme équité

« La justice comme équité »[1]

« La justice comme équité envisage les citoyens comme des personnes engagées dans la coopération sociale, et comme pleinement capables de remplir ce rôle pendant toute leur vie. «  p. 39

Encore une fois, que faire des personnes malades ou handicapées, avec une capacité réduite de « remplir ce rôle pendant toute leur vie » ? Et que faire de l’exigence « pendant toute leur vie. » ?[2] Qu’en est-il avec les personnes dépourvues des droits civils ?

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John Rawls, Théorie de la justice

« Théorie de la justice »[1],

« L’idée qui nous guidera est … que les principes de la justice valables pour la structure de base de la société sont l’objet de l’accord originel. Ce sont les principes mêmes que des personnes libres et rationnelles, désireuses de favoriser leurs propres intérêts, et placées dans une position initiale d’égalité, accepteraient et qui, selon elles définiraient les termes fondamentaux de leur association. » p. 37

« De même que chaque personne doit décider, par une réflexion rationnelle, ce qui constitue son bien, c’est-à-dire le système de fins qu’il est rationnel pour rechercher. de même un groupe de personnes doit décider, une fois pour toutes, ce qui, en son sein, doit être tenu pour juste et pour injuste. » p. 38

« Les principes de la justice sont choisis derrière un voile d’ignorance. » p. 38

Justice entre personnes libres et rationnelles, qui définiraient entre elles les principes de leurs rapports, choisis derrière un « voile d’ignorance », c’est ce que Rawls veut. Programme ambitieux, dont on voit très vite les limites, notamment en médecine. Rawls lui-même admet :

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De Kant à Rawls, puis à Walzer : libéralismes et communautarismes

Avec Kant, la grande voie du principe d’autonomie à l’intérieur d’une éthique déontologique[1] a été philosophiquement ouverte.[2] En principe, l’homme est sa propre mesure et décide et agit selon les maximes qu’il a établit et qu’il respecte lui-même, et cela d’une manière absolue. Nous sommes dans une logique libérale et immanente.

Celle-ci a été reprise et développée, au 20ème siècle notamment par John Rawls[3]. Dans la suite de la philosophie politique de ce dernier, d’autres courants de pensée s’inscrivent, certains comme prolongement (« libéralismes égalitaires »), d’autres d’une manière critique. J’en mentionne le libéralisme « libéraliste » (« libertarianism »), une sorte de néo-libéralisme basé sur les droits individuels de liberté et de propriété qui ne considère comme juste que les rapports du type contractuel entre propriétaires (« Proprety-rigths-Absolutismus » à ramener à Locke)[4]. C’est à ce courant qu’on pense en général quand on parle de libéralisme d’une manière critique (ou enthousiaste !) dans nos contrées[5], le libéralisme économique. En médecine, il se manifeste en bioéthique plus particulièrement aux Etats-Unis, avec les risques qu’on connaît[6].

L’autre courant critique est le « communautarisme », dont  certains détenteurs rejettent carrément l’universalisme des droits de l’homme et mettent en avant des valeurs propres à une collectivité ou une communauté.

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Le libéralisme économique : inclusion ou exclusion de la personne handicapée ?

Les entreprises, – en principe entièrement du côté privé, en tout cas c’est ce qui est souhaité -, sont sensées avoir, par la concurrence, la mondialisation, l’actionnariat,  l’ouverture des marchés, etc., une productivité de plus en plus grande. Il faut réduire la main-d’œuvre, garder les plus productifs, mécaniser, automatiser, informatiser, diminuer la charge sociale, délocaliser, etc. Il est évident que les premiers touchés sont les personnes handicapées. Le public des « exclus » et de ceux qui les défendent étant formé depuis un moment déjà, nous disposons d’assurances sociales qui prennent en charge les plus défavorisés. C’est l’Etat qui y veille, le public par excellence. Grâce aux acquis, grâce à l’Etat, il y en a qui, avec l’aide de la société, peuvent mener une vie plus ou moins indépendante et autonome. Il y en a qui n’y arrivent pas ; pour eux nous disposons d’institutions. Cela coûte et cela coûte de plus en plus cher, car les entreprises deviennent de plus en plus productives, la population vieillit, la demande augmente, il y a la concurrence, la mondialisation, etc. Il faut réduire les coûts, augmenter la productivité, couper dans les dépenses de l’Etat, assainir les finances, etc.

Et les personnes handicapées ? Depuis une quarantaine d’années, l’écart entre elles et le reste de la population s’est réduit, leurs droits ont été reconnus, leurs aspirations à l’autonomie et l’autodétermination ont été entendues, elles sont en train de rattraper les autres, et voilà, risquent-elles d’être reléguées de nouveau, au moment où l’ambition libérale pour elles, enfin, pourrait devenir réalité ?

Et les institutions ? En train de sortir du paternalisme, sans jugement de valeur aucun, et de passer à un régime plus libéral, – droits des patients, directives anticipées, valorisation des rôles sociaux, etc. -, et voilà, on passe d’une logique des besoins à une logique des moyens : les finances publiques ?

Alors, quel libéralisme ? Un libéralisme pour tous ou seulement un libéralisme pour les privilégiés ? Quel public l’emportera ?

« Indem der Clown erfolglos mit seiner ganzen Kraft versucht, den Anforderungen der dogmatischen Ordnung gerecht zu werden, entlarvt er diese Ordnung als in ihrem innersten Kern chaotisch. »

Johannes Galli

Armin Kressmann, mémoire en éthique, 2005