Communiquer avec des personnes mentalement handicapées – « Jeux de langage » (Ludwig Wittgenstein)

La communication avec des personnes mentalement handicapées est complexe, compliquée et difficile. Recourir à la notion de communication non-verbale, me semble-t-il, ne suffit pas. La simple distinction entre communication verbale et communication non-verbale ne correspond pas à la réalité qui, elle, comporte du verbal et du non-verbal, et si ce n’est que de la part des accompagnants. Les personnes aphasiques et même polyhandicapées, les personnes lourdement handicapées « comprennent » du verbal comme du non-verbal. Décisif par contre est une autre question : dans quelle mesure les moyens de communication de ces personnes font-ils partie de ce que nous pouvons appeler notre langage, notre culture ? Leur communication, est-ce une réduction de la nôtre ou ont-elles leur propre langage, voire leur propre culture ? Leur raison, encore une fois, est-ce déraison par rapport à notre raison ou raison autre, distincte de la nôtre, mais, en principe, logique, dans leur logique ? Je tends vers cette dernière vision : les personnes mentalement handicapées développent leurs codes de communication, dans le réseau de communication, notamment familial, qui est le leur. Donc, comment se retrouver dans un univers commun, « personnes handicapées » et nous, « les autres » ? De notre côté, de nous les autres, se pose d’ailleurs la même problématique : nos langages et nos règles de communication, sont-elles normalisables, se laissent-elles vraiment représenter par une grammaire commune ? Qu’est-ce qui l’emporte dans notre communication, le général, l’universel, le même ou le particulier, le spécifique, le circonstanciel ?

Pour sortir de ces impasses il faudrait trouver un universel au-delà des langages et du langage.

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Wittgenstein et la pensée religieuse

« Un penseur religieux honnête est comme un funambule. On dirait presque qu’il ne marche sur rien que l’air. Son appui est le plus mince qui soit. Et pourtant, il est vraiment possible de marcher dessus. »

Ludwig Wittgenstein, cité en : R. Monk ; Wittgenstein; Flammarion, 2009, p. 458

… et

« Si quelqu’un me dit qu’il s’est acheté le matériel pour être funambule, je ne suis pas impressionné avant d’avoir vu ce qu’il en fait. »

Quand on présente la corde, en l’occurrence la bible, je pense qu’on est dans le fondamentalisme.

L’âme d’une institution, sa liberté

Suite aux réflexions qui mettent en lien direct l’âme avec la liberté, voir « Spiritualité : âme et liberté », nous voulons nous tourner vers ce qui habite une institution en tant qu’organisation.

Le dictionnaire (Petit Robert), parmi les différentes définitions du mot « âme », religieuses et non-religieuses, donne ces deux-ci :

-   « Ensemble des états de conscience commun aux membres d’un groupe »

-   « Partie essentielle, vitale (d’une chose) »

L’âme d’une institution sociale est en conséquence sa partie vitale, comprise et partagée dans la conscience de ses membres. L’âme, ce qui fait vivre une institution, est de l’ordre du spirituel ; l’institutionnel, – les lois, les règles et les procédures -, n’est que la structure, l’ossature qui doit être habitée et animée. L’institutionnel, ce sont les règles du jeu qui définissent le jeu, mais celles-ci ne sont pas à confondre avec le jeu en lui-même. Comme Charly l’a déjà relevé, la direction d’une institution en tant que garante des règles, doit rester hors jeu pendant le jeu ; ce sont les joueurs sur le terrain, défini lui par les règles du jeu, qui jouent leur match, peut-être le match de leur vie. Mais pendant le match, sur le terrain même, l’espace de jeu, la direction n’a rien à faire, sinon d’échanger les joueurs qui ne correspondent pas à ses attentes. La même chose, d’une manière encore beaucoup plus stricte, est valable pour l’État et ses représentants.

