Luc 18,1-8 La condition humaine et l’éthique ou la déontologie chrétiennes (ou divines) ; notes exégétiques et homilétiques

Comment prier Dieu absent ? Ou est-ce que Dieu peut lâcher Dieu ?

(avec la TOB (Traduction oecuménique de la Bible) ; François Bovon ; L’évangile selon saint Luc ; Commentaire du Nouveau Testament IIIc, Labor et Fides, Genève 2001)

Un enseignement aux disciples : aux fidèles qui doivent se poser la question de leur fidélité …

« Vous êtes venus, pourtant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre, parmi nous ? »

v. 1 « Prier sans cesse », se pose tout de suite la question du fond et de la forme : quels sont les modes de vie qui peuvent être appelés « prière » ? Faut-il une ritualité et des moments à part, donc une institutionnalisation ? « Sans cesse », n’y a-t-il pas une vision et une visée d’une vie quotidienne vécue dans une disposition intérieure (« Gestalt » de la vie) telle qu’on pourrait appeler toute la vie prière ? En ce moment-même où je suis devant mon ordinateur pour écrire ces lignes, suis-je en prière ou non ? Quelle articulation entre prière et foi, posée par notre texte, ainsi qu’entre prière et actes et actions ?

« Un double risque menace les fidèles dans leur intention de prier : le risque intérieur du doute et de la lassitude (le découragement) … et le danger extérieur des distractions mondaines et du délai décevant de la parousie (du retour du Christ, AK). » (F. Bovon, p. 168)

Parousie, ce dont il est justement question en ce qui précède notre passage : Luc 17,11-25

A la lassitude du juge d’agir (Dieu …!) correspond la non-lassitude de l’homme dans la prière.

La prière comme action humaine est la performativité de la parole de Dieu.

« La prière lucanienne s’inscrit dans le courant de prière des premiers chrétiens, particulièrement des Hellénistes et des participants de l’apôtre Paul. Elle est :

  • requête
  • intercession
  • action de grâce
  • et, parfois, confession des fautes …

… plus imitation de la prière de Jésus qu’intercession au nom du Christ. » (F. Bovon, p. 168)

 « Il faut » … « il faut toujours prier et ne pas se décourager »

 « dei », au « il faut » du dessein de Dieu (13,33) répond le « il faut » moral, ce qui nous amène à une déontologie chrétienne (« dei »!):

 « Il me faut poursuivre ma route aujourd’hui et demain et le jour suivant … » (Jésus en 13,33),

même si c’est dur, encouragement, exhortation, de celui et de celle qui risque de se décourager.

Ce « il faut » est de l’ordre de la morale, du « sollen », et non de l’obligation (« müssen »), alors offert au libre choix qui rend « auto-nome » ; non pas une contrainte, mais une proposition sur le chemin de celui et de celle qui a confiance (foi) :

« il leur fera justice, et cela bientôt » (v. 8)

Il vous répondra, soyez-en sûrs !

v. 2 L’iniquité, l’inaction du juge (un juge immoral, qui ne fait pas son métier, n’est donc pas « autonome », mais dépendant de son égoïsme) renvoie aux iniquités dans le monde et dans notre société (le juge est rattaché à la cité). Comment s’articulent la question de la foi sur terre du v. 8 et l’éthique séculière de la cité ?

La présence des trois acteurs, – le juge, la veuve et le coupable (presque absent) -, par changements successifs de perspective, nous permet d’entrer de trois façons différentes dans le cercle ou le triangle herméneutique et éthique engagé : la veuve, la victime, impuissante devant le coupable, dans un monde injuste que le juge inique représente avec le coupable aussi longtemps qu’il ne juge pas. Sans juge pas de justice rendue ; mais jugement rendu ne veut pas forcément dire justice, ni sociale, ni chrétienne. Ce n’est que la justice du juge qui peut rendre un jugement juste. L’ultime, dans un enchaînement de contestations de jugements et de ce qui est juste, est convoqué, donc le fondement de la justice ; alors un question de foi, même pour le monde. La justice peut-elle être aveugle et universelle ? D’où l’universalité de notre texte, et par là la question d’une éthique universelle.

