11.18 Spiritualité : l’esprit du jeu, danser avec la folie

Significations du handicap mental : 11.18 Conclusion : l’esprit du jeu, danser avec la folie

Spiritualité est investir les institutions, les habiter et jouer le jeu dont les institutions, -donc la famille, l’établissement, mais aussi l’État, l’économie, la médecine, les soins, l’éducation, l’éthique ou la religion -, constituent le terrain et donnent un système de normes et de règles. Les règles d’un jeu, donc les institutions, ne sont pas la finalité du jeu. La finalité du jeu est de jouer ensemble, dans le cadre des règles du jeu. Et les règles ne suffisent pas à elles-mêmes pour garantir le jeu et l’ouverture du jeu ; au contraire, il y a des règles qui étouffent le jeu ; il faut les changer. L’esprit du jeu joue un rôle déterminant, et il se donne, il se dégage en « recevant autrui comme plaisir » et coéquipier bienvenu. Le fou est mon coéquipier, lui et moi dans la même équipe, au point qu’on ne sait finalement plus qui est fou.

Le jeu devient ainsi expérience mystique. Le décalage par rapport à ce que nous appelons réalité, décentrement introduit par le jeu (Pfaller, Zizek), renvoie à une transcendance, le « Dieu absent » et inaccessible. Le jeu, – en s’affirmant jeu, plus vrai que la réalité -, met théologie et religion à leurs places là où elles risquent de mettre la main sur Dieu (et philosophie et politique aussi, là où celles-ci risquent de mettre la main sur le résident). Elles aussi « ne sont que jeu », seulement vraies quand elles assument leur rôle de jeu. Encore plus radicalement : en contexte et milieu de handicap mental il y a déconstruction du jeu même ; régulièrement il faut « vivre en jouant comme si on vivait ensemble », « faire comme si on vivait ensemble pour vivre ensemble et vivre ainsi ensemble en jouant comme si on vivait ensemble ». Cela nous amène dans des situations où « on joue comme si on jouait », une déconstruction de l’art même, de la musique sacré par exemple, où ce qui est joué par une personne mentalement handicapée (et considéré par les « normaux » comme « cacophonie »), célèbre pleinement ce « Dieu absent rendu présent par cette louange même ». Cette « profanation », mise en place, de la musique « sacrale » révèle et honore Dieu enfin davantage que la musique « sacré » qui risque de vouloir révéler Dieu dans son mystère non-révélé. Le handicap mental est finalement plus vrai que toute tentative de vouloir être vrai. Il dénonce et déconstruit toute tentative d’atteindre Dieu par le beau, le juste, le vrai, les cathédrales de nos théologies et de nos religions.

C’est ainsi, en assumant la réalité du jeu sincère et en la vivant aussi sincèrement, que l’institution devient organisation, organisme vivant et dynamique, au-delà de l’établ-issement, étable[1] stable et immobile, lieu de parcage. Une fois ce cadre donné, il faut s’entraîner et se former ensemble, s’attribuer les positions qui conviennent à chacun et recevoir des re-sponsables, « propriétaires », fondations et directions (à ne pas confondre avec les coachs et les entraîneurs, qui eux font en quelque sorte partie de l’équipe, avec des compétences spécifiques[2]), la con-fiance et les moyens nécessaires pour que le jeu puisse se mettre en place, s’épanouir, se développer et se transformer si nécessaire. L’esprit du jeu, son âme ou la culture de l’institution, je l’appelle « Dieu absent », rendu présent lors du jeu, avec, derrière l’horizon du jeu, sa folie qui donne sens à la folie de cette volonté de jouer, donc de vivre ensemble. L’art est d’apprendre à jouer un jeu dont les règles prennent sens en jouant. L’art ultime est de savoir danser avec la folie. Au fond, c’est le sens véritable de tout jeu, donc le sens de la vie. L’institution en soi n’a pas de sens ; elle est non-sens. La loi n’a pas de sens, elle est seulement nécessaire et utile.

« Der Sinn der Welt muss ausserhalb ihrer liegen. » (Ludwig Wittgenstein ; Tractatus 6.41)

Peter Senge[3] a intitulé un de ses livres qui s’adressent à des responsables d’entreprise « The Dance of Change »[4]

« That’s because organizations have complex, well-developed immune systems, aimed at preserving the status quo. »

« The challenge for community building work is to help people find a way to move toward common goals informally, without having to think and act like everybody else. » (p. 480)

Armin Kressmann 2011

[1] J’utilise volontairement ce terme, pour rappeler l’histoire qui raconte que le fondateur de l’Institution de Lavigny, Charles Subilia, ait pris l’initiative et l’élan pour se lancer dans cette entreprise suite à la découverte dans une ferme d’un enfant épileptique attaché dans une étable.

[2] Est faute professionnelle quand les instances de direction s’immiscent dans le jeu pendant le jeu. Pour cela il y a les entraîneurs et les coachs au bord du terrain, – hors jeu eux aussi, tout en étant participants -, et les arbitres, en principe (!) neutres (c’est le maillon faible en toute institution socio-éducative et socio-médicale ; d’où ce que je considère comme une dérive, l’État qui joue ce rôle)

[3] Professeur au MIT Massachusetts Institute of Technology et président de la Society of Organizational Learning

[4] Brealey, Londre 1999

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