L’image du jeu est une illustration du fait évoqué qu’autonomie est toujours hétéronomie choisie. En se soumettant consciemment et librement à des règles données, le joueur acquiert la liberté dont il a besoin pour jouer son jeu, en équipe avec les autres joueurs, et c’est ainsi qu’il devient sujet, librement assujetti aux règles qu’il a fait les siennes. La même logique s’applique à l’ensemble : l’âme d’une institution sociale, sa liberté, sa vie est ce qui est donné quand, dans cet ensemble, les uns et les autres, au moment du jeu, lâche prise et font confiance aux autres, à l’intérieur d’un espace donné et défini par les règles du jeu. Restons attentifs aux procédures, qui ne peuvent être que des traits de jeu qu’on a élaborés et entraînés hors jeu, mais qu’on ne peut jamais imposer en tant que telles dans le jeu lui-même. C’est l’âme qui fait le jeu, la liberté de jeu, dans le jeu, de jouer, à l’intérieur des règles, même avec les règles du jeu.

Armin Kressmann 2010

Rites et ritualité

Déclinaison en dix points  :

  1. La racine du mot « rite », – de l’indo-européen « rt- », « art- » (l’art !) -, indique ce qui est bien mis ensemble, ajusté, correcte, en ordre, juste et saint. La pratique du rite est l’art de bien mettre ensemble, de bien articuler les choses, dans l’espace et dans le temps. A l’origine il s’agissait dans la construction de bien mettre ensemble, d’ajuster le bois ou la pierre, de faire de sorte que les pièces allaient ensemble. Par la suite il y avait transposition au mental et au calcul. Un rite est une art-iculation. Il comporte une dimension d’ordre (aussi d’ordre sacré) et de droit. (J. Pokorny, Indogermanisches etymologisches Wörterbuch).
  2. Espace de rite est espace de jeu (jeu social ou religieux, avec leurs rôles, les textes à dire, les postures, les gestes, les liturgies, etc.), lieu (topos) de représentation où se joue entre acteurs sociaux le drame de la vie, comédie ou tragédie (une « performance »). Il y a action, il y a éthique. Que dois-je faire ?
  3. Chaque rite à un scénario et suit des règles ; rite veut dire « institution » « On entendait par institution ces événements d’une expérience qui la dote de dimensions durables par rapport auxquelles toute une série d’autres expériences auront sens, formeront une suite pensable ou une histoire – ou encore ces événements qui déposent en moi un sens, non pas à titre de survivance et de résidu, mais comme appel à une suite, exigence d’un avenir », Merleau-Ponty). Rite est institution et rite institue.Dans la mise en scène du rite il y a objets et paroles (« Sprachsymbole und Sprachspiele »), il y a des symboles, ces éléments qui renvoient aux acteurs et aux événements au-delà du présent, qui racontent l’histoire, celle qui ne se laisse guère raconter, le passé et l’avenir, l’au-delà du temps du présent dans lequel se re-présente, c’est-à-dire se rend présent ce qui ne se laisse à peine ou pas du tout (« Dieu ») représenter : l’altérité.
  4. Dans le rite celle-ci laisse sa trace ou sa marque, reconnaissable par ceux et celles qui sont initiés au rite, sa « liturgie » (mise en scène) et son langage.Rite il y a pour gérer, dépasser ou surmonter une crise, crise de situation ou crise de vie, où, effectivement ou symboliquement, temps et espace sont suspendus (le faire et l’histoire s’arrêtent – « dés-historisation » ; symboliquement se pointe la mort, la dissolution, le morcellement, la perte de la face, en vue d’une reprise, renouvelée, ressuscitée, sur le fondement d’une histoire, de quelque chose qui précède et qui est donné).
  5. Le rite permet une réinscription dans le temps quand l’histoire de vie s’interrompt, dans le banal du quotidien, sur le seuil de chaque porte et devant l’inconnu de chaque rencontre nouvelle, ou d’une manière beaucoup plus dramatique quand la mort arrête tout, tout ce qu’il y avait avant. Les rites sont des ponts sur l’abîme du néant où je risque de disparaître et me perdre moi-même.
  6. Rites veut dire réconciliation, avec soi-même et avec autrui, l’autre « frère jumeau » dans l’humanité (Jacob et Esaü), le tout-autre, c’est-à-dire l’absolu, le sens, l’ultime, – « Dieu » quand il porte un nom (c’est ce qui fait la différence entre un rite laïc et un rite religieux) -, le tiers dans l’histoire, l’histoire, la réalité qui fonde le rite.
  7. Il y a passage : il ya rite quand il y a passage e il y a passage quand il y a rite. Et quand il y a passage, il y a limite, seuil à franchir, c’est-à-dire marge ou « liminalité » (séparation – transition – incorporation). Rite est « entre ».
  8. Le corps, comme lieu d’être au monde, est en jeu, c’est en lui que se marque le temps et les événements ; et la face (le masque – la personne) représente son état, dans les rires et dans les pleurs, les joies, les peines, les plaisirs et les souffrances du corps et de l’âme (les états d’âme). Le rite in-corpore, permet de retrouver le corps perdu (d’où résurrection et non pas réincarnation) et l’incorporation dans un corps nouveau (collectif et communautaire). L’histoire, – l’histoire de vie, c’est-à-dire l’identité de la personne, du masque ou de la face -, s’inscrit dans le corps ; il en portera ses marques (corps touché et marqué, corps blessé ; cf. Jacob ; ce qui nous doit rendre attentif à tout ce qui se passe à l’adolescence autour du corps ; piercing, tatouage, comportements à risque … « Corps perdu – corps retrouvé » ; « sacrifice »).
  9. Pour ne pas perdre la face ou pour la retrouver quand on la perdue, il y a négociation, jeu d’interaction, voire combat et lutte (Jacob, chamanisme, etc.), défaite et victoire, mort et résurrection. Il y a régulation, symbolisation, c’est-à-dire passage à l’acte sans passage à l’acte.
  10. Ainsi, – comme passage, déformation et reformation, mort et résurrection -, le rite (comme moyen et non pas finalité), contribue à la construction de la personne, individuelle ou collective (« institution »).