Le texte illustre aussi l’impuissance de la victime, de toute victime, devant l’institution, ici le régime judiciaire représenté par le juge (les juges, si on admet que derrière le juge inique apparaît la justice elle-même, la théodicée, donc la question de la justice de Dieu). Aussi longtemps que cette instance ne se meut pas, face à l’accusé, la victime est condamnée à l’inaction, à toute forme d’action autre que l’interpellation de l’appareil judiciaire (le juge). Toute action de sa part serait vengeance, donc cercle vicieux.

Le cadre, qu’on le veuille ou non, est la foi, l’encadré le monde (ou la cité, ou la société ; la foi comme cadre de la laïcité ?) ; celui-ci, au moment où il est auto-référentiel risque être comme le juge inique. Le juge n’est-il pas la figure de l’homme moderne sans scrupule, autonome avec rien d’autre que lui-même, égoïste et égocentrique, comme seul « nomos », loi admise ? L’iniquité, serait-elle synonyme d’auto-référence, d’une autonomie sans « nomos » donné, loi extérieure, une autonomie qui n’est pas hétéronomie choisie et voulue par le sujet lui-même, – personnel ou collectif ? Se résorberait ainsi le clivage entre institution et communauté ? Sans tiers, – LA Loi, LA Parole, Dieu ? -, pas de justice ?

Jésus présente l’histoire de la veuve et du juge inique comme « parabole » :

« La parabole n’est pas l’illustration d’une vérité. Elle est un moyen de communication et de persuasion par voie indirecte. Sur le mode métaphorique, un interlocuteur cherche à entrer en dialogue : le style parabolique doit permettre à l’interlocuteur de ne pas se sentir visé et de ne pas se figer en une attitude défensive. Souvent la parabole retentit quand une situation est bloquée et que le langage en clair s’avère inefficace. De plus, le langage figuré de la parabole, simple par ses références à la vie quotidienne ou à la nature environnante, et riche par ses connotations culturelles … dit plus, en tout cas autre chose, que le langage doctrinal. Il s’adresse à la personne entière. »1

Nous avons alors la structure suivante :

v. 1 Prière – Foi

Le monde – une parabole : « Die Welt im Glauben und Unglauben eingebettet »

v. 6ss Prière – Foi

v. 6 Écoutez … le juge … Jésus … Dieu

v. 7 Crier vers lui, jour et nuit (cf. « Père ! », du Notre Père sans le « notre » de Luc

Et il les fait attendre

v. 8 La répons la foi : la confiance

« La conscience et l’éthique professionnelle de notre homme sont bau degré zéro … Il désobéit aux deux commandements suprêmes que Luc articule dès le début de son œuvre … il transgresse le double impératif … il ne craint pas Dieu et ne respecte personne. »  (F. Bovon p. 168s)

La crainte de Dieu :

« Le respect du Maître de l’alliance et la volonté de se conformer à sa loi morale » (F. Bovon p. 169), ce qui est la base de toute éthique de travail, à laquelle un juge est appelée de répondre à tant que juge.

v. 3 L’action de la veuve – geste et parole « elle venait lui dire », à l’imparfait, alors répétitif. Elle voudrait qu’il agisse, lui il fait la sourde oreille, la situation est bloquée.

Combien de situations bloquées connaissons-nous ?

Pour Luc (et l’auteur du Bien propre, « Sondergut », sur lequel Luc se base), « c’est la veuve et son sort qui importent. » (et non pas le juge) … parler de la veuve et non pas du juge, mais dans un monde qui ressemble à celui du juge.

La veuve a une valeur collective, elle est « figure de la communauté des élus » (F. Bovon)

A la lumière de Luc 8,8 attention à l’extension trop rapide à l’Église !

La veuve, elle s’inscrit donc dans la suite des figures féminines vis-à-vis de Dieu, Cantique des cantique, Osée, etc.

Ici elle pourrait symboliser la vie de l’Église en absence de Dieu, qui lance le défi de la foi (v. 8). La boucle se boucle avec la prière incessante, l’insistance, voire l’impertinence de l’Église dans sa foi, cependant toujours menacée elle-même de devenir comme le juge inique au moment où elle a un pouvoir (moral ou déontologique, voire matériel).

Comment garder confiance en ce Dieu absent, qu’on peut en conséquence pas avancer face au monde, à la cité, à la société, ce Dieu à nos yeux « inactif » ? Des croyante de cette sorte, a en aura-t-il encore au moment du retour du Fils de l’homme et du jour du jugement ?

