Devenir apprentis du regard du Christ (miracle de guérison Marc 5,1-20)

Que nous apprennent les personnes en situation de handicap sur nos handicaps et notre rapport au handicap ?

La condition chrétienne veut dire être en situation de handicap : devant la croix, la mienne et celle de l’autre, et les questions qu’elle pose, nous sommes renvoyés au tombeau vide. Quand des obstacles s’imposent d’une manière absolue, y a-t-il encore une perspective de vie ? Devant le vide, qui l’emporte, l’angoisse et le désespoir ou la possibilité d’un nouveau départ ? La conversion, vers quoi, vers qui me tourner, sur mon chemin de deuil, à la recherche de la source perdue, Emmaüs ?

Prenons une situation extrême : le fou de Gérasa (évangile selon Marc 5,1-20). Exclu, mort vivant, maltraité, enchaîné, son état psychique est tel que même le salut le menace. Quand Jésus s’approche de lui, il est tourmenté. Ce n’est qu’un miracle qui peut le délivrer. Un miracle ? Quel miracle ? « Quel est ton nom ? », lui demande Jésus. Il est question d’identité : qui es-tu ? Jésus cherche l’être profond ; là où nous risquons de voir le handicap, rien que le handicap, – le fauteuil roulant, les réactions inhabituelles, les corps « déformés » -, Jésus voit la personne. Il se pourrait que ce soit le regard porté sur autrui qui handicape, plus que l’état physique, psychique ou mental de la personne elle-même.

Jésus m’apprend et m’invite à voir la personne telle qu’elle est, au-delà de l’autisme, de la psychose, de la trisomie, de la paralysie, de la cécité ou de la déficience intellectuelle. Il se pourrait que ce que la bible appelle « démon » soit mon regard qui déforme celui qui est profondément un être comme moi, désireux d’être aimé et d’aimer comme moi. Accepter l’autre dans son altérité, là où il m’apparaît différent de moi, c’est ce que le handicap m’apprend, voir dans cet autre le Christ qui me regarde et reconnaître en lui le visage du Christ, sans confondre les deux.

Le miracle n’est pas la guérison physique ; le miracle est ce changement de regard qui fait que l’autre, tout en restant ce qu’il est, devient un de nous. Nous ? Les apprentis du regard du Christ ! Le fou reste fou, mais la folie ne m’angoisse plus, parce que folie plus grande que la croix n’est pas possible.

« L’homme s’en va et se met à proclamer tout ce que Jésus a fait pour lui. »

L’homme est parmi nous, il est devenu disciple. Si je l’écoute, je reçois l’Évangile. Il est fou, mais il n’est plus possédé ; désormais il est libre, et il proclame ce qui est possible en Christ. Ensemble, nous pouvons former Église, communauté de ceux et celles qui sont reconnus en ce que nous sommes profondément, au-delà de tous nos handicaps. La guérison, c’est ce regard qui change quand nous suivons celui du Christ, le regard sur autrui et le regard sur nous-mêmes. Et c’est ainsi que l’histoire commune peut enfin commencer : le tombeau est vide, restent juste les bandelettes et le linge, le fauteuil roulant, la canne, nos handicaps, mais la personne vit. Désormais tout est possible, en Galilée, là où il nous précède. Tout est possible, tout est à faire maintenant. La situation a changé, il n’y a plus de handicap, juste des personnes trisomiques, autistes, malvoyantes, sourdes, indigènes et étrangères, jeunes et vieilles, hommes et femmes, des personnes différentes comme moi, parmi le nous en Christ.

Armin Kressmann, Christianisme aujourd’hui 2013

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