Science et spiritualité, nature et création

« Comment la science rencontre-t-elle aujourd’hui la ‘question de Dieu’ ? » « Pas du tout, tout simplement ! », disais-je dans mon dernier article au sujet de la Journée d’Église de l’EERV du 1er septembre 2012 à Lausanne.

« Vouloir rapprocher science et foi, aujourd’hui, est une aberration … », et je me suis engagé à développer la thématique.

Science et foi appartiennent à des catégories différentes. Elles ne sont pas opposées, même pas complémentaires.

A la limite, il se pourrait, – mais ce n’est pas sûr, ni vérifiable -, que l’une commence où l’autre s’arrête ; non pas dans une sorte de continuité, mais par un saut, franchissant un abîme qui les sépare. L’une n’est pas prolongement de l’autre. Ce qui leur est comme est l’abîme qui les sépare ; mais celui-ci, elles le lisent autrement. La science pense pouvoir le surmonter en le creusant, tôt ou tard, en principe. Pour la foi il est constitutif.

L’une est vraie, et l’autre l’est aussi. Mais ce ne sont pas les mêmes vérités. Foi et spiritualité s’occupent d’altérité, science de différence.

Et l’une n’est pas plus grande que l’autre, ou plus noble. Maslow se trompe ; il n’y a pas de hiérarchie entre elles.

Elles ne parlent pas du même monde[1]. Le « nouvel Adam », dans un vocabulaire paulinien, n’est pas l’ancien[2]. Fondamentalement, ce qui les distingue ne se laisse pas dire ; si parole il y a, elle est de l’ordre du « Verbe incarné »[3], et non pas de l’ordre du langage institué. Celui-ci ne peut pas dire ce qui était avant lui et il ne peut pas dire ce qui est au-delà de lui. C’est peut-être cela que voulait exprimer Wittgenstein quand il a dit :

« Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen. », « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. »[4]

On ne peut pas le dire, mais quand même indiquer, montrer, pointer (« von ferne darauf hinweisen », pointer de loin, fonction de Jean-Baptiste, « Zeigefunktion »).

Silence, tombeau vide[5], stigmates[6], théologie négative. Le Christ est ressuscité, il a été ressuscité ; il ne s’est pas réincarné ; et les apparitions sont de l’ordre de la foi et non pas des « preuves scientifiques »[7].

Déclarer science, fait « vérifiable »[8], ce qui appartient à la catégorie de la foi, est scientisme.  Déclarer spirituel ce qui appartient à la science est ésotérisme. Ou l’inverse, ça marche aussi : déclarer science, fait « vérifiable », ce qui appartient à la catégorie de la foi est ésotérisme ; déclarer spirituel ce qui appartient à la science est scientisme. C’est ce qui est commun au scientisme et à l’ésotérisme. Les deux récupèrent (« vereinnahmen ») l’autre, nient donc l’altérité de l’autre ; pour les deux il n’y a pas « autre », les deux sont ainsi totalisantes, voire totalitaires. Vouloir rapprocher et articuler « positivement » foi et science est donner des arguments, donc raison, aux créationnistes et aux scientistes[9]. On peut parler de l’un, on peut parler de l’autre, mais pas des deux au même temps ; même parler de l’un ou de l’autre est délicat.

« Nature comme création » veut dire la considérer comme création, donc don : « création pour vous et pour vous création ». Quand on parle de création, on parle plus du créateur que de sa création. Le « créateur ou Dieu créateur » fait de la nature « création pour vous », nature à prendre comme création. Il est à prendre comme le « créateur de tout », mais pas comme fabriquant de la nature.

« Qui est coupable ? »[10], de la nature (coupable de la nature et de l’homme).

Ni le Fils, ni le Père, « mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en elle ! »[11] C’est pour que la nature se manifeste comme création, autrui comme don : créature. C’est ça la dignité humaine ; créé à « l’image de Dieu »[12].

Quand on parle de la nature et de la création, on ne parle pas de la même chose. Une fois on parle de la « chose » (« von der Sache »), une fois du « sens de la chose » (« vom Sinn der Sache » ; « macht die Sache Sinn ? » ; elle ne le fait pas, en soi ; pour le faire, elle a besoins d’un « créateur » hors « Sache »). Le sens de la chose est hors chose (Wittgenstein). La question de Dieu ne se pose pas par rapport à la chose (la nature ; qui a fabriqué la nature ?), mais par rapport à notre rapport à la chose :

Qu’en faites-vous ? Que faites-vous de et avec la nature ?