Des hommes et des femmes qui

  • reconnaissent l’état des faits
  • d’un monde injuste
  • d’une vie devant un Dieu « qui tarde » à faire ce qu’il est censé faire
  • mais qui gardent confiance
  • à cause de ce Dieu qui lui-même constate l’absence de Dieu (un Père absent ; père des orphelins enfants de la veuve)
  • et qui le vit aussi, lui-même, sur la croix
  • des gens, fidèles, qui expriment cette souffrance, à côté de la « veuve et des orphelins» et en communauté et communion avec eux,
  • à travers une prière incessante, « en toute chose »,
  • dans leur vie tout entière
  • face à ce monde
  • et en mettant celui-ci devant ses responsabilités

« Il n’empêche qu’elle (la veuve) … escompte une intervention ultime et imminente de Dieu, le Juge redoutable. » (F. Bovon p. 167)

 « Une veuve, c’est-à-dire l’incarnation de la dépendance et de la fragilité sociale » (F. Bovon) … à inverser : qui est la veuve aujourd’hui, aussi dépendant et en situation de fragilité sociale comme les veuves à l’époque de Jésus ?

Elle, et ceux et celles qui sont dans une situation comparable (« l’orphelin, le pauvre, l’infirme … »), est aussi située face à la cité. La cité est le cadre social dans lequel se déroule l’action. Nous avons ici un texte et une parole de Jésus qui avance sans réserve la dimension politique de l’Évangile quand des questions d’ordre morale sont touchées.

Et c’est la veuve qui prend et reprend l’initiative :

« Il faut », il y a une nécessité, un devoir moral et évangélique, d’interpeller la cité, « de lui casser les pieds (la têtes) » (cf. plus bas), la société et le politique, quand il a injustice sociale. Cela fait partie de la loi morale ou de la déontologie chrétienne :

« Fais-moi, fais-lui justice ! »

On retrouve le terme en Luc 21,22, aux jours de l’accomplissement et du jugement.

v. 4 Le vouloir du juge est de ne pas vouloir ; une passivité consciente et voulue (donc autonome ! choisissant la non-loi), une volonté d’immobilisme.

v. 5 Mais finalement la réflexion du juge, non pas sur la situation de le veuve, ce qui serait de son devoir (« Pflicht »), mais sur ses propres avantages et désavantages, relance l’action ; il va le faire pour les mauvaises raisons (dans une logique utilitariste égoïste) :

 « pour qu’elle ne vienne pas sans fin me casser la tête », … les pieds dirions-nous aujourd’hui.

C’est « une liberté personnelle basée sur une autonomie impertinente et égoïste » (F. Bovon)

C’est une autonomie telle qu’elle est comprise par une bonne part de nos concitoyens, voire de sa majorité ; au fond c’est une autodétermination égoïste (à ne pas à confondre avec le désir d’autodétermination propre aux enfants, aux personnes touchées par la démence ou aux personnes avec déficit intellectuel, qui eux ne choisissent pas l’immobilisme, mais aspirent à une certaine autonomie) :

 « En raison toutefois des tracas que cette veuve me procure » (Bovon), « parce que cette veuve m’enniue » (TOB), donc une hétéronomie !

littéralement « pocher les yeux »

« frapper au visage »

Une atteinte possible à l’honneur publique du juge, par crainte pour son image qu’il agit enfin, et non pas par crainte de Dieu,

donc d’un absolu « déontologique ».

 Il a peur de perdre aux yeux du public son visage.

v. 6 « Écoutez ce que dit ce juge de l’iniquité »

« Il faut » « casser la tête, ou les pieds » au monde pour que celui-ci devienne un peu plus juste :

la Croix-Rouge, Greenpeace, l »Eglise … ?

Casser la tête, les pieds à Dieu aussi, c’est ça la prière incessante ?

Est-ce que Dieu craint Dieu et les hommes ? Et qu’est-ce que cela voudrait dire ? Qu’il doit (« il faut ») se tenir aux règles qu’il a établies lui-même, sa loi et son amour ? Ainsi la prière incessant le lui rappellerait, comme elle nous rappelle à nous de respecter les règles que, en principe, nous voulons nous imposer ou qui nous sont, en principe, imposées par notre éthique personnelle ou notre déontologie « professionnelle ». Pour nous, en tant que judéo-chrétiens la double commandement de l’amour !

