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En simplifiant à l’extrême, nous pouvons ramener les différentes pédagogies à deux grandes tendances : celles qui se donnent des objectifs auxquels elles veulent amener les élèves, un état prédéfini, une sorte de normes, et celles qui, partant des sujets, se préoccupent plus du développement personnel des individus. Les premières, on pourrait les résumer sous le titre « pédagogies par objectifs », les secondes par « pédagogies par processus ».
Le travail par objectifs est marqué par l’espace et le lieu, la question « où ? », « où suis-je ? », « je viens d’où », « où allons-nous ? », de notions comme cap, chemin, but, adresse , etc. Il est rattaché à la territorialité et la propriété, avec ses avantages et ses inconvénients, voire ses risques et ses dangers. C’est une pédagogie du savoir et de la sécurité.
Tout ce qui est de l’ordre du processus part davantage de la temporalité, du temps et du moment, de la question « quand ? », du moment propice, en grec "kairos", d’événements, de développement, de mouvement, de tempo, de rythme, d’action, d’interaction et de devenir. Une telle pédagogie demande davantage de confiance, elle peut moins s’appuyer sur des sécurités, elle doit compter sur un réseau, sur ce qui est de l’ordre spirituel, présent sans pouvoir être cerné concrètement. La réalité qui compte c’est la personne et ce qui la porte est sa relation à autrui.
Evidemment, toute pédagogie par processus a aussi des objectifs et ne serait-ce que le processus, et les pédagogies par objectifs, si elles sont sérieuses, ne négligent pas les processus non plus. Philosophiquement ou éthiquement, ces dernières s’orientent plus par rapport à la justice, l’équité et l’égalité, les premières par la bienfaisance ou la sollicitude. On pourrait aussi y voir une différence entre une approche plus masculine et une approche plus féminine (cf. L. Kohlberg versus C. Gilligan ).
Tout en reconnaissant la pertinence des pédagogies pour la réussite de la vie telle qu’elle est conçue d’une manière dominante dans nos sociétés occidentales et notamment dans l’économie, dans la politique ou dans le sport, nous optons clairement pour les pédagogies par processus en ce qui concerne le travail catéchétique, d’autant plus que celles-ci nous semblent plus compatibles avec les approches constructivistes telles que nous les défendons d’une part, plus en accord aussi avec le message dont nous sommes porteurs, une éthique judéo-chrétienne.
« Connaissez-vous Mary Poppins ? » ou « Pour une pédagogie constructiviste »
Il y a peu de films de Walt Disney qui osent mettre en question les idéologies dominantes comme « Mary Poppins » le fait, en l’occurrence l’idéologie bourgeoise « l’homme aux affaires, la femme aux œuvres sociales » (si ce n’est pas au foyer ; mais pour cela il y a les domestiques). Mary Poppins, éducatrice très efficace, amène les deux enfants qui lui sont confiés (elle s’est « imposée » d’ailleurs, à partir d’un choix des enfants et non pas du père) à remettre en question et à changer la manière de vivre de ses parents, autant celle de leur père que celle de leur mère. En plus, elle représente cette pour l’époque nouvelle forme de féminité qui se veut autonome, innovatrice, imaginative et efficace, sans perdre le sens des relations humaines, ni de la solidarité, ni des émotions et des sentiments. Son rapport aux hommes est nouveau, lui aussi, marqué par la liberté et l’indépendance. Est-ce un être de rêve (ou de cauchemar pour certains) ? Le film pourrait nous laisser le croire et revenir à « réalité telle qu’elle est », s’il n’y avait pas justement ce sens de la réalité, ce réalisme et ce pragmatisme que Mary Poppins représente aussi. Ce n’est que rêve pour ceux et celles qui ne voient pas dans sa pédagogie le côté prometteur pour l’avenir de la pédagogie et pour l’avenir de la vie communautaire. Mary Poppins, en couple avec son homologue masculin « Burd » (figure insolente, lui aussi, on pourrait y voir le fou de la reine Mary), représente pour nous la pédagogie constructiviste telle que nous souhaiterions la pratiquer (sans que nous ayons sa magie, magie sans magie d’ailleurs, nous semble-t-il).
