Matthieu 25,14-30 (Mt 25,14-30) ; « Les talents, c’est la vie » : notes exégétiques et pistes de prédication (commentaire)

(avec la TOB (Traduction œcuménique de la Bible) ; André Chouraqui ; Matyah, Evangile selon Matthieu ; JClattès, 1992 Daniel Marguerat ; Le jugement dans l’évangile de Matthieu ; Labor et Fides, Genève 1981)

Nous sommes sur le seuil : la croix se dessine, Jésus affronte l’adversaire ultime, pour le croyant la réalité avant-dernière, c’est-à-dire la mort. Le complot se concrétise (Mt 26,1ss). Devant la mort, avec le Christ, nous nous posons la question du sens de la vie. Celui-ci est maintenant concrétisé : avec les dons qui sont les nôtres (la parabole des talents ; Mt 25,14-30, notre texte) servir l’autre dans sa vulnérabilité. La TOB intitule ce dernier passage, Matthieu 25,31-46, « Le jugement » et nous avons pris l’habitude de parler du jugement dernier. Pourtant, il s’agit de la vie et de ce que nous sommes censés faire pour mener une vie sensée. Cela a été déjà annoncé lors de l’entrée de Jésus à Jérusalem ; il s’agit d’éthique :

« L’instance dernière, en matière d’éthique, ne réside pas dans le désir ou le dire, mais dans le faire … le faire est l’indice décisif de l’obéissance. Pour la synagogue comme pour Matthieu, c’est dans le ‘poiein’ que l’homme engage sa destinée devant Dieu. » (Marguerat p. 289s)

« Et ce ‘poiein’, ce faire selon la volonté de Dieu, est création ; pourrait-on dire faire de Dieu lui-même ? », disais-je par rapport à Matthieu 21,28-31.

Jérusalem, arrêtons d’y voir la ville où s’affrontent les religions, arrêtons d’y projeter tous nos « jugements » multiples, nos divers anti-judaïsmes et anti-islamismes, pour y voir le symbole qui pose à tout homme la question du sens de sa propre vie. Et le chemin passe par « la justice, la miséricorde et la fidélité » (Mt 23,23). La bioéthique moderne n’a rien inventé de nouveau.

« L’histoire des talents est située … dans le prolongement de l’appel à veiller … ; elle inscrit la parénèse dans des catégories éthiques : la fidélité est déchiffrée dans un agir (25,21-23), l’infidélité dans une attitude de paresse (25,26). … Le défaut de vigilance réside dans une insuffisance d’activité concrète. L’attente du Kyrios n’est pas pour Mt le fait d’une religiosité intérieure ; elle ne consiste pas dans une ferveur particulière, ou même dans la prière ; elle est un engagement éminemment actif, qui mobilise le croyant et l’invite à des initiatives risquées. » (Marguerat p. 545)

Il s’agit de mettre en œuvre nos talents au service d’autrui, de celui qui est « affamé, assoiffé, étranger, nu, malade ou emprisonné » (Mt 25,35ss). Ce n’est pas une question de jugement, mais une question de vie et de mort (25,46) ; c’est celle du retour du « Fils de l’homme dans sa gloire ». Il serait temps d’inverser la perspective. Et pourtant, tout est don, « talent » ; à Dieu seul la gloire.

Vous savez ce qu’est un talent ?

« Le talent était la plus forte unité de compte en monnaie grecque, et ce ce bloc de 26 à 34 kilos d’argent valait 6000 deniers ; on sait qu’un denier représente le salaire journalier d’un ouvrier en Palestine (Mt 20,2). Le moins doté des trois serviteurs reçoit ainsi l’équivalent de 17 années de travail. » (Marguerat p. 552)

« Au Moyen Age, le terme a pris son sens moderne d’aptitude particulière à l’exercice d’une activité intellectuelle ou artistique. » (A. Chouraqui)

Par rapport aux talents de notre parabole, selon D. Marguerat, les exégètes parlent de la parole de Dieu, de l’Évangile, du royaume, du Christ, lui-même de « confiance illimitée du maître ». Je vais plus loin : 17 ans de travail, deux ou cinq fois 17 ans, c’est le travail d’une vie. Le talent, n’est-ce pas notre vie toute entière ? Que faisons-nous de notre vie est la question, la vie qui nous est donnée, remise pour la faire fructifier ?

« (La fidélité du bon serviteur) consiste non simplement à être prêt ou à se bien conduire … mais à faire fructifier les talents confiées à la mesure de leur importance. » (TOB)

v. 15 « à chacun selon ses capacités » Ainsi toute vie qui se réalise à la mesure de ses possibilités est une vie bonne. L’extraordinaire devient ordinaire pour celui qui a « beaucoup de talents ». Comme l’autre, qui a moins reçu, il n’est qu’un « bon et fidèle serviteur » et « entre dans la joie du maître » (A. Chouraqui), « peut se réjouir avec son maître » (25,21.23).

La visée est la joie du maître … la joie de Dieu, la joie de la source de la vie.

En vue de l’Avent et de Noël s’affrontent Noël commercial qui voit en les talents que des talents et Noël fragile qui voit en les talents la vie.

La vie dans sa fragilité est le don, en poussant plus loin, ce sont la vulnérabilité et la fragilité de la vie qui sont le don, au fond ce qui fait de la vie ce qu’elle est : sa finitude.

Donc, qu’est-ce que cela voudrait dire « multiplier la fragilité » ?

La dépendance humaine est censée devenir une interdépendance, c’est une invitation à la coopération. C’est la fragilité qui fait de l’homme un être social, et cet être est menacé par la passivité.

Ainsi se boucle la boucle dans la coopération avec Dieu, celui-ci non pas dans sa toute-puissance, mais dans son renoncement à celle-ci, donc dans l’événement de Noël. Et c’est ainsi que Dieu est vie.

Matthieu 25,31-46 n’est pas une parole de jugement, mais une parole de vie et de talents de vie, « charismes », ce dont il faudrait « rendre grâce » par la mise en œuvre, la réalisation des talents, chacun selon ses capacités. Marha Nussbaum et Amartya Sen parlent de « capabilité ».

Noël est le don de Dieu dans sa fragilité, le don de la vie telle qu’elle est.

Quelle est donc la force de la vie ? Sa fragilité !

Sinon ce n’est pas vie.

Armin Kressmann 2014

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