Bibliographie choisie

Armin Kressmann 2007

L’autonomie du désespoir

Dans le désespoir, je demande avec beaucoup de pudeur, n’y a-t-il pas aussi cette autre dimension, le rire, dont témoignent les prophètes, souvent figures insolites, l’humour juif, le fou du roi ? Et la personne handicapée, ce trisomique, cette personne polyhandicapée, n’éveillent-ils pas aussi cette ambiguïté, entre les pleurs et les rires ?

Alors, rions, mais ensemble !

Harvey Cox :

« La représentation du Christ sous la forme d’un clown … en un siècle de tension et de terreur ? Pour des personnes différentes, le clown représente des choses différentes. Pour certains, c’est un commode souffre-douleur de nos craintes et de nos insécurités. Nous pouvons nous gausser de ses échecs maladroits parce que ce n’est pas à nous qu’ils adviennent. Pour certains, il montre quel absurde balourd est vraiment l’homme, et il nous permet de temps en temps de le reconnaître. Pour d’autres, il nous révèle notre inflexible répugnance d’hommes à rester à jamais enfermés dans les limites des lois physiques et des convenances sociales. Le clown est sans cesse battu, dupé, humilié, mystifié. Il est infiniment vulnérable, mais finalement jamais vaincu. »[1]

Et il cite Hugo Rahner :

« Jouer, c’est se soumettre à une sorte de magie, se représenter soi-même l’absolument autre, par avance acquérir l’avenir, démentir le gênant monde des faits. Dans le jeu, les réalités terrestres deviennent tout à coup choses d’un instant éphémère, bientôt laissé derrière soi, puis on s’en défait et on les enterre dans le passé ; l’esprit se prépare à accepter l’inimaginé et l’incroyable, à entrer dans un monde où s’appliquent des lois différentes, à être soulagé de tous les fardeaux qui accablent, à être libre, comme un roi, sans entraves, divin. »[2]

… et j’ajouterais « autonome » !

« Der Clown staunt: Ich spiele, also bin ich. »

Johannes Galli

Armin Kressmann 2005


[1] La fête des fous ; Essai théologique sur les notions de fête et de fantaisie ; Seuil 1971, p. 169

[2] p. 175