La pédagogie constructiviste s'appuie sur le constat aujourd’hui largement partagé entre des domaines aussi différents que les mathématiques, la physique, la psychologie, la sociologie, la philosophie et les arts :
La réalité (et notamment la réalité sociale) se construit
"Notre 'monde', notre 'univers' ("unsere Lebenswelt") est un monde vécu, interprété et construit. Le travail pédagogique suscite de telles constructions, reconstructions et déconstructions ; il soutient aussi l'apprentissage réflexif, de sorte que l'apprenant se rend compte de cette 'constructivité'." (Hans Tietgens, trad. de l'allemand)
"Education et formation envisagent une attitude responsable par rapport au monde, à la société, à soi-même. Elles comportent une réflexion sur sa propre construction de la réalité, une conscience de la relativité de sa propre position ('Weltbid'), une ouverture à l'égard d'autres perspectives, une responsabilité pour sa propre pensée, un intérêt pour le monde ..." (Horst Siebert, trad. de l'allemand)
... autrement dit :
L'observateur du tableau est dans le tableau (cf. les oeuvres de M.C. Escher)
ou la réalité dépend de l'observateur et change avec le regard qu’il porte sur elle.
La réalité est une fonction du point de vue (ce qui ne veut pas dire que tout est relatif !).
Le monde (ou la réalité réelle) en tant que tel, - tel qu'il est en soi -, nous reste caché (comme Dieu d’ailleurs). Ce n'est que par la perception et finalement par les sens qu'il peut être apprivoisé ; par conséquent, c'est 'mon' monde, le monde dans 'mon' interprétation et dans 'ma' lecture du monde.
- En découle l'abandon du dualisme objectivité et subjectivité : objectivité est intersubjectivité (même pour les sciences exactes et les sciences de la nature), ce qui ne ramène l’objectivité plus à la vérité, mais à la solidarité
- En découle l'abandon du dualisme entre « être » et « apar-être »
- En découle l'abandon du dualisme entre « contenu » et « forme » (ce qui a entre autres en ce qui concerne le culte des conséquences sur la distinction traditionnelle entre prédication et liturgie et peut apporter un regard renouvelé sur la distinction entre parole et sacrement)
- En découle l'abandon du dualisme entre « essence » et « existence », où l’existence n’est plus une aliénation d’une essence plus véritable, mais « où je suis qui je suis » dans la rencontre avec toi, l’autre, inaccessible en tant que tel, mais présent et réel dans l’expérience telle que nous la vivons l’un et l’autre et la percevons avec nos sens, tous nos sens ... cf. Exode 3,14 et Matthieu 22,37 « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton être. »
- En découle un anthropocentrisme, voire un égocentrisme constitutif de l'existence humaine, qui rejoint à notre avis la deuxième partie du « commandement d’amour » (Matthieu 22,39) : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même." Aussi, nous semble-t-il, nous aurions à réinterpréter les paroles de Jésus dans les évangile de Matthieu et plus particulièrement de Jean où le « je » est qualifié : "Je suis ..." … la lumière, la porte, le pain, la vigne, la vie, le chemin, la vérité ; le « je » du Christ et le « je » que je suis ?
Le pragmatisme
Le constructivisme nous amène, avec prudence, vers un certain pragmatisme et une mise en question des idéologies, voire de la métaphysique :
"Jouons avec les cartes que nous avons dans la main !", nous n’avons pas d’autres choix.
Ce qui conduit à l'abandon de toute idéologie, voire de toute métaphysique ... Dans notre vision, même Dieu est une personne, pas une idée, ni une vérité abstraite (ce qui, nous l’avouons, est de nouveau une idée). Nous devons partir de la vie telle qu'elle se présente : "faire avec ...", sans nous y résilier forcément. Ainsi, la vérité est ramenée à la vie, notre vie. Elle n’est plus en dehors, en dehors de nous-mêmes comme communauté de chercheurs de vérités. La vérité surgit, ou plutôt les vérités surgissent dans les rencontres interpersonnelles ; d’où l'importance de la dimension éthique :
Le "pragmatiste" ramène l'objectivité à la solidarité, fondée plus sur l'altérité de l'autre que sur son côté semblable qui nous contraindrait de nouveau à chercher une vérité commune donnée à tous de l’extérieur, avec un danger de totalitarisme par une volonté de ramener l’autre au même, c’est-à-dire à moi, mes convictions et mon « dieu ».
- Ce qui compte, c'est ce qui est bon pour nous (attention : pas pour moi seul)
- Ce qui compte, c'est ce qui est viable ; notre démarche orientée vers l’action (« handlungsorientiert »)
"Ich komme, ich weiss nicht, woher.
Ich bin, ich weiss nicht, wer.
Ich gehe, ich weiss nicht, wohin.
Mich wundert's, dass ich so fröhlich bin."
"Le vent souffle où il veut, et tu entends le bruit qu’il fait. Mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va."
„Je suis là – Ich bin da“
Copyright Armin Kressmann
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