Considérez-la comme création !

Dieu créateur ne veut pas dire que Dieu a fabriqué la nature. Qu’il ne l’a pas fabriquée non plus. Cela veut dire que l’autorité que je reconnais comme Dieu (le tout-autre en ce même qu’est Jésus Christ) me dit de considérer la nature comme création, donnée, prêtée, à gérer au nom et pour un autre, les autres, ceux et celles qui sont avec moi et les autres qui me suivront. Au nom et pour le tout-autre : « afin que les œuvres de Dieu se manifestent. » A la gloire du créateur, ni la mienne, ni celle de la création[13]. Soli Deo gloria. L’homme peut maîtriser la nature, et encore, mais pas la création.

Je ne sais pas si les singes et nous avons le même Dieu. Mais mon Dieu me dit de considérer les singes comme créatures, dons de Dieu ; les humains aussi, tous les humains, sans exception.

La nature, en elle-même, n’est ni belle ni moche ; la nature est nature. Elle n’est pas juste ou injuste, bonne ou mauvaise, non plus. Ce qui est bon ou mauvais, juste ou faux, beau ou pas beau, c’est le regard que nous portons sur la nature, la nature dans nos yeux, c’est le rapport que nous entretenons avec la nature.

Une personne polyhandicapée, un vieillard grabataire, sont-ils beaux, pas beaux ?

La vision de la nature comme création est une invitation à considérer la nature, la personne polyhandicapée, le vieillard grabataire comme réalités bonnes et belles, dons, cadeaux pour nous.

Un bébé, pour ses parents et sa famille, est toujours le plus beau bébé du monde, ou devrait l’être. Tout bébé est le plus beau bébé du monde !

Armin Kressmann 2012


[1]

« C’est que vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins – oracle du Seigneur. » (Ésaïe 55,8)

[2]

“ C’est ainsi qu’il est écrit : le premier homme Adam fut un être animal doué de vie, le dernier Adam est un être spirituel donnant la vie.  Mais ce qui est premier, c’est l’être animal, ce n’est pas l’être spirituel ; il vient ensuite.  Le premier homme tiré de la terre est terrestre. Le second homme, lui, vient du ciel.  Tel a été l’homme terrestre, tels sont aussi les terrestres, et tel est l’homme céleste, tels seront les célestes.” (1 Corinthiens 15,45-48 TOB)

[3] cf. Prologue de l’Évangile selon Jean

[4] Tractatus 7

[5] Matthieu 28 parallèles

[6] Jean 20

[7] La croix est la seule « preuve scientifique », la souffrance humaine (de Jésus de Nazareth).

[8] Possible à « mettre en preuve » par des tentatives de falsification.

[9] Qui prétend résoudre tout problème philosophique et/ou théologique par la science.

[10] Jean 9,2

[11] Jean 9, 3

[12] Genèse 1,26

[13] La nature n’est pas glorieuse, et la nature prise comme création non plus.

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3 réflexions au sujet de « Science et spiritualité, nature et création »

  1. Science et foi? Quel est l’avantage à mettre une coupure entre les deux?
    Entre le temps et l’infini, le présent et le futur, la matière et l’esprit, ou est la coupure?
    Serait-ce pour , les humains, de pouvoir se garder un lieu de maîtrise, la science, alors que la foi laisse la maitrise à Dieu, mais dans un autre domaine?

    Personnellement je préfère parler des limites de mon humanité. Je cherche le sens de mon vécu, à tous les niveaux, c’est ma science et mon privilège, mais je ne peux répondre définitivement à « Pour quoi ma vie ». Je planifie mon temps, mais je dépends d’un avenir à long terme sur lequel je n’ai pas de maitrise. J’explore l’infiniment petit ou grand, mais parce que je suis humain, jamais je ne pourrait faire le tour de l’infini.

    La foi nous ouvre à l’infini et à notre humanité, à notre qualité d’enfant de Dieu. Elle nous libère de l’illusion que je pourrais être l’égal de Dieu … le Père.
    Marcel R. Vonnez

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