« akouô », « entendre », c’est aussi « prêter attention », « assimiler », « comprendre », parfois même « obéir » (F. Bovon)

« Ce que le juge inique ‘dit’, c’est que, par lassitude et pour son confort, il finira par faire droit à la veuve …

Si un tel juge finalement rend la justice, à combien plus forte raison Dieu va-t-il rétablir les croyants dans leur droit. » (F. Bovon, p. 171) …

« Prêter l’oreille au monologue du juge. Si vous écoutez bien, … vous saurez que Dieu rétablira son peuple et offrira aux croyants la rétribution qui leur vrevient. » (F. Bovon, p. 167)

 Dieu ne peut pas faire autrement ! Pourquoi ?

  • Par principe, parce qu’il est le principe
  • Par amour, parce qu’il est amour
  • Par lassitude si nous persévérons (dans la prière de toute la vie)
  • Par notre engagement insistant qui, à travers l’efficacité de la prière, réalisons le projet tel que Dieu l’a prévu, en tant qu’Église et communauté des croyants, ce qui rend aigu et vital la question de la foi posée par Jésus en 8,8

Alors, Dieu pourrait-il lâcher Dieu ? Non, si ne nous le lâchons pas !

Est-ce que l’amour peut lâcher l’amour ? Non, si nous aimons avec insistance, sans cesse !

Est-ce que la mort peut avoir le dernier mot ? Non, si nous vivons pleinement !

Quoi ? La justice et l’amour (l’empathie dirait-on aujourd’hui, charité autrefois)

cf. 1 Corinthiens 13, l’hymne à l’amour

… en v. 7 … ceci se déploie :

« La veuve, qui peut désigner Israël ou ceux et celles auxquels Dieu prête son attention secourable, est interprétée, ici, collectivement comme la communauté des ‘élus’. » (F. Bovon ; cf. Esaïe 54,4)

Une commune supplication, intercession, un cri,

« le cri de la souffrance , de l’appel au secours, et même de la présence personnelle »

le « Père » du Notre Père lucanien qui est sans « Notre », donc plus instant, plus élémentaire, plus existentiel.

« Appel à Dieu pour nous consoler et combler, en un mot pour nous entendre …

A l’écoute que que nous devons prêter à la Parole (v. 6) correspond l’écoute que Dieu nous doit.

La vie entière de la communauté que l’on peut comparer à une prière. » (F. Bovon ; Rm 12,1)

La boucle et bouclée, la vie entière est censée devenir prière, ou, à l’inverse, toute prière vie (« Dieu tout en tous ou en tout » 1 Co 15,28).

 Cependant, Dieu, pour le moment il tarde : Siracide 35,15-22

 Une phrase énigmatique, orientée contre une apocalyptique imminente.

 « vite, en un instant, immédiatement, aussitôt,

incessamment, bientôt »

v. 8 Luc émet une réserve redoutable :

« la rétribution … est certes chose promise, il n’empêche qu’il faut tenir jusque-là dans la foi » (F. Bovon, p. 166)

Luc établit un lien étroit entre la prière (v. 1) et la foi (v. 8b)

 « La question … admet un risque d’échec pour l’histoire du salut.

(Luc) confère une part à la responsabilité humaine dans la réalisation d’un salut opéré, pour l’essentiel, par Dieu » (p. 173)

En résumé :

« Les élus, donc les préférés de Dieu, sont ici comparés à une veuve. Cela signifie que la communauté chrétienne vit son élection sous le signe de la croix, dans l’absence de Dieu et le dénouement social.

En cela, la veuve ressemble au voyageur fatigué et affamé de la parabole, sœur jumelle, de Luc 11,5-8. L’une et l’autre, si démunis soient-ils, ne sont pas abandonnés à leur sort. Une voix, celle de Jésus, … leur annonce la rétribution promise et le pain offert.» (F. Bovon, p. 175)

Et cette voix, en tant que « ministres du saint évangile », dans le sacerdoce universel, nous devons (« il faut … ») la faire entendre devant Dieu, aussi absent qu’il soit, et face et dans ce monde tel qu’il est !

C’est le devoir déontologique de notre « profession » d’avocats de la parole de Dieu, comme juger est le devoir « professionnel » de tout juge.

Armin Kressmann 2013

 

1François Bovon ; L’Évangile selon saint Luc 1-9, Commentaire du Nouveau Testament IIIa ; Labor et Fides, Genève 1991, p. 397, note 17)

 

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